Le développement d’internet et du téléchargement a eu un effet inattendu sur le droit d’auteur. Soudain, il s’est opéré une sorte de transfert de propriété de l’œuvre artistique, de l’auteur à l’utilisateur. Car désormais, c’est bien ce dernier qui en dispose librement, comme s’il en avait la pleine propriété. Il peut se la procurer gratuitement et l’offrir sans limites, y compris à des personnes qu’il ne connaît pas. Ce « droit d’utilisateur », que beaucoup revendiquent haut et fort, a réduit le droit d’auteur à néant.

En théorie, la copie n’est autorisée qu’à des fins privatives. Mais on sait ce qu’il en est dans les faits. Et comme le législateur n’a pas la même tendresse pour le créateur artistique que pour le créateur industriel (on imagine le scandale si les détenteurs de brevets étaient ainsi dépouillés de leurs créations), on peut craindre que beaucoup d’auteurs ne soient réduits à la précarité.

Avec l’arrivée sur le marché de véritables petites merveilles technologiques (des livres numériques d’une page qui peuvent télécharger cent romans et offrent une lecture aussi agréable qu’une feuille imprimée), l’épineuse question du téléchargement gratuit va ressurgir.

Cette fois, ce ne sont plus les musiciens ou les chanteurs qui seront concernés, mais les auteurs de l’écrit.

Si un auteur compositeur peut encore percevoir des droits de diffusion (radio ou télévision) et tirer des revenus des concerts, un écrivain, lui, ne perçoit des droits que sur la vente de ses livres. Lorsque les fichiers de ses textes s’échangeront aussi facilement et gratuitement que la musique — et on voit mal pour l’instant ce qui pourrait s’y opposer —, l’écrivain se verra privé de sa seule source de revenus.

Que l’écrivain soit ainsi assassiné par ses propres lecteurs, voilà qui semble assez savoureux. En revanche, à terme, le préjudice subi pourrait ne plus faire sourire. Car si des voix qui échappent à tout formatage sont amenées à se taire, ce seront autant d’œuvres dont la singularité émeut, dérange ou interpelle qui ne verront plus le jour.

Notre culture, fondée en grande partie sur l’écrit, ne sortirait sûrement pas gagnante de cette absence.

Sauf si l’on décide que nos sociétés « modernes » peuvent assumer ce risque, il devient donc urgent d’assurer la protection des œuvres artistiques, au même titre que toute autre invention.

Rémi Stefani