Etre démocrate c'est penser (à tort ou à raison) que la grande très grande majorité des hommes, à partir d'un certain âge, celui de la majorité, possèdent la faculté d'être adulte, c'est-à-dire de penser par soi-même et de se gouverner°. Autrement dit qu'il existe une différence de nature et non simplement de degré entre l'adulte et l'enfant ; que les adultes ne sont pas de grands enfants.

Un Etat n'est pas une famille (même très agrandie) : celle-ci associe des parents, donc des adultes, et des enfants ; et des parents n'ont pas besoin du consentement des enfants pour exercer leur autorité, les protéger et les éduquer ; un Etat associe en priorité des adultes, et des adultes, puisqu'ils ont la faculté de se gouverner eux-mêmes, ne sauraient être gouvernés légitimement par quiconque sans qu'ils y aient expressément consenti, ni même sans être associés par divers moyens à l'exercice du pouvoir auquel, par leur vote, ils ont accepté de se soumettre.

C'est pourquoi aussi, dans un pays démocratique, la censure qui a pour objet la protection des mineurs est parfaitement légitime, puisqu' ils ne sont pas encore en mesure de se protéger (totalement) eux-mêmes ; à l'égard des adultes en revanche elle constitue une insulte.

C'est pourquoi encore des projets comme celui d'introduire la démocratie à l'Ecole (comme si les élèves étaient des adultes) ou d'éduquer les adultes (comme s' ils étaient des enfants) pour émancipateurs qu'ils paraissent sont à la vérité dangereux puisqu'ils contribuent à brouiller la distinction adulte-enfant qui fonde l'Etat démocratique.

C'est pourquoi...

On peut contester la distinction adulte-enfant ou du moins chercher à la relativiser : elle est sans aucun doute audacieuse et apparemment contredite par l'observation (tant d'hommes pouvant laisser l'impression d'être restés mineurs "après que la nature les a (pourtant) depuis longtemps affranchis de toute direction étrangère" -Kant-) mais si on la conteste, il faut avoir le courage d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire de contester la démocratie elle-même ou à tout le moins de ne plus y voir un régime politique fondamentalement différent des autres, mais un mode parmi d'autres de gestion des ressources humaines.

En bref, être démocrate c'est s'engager à prendre au sérieux tous les adultes, s'interdire de les voir comme des victimes ou comme des imbéciles, cesser de croire que la conscience (politique notamment) est le monopole d'un groupe particulier, arrêter de regarder de haut ses compatriotes.

°"Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers devoirs sont ceux qu'il se doit à lui-même, et, sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver devient par là son propre maître" (Rousseau, Contrat social).