1/Rémi Stéfani

J’entends ici et là qu’il faut « relancer » la consommation. Tous les politiques ou presque s’y mettent, à droite comme à gauche. Notre ministre des finances elle-même suggérait il y a peu d’autoriser les soldes toute l’année afin « d’inciter le client à entrer plus souvent dans les magasins ». Et comme la semaine n’y suffira sûrement pas, on parle d’autoriser les magasins à ouvrir le dimanche.

L’Allemagne a déjà rejoint le camp de ceux qui ne supportent pas le repos dominical. Quant aux Etats-Unis ou l’Angleterre, nos modèles en matière de dynamisme économique, il y a bien longtemps qu’ils sont entrés dans l’ère du 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Un bon consommateur est un consommateur qui ne dort jamais!

Le plus étonnant dans cette affaire, c’est que personne ne semble se poser une question toute simple et pourtant essentielle:

De quoi avons-nous besoin ?

Au sortir d’une période — Noël — où notre principal problème était de trouver quoi offrir à des personnes qui ont déjà tout, et dans un pays où la principale activité culturelle consiste à aller visiter l’hypermarché du coin, on nous demande d’acheter encore, et toujours plus.

Alors, que vais-je bien pouvoir acheter pour rester le citoyen modèle que j’ai envie d’être ?

Vais-je acheter une voiture de plus pour la laisser stationnée, histoire de consommer du crédit, du parking, de l’assurance, de l’entretien ? Vais-je rouler sans but pour consommer de l’essence, des pneus, des péages ? Vais-je manger deux fois plus au grand dam de ma surcharge pondérale? Vais-je changer de machine à laver pour une plus belle, d’ordinateur pour un plus gros et agrandir mes placards pour pouvoir doubler le nombre de chemises que je ne mets jamais ? Ou vais-je téléphoner à des personnes que je ne connais pas pour redonner le sourire à Orange et SFR ?

Le chanteur Jean-Louis Murat parlait dans une récente interview au Monde de l’attitude des internautes — selon lui des goinfres — qui bourrent leur ordinateur de milliers de morceaux de musique qu’ils n’écoutent jamais.

On nous demande aujourd’hui de faire la même chose pour le reste. Et pourquoi ? Pour soutenir l’économie et l’emploi, nous dit-on, comme si la relation de cause à effet paraissait d’une évidence absolue.

Que cette frénésie de consommation apporte ou non quelque chose à notre bien-être n’est pas le problème. Que nous ayons besoin ou non de ce que nous achetons n’est pas la question. La machine à consommer est en route et nous devons l’alimenter. Sinon, gare à nous !

Sachant qu’un euro investi en 2007 doit, sous peine de marasme économique, générer quinze ou vingt centimes de profit fin 2008, l’entreprise et le « marché » sont soumis à une loi qui n’accepte aucune dérogation : faire plus que l’année précédente. La stagnation est LE péché mortel et la consommation est le combustible indispensable à l’alimentation de cette tornade monétaire, qui semble condamnée à s’effondrer si elle ne grossit pas.

Travailler plus, gagner plus, acheter plus, tel est donc notre diktat.

Avant que nous ne tombions tous dans la goinfrerie la plus abjecte, il serait peut-être temps de s’interroger sur un système qui ne survit qu’à la condition de devenir une caricature de lui-même.

2/André Sénik

Les sociétés modernes seraient tristes parce qu’elles auraient perdu le sens du sacré, du qualitatif, du sens, au profit de la seule consommation.

Les périodes des fêtes en seraient l’image hideuse. Au lieu d’amour et de temps, on offre des chèques cadeaux grâce auxquels les êtres qui nous sont chers acquerront des gadgets superflus.

Un sursaut culturel s’imposerait, une politique de civilisation qui redonnerait la priorité à l’être et au sens sur l’avoir et le consommer.

Voilà au moins un thème qui fait consensus, du moins dans les discours de ceux qui discourent à ce niveau élevé. Toute la gauche et quasiment toute la droite se sentent morales et intelligentes dès qu’elles ont vilipendé la frénésie consommatrice et prononcé avec dégoût le mot de marchandisation.

Il n’y a guère que dans les pays qui sortent de l’ascétisme stalinien et maoïste que ce discours n’a pas encore trouvé preneur.

Il faut reconnaître que la dénonciation de la fringale consommatrice a de magnifiques répondants dans l’histoire de la philosophie.

Socrate fait l’éloge de la vie tempérante et explique à Calliclès que la course sans fin après les plaisirs quantitatifs est vaine, qu’elle consiste à remplir indéfiniment des tonneaux percés et qu’il s’agit «de la vie d'un pluvier, qui mange et fiente en même temps. »

Épicure conseille de réduire nos besoins au strict minimum vital pour ne pas souffrir du manque et pour s’adonner tranquillement à l’amitié. Rousseau trouve que l’acquisition de sabots à la place d’aller nu pied a été le premier pas sur la pente fatale du luxe, des besoins insatiables. Évoquons pour  mémoire l’ascétisme chrétien incarné par saint François dans l’histoire de cette pensée fondée sur l’alternative « avoir ou être ». 

Et si cette opposition entre être et avoir était une simple facilité de pensée ? Et si la  preuve de sa vanité nous était donnée par ceux-là qui la prêchent, sans faire le choix existentiel de consommer moins pour vivre mieux, de quitter Paris pour un environnement sans publicité ni tentation ?

Pourquoi sommes-nous toujours et encore tentés par l’offre ?Parce que par définition, elle vient à la rencontre du désir qu’elle ne rassasiera pas.

On ne vit pas mieux là où on consomme plus ? Mais on ne vivait pas mieux en tout cas quand on consommait moins. Qui veut vivre comme avant, dans les Cévennes, le peut. La marchandisation du monde ? Nous en reparlerons dans sept lettres de l’abécédaire. Mais on peut d’un mot dire qu’elle est ce qui rend un bien ou un service accessible, que l’argent est l’unité de mesure qui rend ces biens commensurables et échangeables, et que de tout cela, Aristote a fait l’éloge au IVe siècle avant Jésus-Christ, lequel n’est pas pour rien dans le mépris affiché de nos jours et ici pour les richesses de ce monde terrestre..