Voilà un vocable qui fait frémir nos contemporains et pour cause. Il est pourtant grand temps de chercher à réhabiliter cette notion, qui loin de renvoyer à une pensée totalitaire et totalisante, pétrifiée et close dans son autosuffisance, ne traduit initialement que ce qui « apparaît », ce qui « paraît » et ce qui « semble » ; ce qui peut donc changer avec le temps, le contexte, ou les diverses traditions qui s’y rattachent. Étymologiquement, le dogme est en effet du domaine de la doxa, et donc de l’opinion, de la conjecture, de la croyance. Paradoxalement, il se trouve ainsi en opposition avec l’alêtheia, la vérité.  Mais c’est quand la croyance devient « doctrine », voire « doctrine communément acceptée », qu’elle acquiert progressivement le statut de « vérité irréfutable » par le magistère de l’église, car ce qui est de l’ordre de la croyance, relève en religion de la foi, c’est-à-dire de l’adhésion à des principes ou des vérités émanant des Écritures ou de la Tradition de l’église. Or l’acte de foi est un acte libre qui implique aussi la raison et permet le doute. Quand un concile[1] se réunit pour traiter de questions de doctrine, impliquant des problèmes philosophiques ou théologiques extrêmement complexes, il ne fait que répondre en réalité à une demande pressante de clarification et de définition de ce qui apparaît encore obscur ou déficient dans sa formulation. Ceci entraîne inévitablement une prolifération d’hérésies, c’est-à-dire d’un ensemble de croyances, encore une fois, mais qui relèvent d’un « choix » particulier (encore l’étymologie…hairein : choisir) et qui demandent à être examinées. Mais il faut le dire et y insister, les hérésies ne sont pas apparues historiquement après, mais avant les formulations dogmatiques diverses, même si ces dernières ne les ont pas évidemment fait disparaître. Dans les premiers siècles du Christianisme, c’est en réponse à ces « choix » se réclamant des origines, que le « dogme » s’est constitué, définissant plus étroitement son rapport aux textes sacrés. Si le « dogme » se présente comme une formulation concise d’une vérité complexe prétendant à l’universel, le propre de l’hérésie serait la particularité d’une « opinion » apparaissant toujours comme réductrice, voire réductionniste. (Voir, Jean-Daniel Dubois, « Le dogme et l’hérésie », in La fidélité, Paris, Autrement, 1992, pp. : 119-129. ) Rien donc d’extraordinaire jusqu’à présent (le discours scientifique fonctionne de manière presque identique) et il faut rappeler que notre époque, qui demande instamment des « réglementations » de plus en plus complexes et contraignantes pour protéger une profession donnée, ainsi que  l’avis des « experts » sur tout, ne fait pas autre chose.[2] Les dérapages au cours de l’histoire et encore aujourd’hui ont été nombreux certes…Quand une « enquête » (inquisitio) bascule en une juridiction d’une rare violence pour réprimer toute « opinion » qui s’écarte de la règle instituée, et même pour interdire sa diffusion (Voir, l’Index librorum prohibitorum), l’Église sort de son rôle de « gardienne » de la foi pour devenir ferment de haine et d’exclusion. Mais chercher à bannir toute formulation dogmatique (qui, par définition nous l’avons vu, est appelée à n’être que « provisoire », sauf pour les vérités dites « révélées ») ouvrirait la voie à l’ « illuminisme » et à des confessions de foi « privées » qui se multiplieraient à l’infini. Le dialogue interconfessionnel contemporain, aspirant à restaurer l’unité des chrétiens, connu sous le nom d’œcuménisme, et qui est à distinguer du dialogue interreligieux, qui concerne celui avec les autres religions, a mis en évidence de grandes divergences entre les trois grandes confessions chrétiennes (catholicisme, orthodoxie, protestantisme) sur ces questions là et même sur ce que chacune entend par « dogme ». Ce qui montre bien que la question du dogme en religion ne constitue, en réalité, qu’une sorte de « cadre », qui sert de référence, et qu’elle est toujours liée à celle d’une réflexion théologique et philosophique jamais close. Pour l’orthodoxie, par exemple, la définition dogmatique est proprement un  horos, c’est-à-dire une limite, définition faite toujours « à regret », car « les concepts créent des idoles de Dieu, le saisissement seul pressent quelque chose » (Saint Grégoire de Nysse). Et les idoles créent des croisades et des guerres « justes », des excommunications et des interdits, tandis que seule une argumentation raisonnée, basée sur les fondements de la foi, accompagnée de charité et d’esprit fraternel, est de mise pour « affronter » l’ « autre », quel qu’il soit.   

Vassiliki-Piyi CHRISTOPOULOU

[1] ou mieux un synode; ce terme me paraît encore plus parlant, car il me fait penser à la conjonction (synodos) des planètes en astronomie, qui désigne la position des astres ayant la même longitude, mais à partir d’une position donnée de la terre.

[2] La science est censée fonctionner de manière diamétralement opposée à la foi ; or les discussions théologiques sur des points de doctrine qui relèvent d’une rationalité ordonnée et instruite en matière de croyance religieuse, s’apparentent aisément à celles des scientifiques qui se réunissent pour (re)définir un point de théorie qui pose problème. A la différence près que l’argumentation théologique et ses conclusions ne se fondent pas sur l’expérimentation et donc à un empirisme  vérifiable. Les théories scientifiques relèvent du « vrai » et du « faux » au sens poppérien du terme et peuvent à tout moment être réfutées et remplacées par d’autres. En science, il n’y a pas de « vérités éternelles », et pourtant l’expérience montre que les guerres de chapelles, la pensée « unique », l’intolérance et l’aveuglement fanatique sont loin d’être l’apanage d’une forme dégénérée de religion institutionnalisée, car la science peut constituer une autre  forme de religion.