On reproche souvent aux hommes des sociétés modernes leur individualisme, c'est à dire leur souci excessif d'eux-mêmes et de leurs intérêts. A la vérité ce reproche, pour répandu qu'il soit, est-il complètement fondé? Ne repose-il pas sur une conception de la générosité qui devrait être élargie?

En effet et paradoxalement, pour bien se conduire envers autrui, pour agir dans son intérêt, la priorité consiste à s'assumer matériellement soi-même, à assumer ce que l'on doit à sa famille, et aussi à s'acquitter à travers l'impôt de son devoir de solidarité à l'égard de la société.

On a déjà beaucoup fait pour les autres quand on a évité d'une façon ou d'une autre de vivre à leur charge. Comme l'écrit Rousseau dans une page insuffisamment connue de l'Emile : " La seule leçon de morale qui convienne à l'enfance, et la plus importante à tout âge, est de ne jamais faire de mal à personne. Le précepte même de faire du bien, s'il n'est subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire [...] Les plus sublimes vertus sont négatives, parce qu'elles sont sans ostentation, et au-dessus même de ce plaisir, si doux au cœur de l'homme, d'en renvoyer un autre content de nous. O quel bien fait nécessairement à ses semblables celui d'entre eux, s'il en est un, qui ne leur fait jamais de mal ! ".°

Ce que nous devons à nos concitoyens, à commencer par les plus démunis, ce n'est pas d'abord de participer aux restos du coeur (même si c'est très bien) ou au téléthon (ce qui est aussi très bien), mais d'assurer par notre travail (si nous en sommes physiquement capables et si nous en avons un ) notre vie et notre contribution à la société. C'est pourquoi il serait temps d'en finir avec le mépris pour tous ceux qui se " contentent " d'assurer leur autonomie matérielle : ce n'est pas un si petit mérite que de ne pas peser économiquement sur les autres et de participer à l'enrichissement de tous.

Pierre Gautier

°Kant écrira dans le même sens, quelques décennies plus tard, que l'espèce humaine subsisterait "encore dans de meilleures conditions" avec des hommes indifférents mais honnêtes que "lorsque chacun a sans cesse à la bouche les mots de compassion et de sympathie, et trouve même du plaisir à pratiquer ces vertus à l'occasion, mais en revanche trompe quand il le peut, trafique du droit des hommes ou du moins y porte atteinte. " (Fondements de la métaphysique des moeurs). Il rejoint ainsi bien d'autres philosophes rationalistes qui se défient des vertus provenant surtout d'une impulsion sentimentale et qui tendent à faire négliger ou dédaigner les vertus strictement commandées par la justice.