Nos sociétés sont donc devenues à partir du 18° siècle des sociétés de travailleurs ; « pour le meilleur et pour le pire ».

-Pour le pire, ou plutôt pour une perte très dommageable (il y a bien pire) : en investissant presque toute leur énergie et leur créativité, y compris celle de leurs élites, dans la production des biens matériels, nos sociétés ont fait largement disparaître  les activités « plus hautes et plus enrichissantes » qui pendant des siècles avaient été les seules capables de donner un sens à l’existence humaine, ainsi que les aristocraties politiques et spirituelles qui auraient pu provoquer leur restauration (Arendt Condition de l’homme moderne). Il n’y a plus d’ordres privilégiés ne se souciant point de production, mais capables d’offrir aux travailleurs des suggestions (de valeur sans doute très inégale) quant à la façon d’employer son temps une fois qu’on est libéré des tâches productives. Lorsque les « mal placés » regardent vers le haut, ils ne voient plus « que des hommes obsédés de tâches matérielles (souvent) beaucoup plus qu’eux-mêmes (…), qui ne se distinguent d’eux que par la dépense, qui se trouve ainsi le seul modèle offert à l’imitation », et non par une plus grande liberté d’esprit comme ce fut le cas des Grands pendant plusieurs siècles (Jouvenel Arcadie).

-Pour le meilleur, dans la mesure où les richesses matérielles qui furent ainsi créées et diffusées dans nos sociétés, même de manière inégale, ont mis à l’abri  du besoin une proportion inouïe historiquement  d’hommes et de femmes; ouvrant ainsi pour chacun d’eux la possibilité d’accéder non seulement à un confort minimal mais surtout à un minimum de pouvoir sur sa propre vie, à une biographie personnelle, privilège réservé depuis toujours, et presque partout aujourd’hui encore en dehors des sociétés occidentales, à une infime minorité (d’où le titre, qui a parfois surpris, de ce blog : vive les sociétés modernes) .

PG