« Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre.»

Himmler, octobre 1943, discours devant des officiers supérieurs de la SS, à Poznan.

Nous l’avons dit dans le billet précédent, un génocide est, contrairement au sens que le terme tend à prendre, un phénomène essentiellement qualitatif et non quantitatif. Un génocide est fondamentalement différent, par sa nature, d’un massacre de masse ; et donc, un massacre de masse, aussi massif et horrible puisse-t-il être, n’est pas nécessairement un génocide.

Comment fonctionne donc un génocide ? Comment se met-il en place ? Sans entrer dans de fastidieux débats, ici hors de propos, il convient d’emblée de préciser que chaque génocide a sa particularité propre, mais que pour le comprendre une approche comparative et pluridisciplinaire est nécessaire ; il n’y a pour le moment que trois exterminations qui font une unanimité suffisante autour de leur qualification de génocide par les historiens pour qu’on les retienne : les Arméniens en 1915-1916, les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale (ainsi que les Tziganes) et les Tutsis en 1994.

Logos. A l’origine il y a le regard et le discours porté sur l’Autre. Un regard qui crée l’altérité, plus qu’il ne la révèle ; une parole qui la stigmatise. Dans tout processus génocidaire intervient donc, en amont, la définition essentielle d’un « Nous » et d’un « Eux ». Peu importe que ces deux groupes soient réels ou fantasmés : ils identifient, ils figent, et ils créent. Ils élèvent une frontière imaginaire de haine. Combien de Juifs se sont-ils « découverts » juifs précisément parce que catalogués comme tels, et persécutés pour le simple fait de l'être. Les Tutsis ne constituaient ainsi aucunement une ethnie différente des Hutus ou des Twas dans le Rwanda précolonial : c’est le discours du colonisateur belge qui a ethnicisé et figé des catégories sociales fluctuantes, créant et utilisant la figure de l’ « étranger », de l’ « ennemi ». Pourtant, au printemps 1994, des « Hutus » ont bien exterminé des « Tutsis ». A l’origine donc, le Verbe. Et un Verbe violent, emprunt de haine, qui refuse à terme à l’Autre le droit à l’existence par l’implacable équation « Eux ou Nous »*. Systématiquement le génocide procède ainsi d’une psychose paranoïaque : le groupe ennemi, interne au « Nous », et donc d’autant plus dangereux, met en péril l’existence de la nation (dans le cas turc) ou de la « race » (dans les cas allemand et rwandais). Cette production d’altérité est bien la recherche de la pureté ; et de cette pureté dépend la survie du groupe : haine et peur. On ne trouve pas autre chose dans les projets des jeunes-turcs, de la révolution nazie ou la doctrine du Hutu Power. Ainsi en est-il de la présentation, en guise de justification, du génocide des Tutsis comme d’une mesure préventive, ou de la psychose hitlérienne à l’égard du complot juif mondial (bolchevique et capitaliste d’ailleurs !). Cette altérité se révèle également essentielle au moment du passage à l’acte : elle en rend les premiers coups plus faciles à assumer (avant qu’une dynamique propre, auto-justificatrice, s’instaure, en forme de « jurisprudence » de l’acte de tuer comme dans le cas des Einsatzgruppen) : on ne tue pas un homme, on tue un inyanzi (cafard), un parasite juif.

Thanatos. La construction de cette idéologie ne se limite pas à la violence discursive, mais trouve sa traduction factuelle dans l’exclusion du groupe social du « parasite » identifié. C’est très clair dans la politique raciale du IIIe Reich. Cette exclusion plus ou moins symbolique de l’espace social trouve un exutoire violent dans des prodromes de violence (ainsi dans les violences répétées envers les Tutsis depuis les années 1960, la Nuit de Cristal en novembre 1938 ou les Arméniens tués massivement dès la fin du XIXe dans l’empire ottoman : 200.000 assassinés en 1895-1896 dans les montagnes du Sassoun ou bien lors des massacres d’Adana en 1909). Les passages du discours à l’exclusion sociale puis à l’atteinte physique représentent des seuils de maturation du génocide. Sa phase finale, où il devient exactement génocide, est celle de la décision d’extermination totale (car au nom de la pureté et de la sauvegarde de l’entité supérieure il ne peut y avoir de concession), de sa planification et de sa réalisation. Ceci explique que les génocides ont pour le moment toujours été perpétrés par des États, seuls détenteurs de la puissance coercitive. Des États contre un « groupe » d’individus, en réalité guère organisé, donc. Violence à sens unique…

La violence génocidaire apparaît ainsi pleinement rationnelle. Elle a sa logique propre et sa cohérence sinistre et morbide, quand bien même les images crues, les témoignages et les discours officiels s’efforcent de solliciter l’émotion du citoyen ou du téléspectateur. Le comprendre c’est refuser de l’amalgamer à d’autres violences, parfois aussi horribles concrètement, mais de nature différente malgré tout.

Raphaël Loffreda

*Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Seuil, 2005. Cité in Yves TERNON, Guerres et génocides au XXe siècle, p.376. Il est à noter que cette terrible équation n’aboutit pas obligatoirement sur une extermination physique : Hitler jusque vers la mi 1941 envisageait ainsi très sérieusement une déportation massive des Juifs (certes, comme le souligne Philippe Burrin, proche d’un projet d’extermination).