Le mot est un bon exemple pour illustrer la pluralité de significations d'une notion. Cette pluralité s'explique par la logique de glissement d'un sens à un sens voisin. Elle aboutit à la nécessité, pour qui veut penser de façon claire, de commencer par les distinctions. Aliéné vient du latin alienus, autre.
En langage juridique, aliéner c'est un céder quelque chose à un autre. Sont déclarés inaliénables les droits dont personne ne peut être privé et dont on ne peut se défaire volontairement.
Au sens psychiatrique, l'aliénation mentale est l'état dans lequel une personne n'est plus elle-même, n'est plus en possession de ses moyens, et devient comme étrangère à elle-même, à sa véritable personnalité.
Par glissement, le mot a fini par désigner l'état de dépendance dans lequel se trouvent des hommes qui, sans le savoir, sont dépendants de puissances étrangères.

Le concept d’aliénation fonde une certaine conception politique de la liberté. Il signifie en effet que les hommes sont soumis à des forces étrangères qui les subjuguent intérieurement au point de les rendre étrangers à eux-mêmes, à leur vraie nature, à leurs vrais intérêts, à leur raison.
La conséquence de cette aliénation est que la liberté ne consiste pas à donner à ces hommes le droit d’agir et de penser à leur guise. La liberté de croyance, par exemple, serait l’obstacle à la liberté de pensée.
Émanciper, ce n’est pas reconnaître à chacun des droits « naturels » et inaliénables. C’est l’arracher à la domination de la religion qui est opium du peuple, des apparences sensibles qui sont trompeuses par essence, du marché qui est une force impersonnelle, de la consommation marchande qui rend esclaves de faux besoins, du spectacle qui est un leurre du réel, et ainsi de suite.
L’idée d’aliénation conduit à exclure la liberté au sens le plus simple, le plus négatif : n’être pas soumis à la volonté d’autrui, que ce soit sous forme de contrainte ou d’empêchement.
Elle comporte la tentation totalitaire de libérer les hommes en les transformant et sans leur donner le droit d’être ce qu’ils sont effectivement.
C’est une idée anti-libérale.
Si on admet que la formule de l’humanisme est que « rien de ce qui est humain ne m’est étranger”, ( en latin « alienum ») l’idée selon laquelle les hommes sont victimes de l’aliénation est anti-humaniste.

André Sénik (philosophe)