A l’heure où la « valeur travail » inspire les campagnes présidentielles  contemporaines, où la gauche et la droite s’accordent à promouvoir sa réhabilitation, qu’en est-il du travail et de son sens dans nos sociétés modernes ? Et si le travail avait toujours été synomyme de souffrance ? Et si le salariat n’avait pas vraiment contribué à affranchir l’esclave ?

Regardons le mot « travail ». Il paraît être aux antipodes du bonheur ou de la réalisation de soi. Il vient du bas latin tripalium, machine à trois pieux ou... instrument de torture ! Travailler jusqu’au seizième siècle signifie souffrir. Prémonitoire !

Retour en bref sur six séquences « historiques » et/ou « symboliques ».

1. Dans le récit biblique, Adam et Eve, au jardin d’Eden, n’avaient pas à se préoccuper de leur vie matérielle. Après avoir enfreint la règle fixée par Dieu – l’interdit du fruit de « l’arbre du milieu du jardin », l’arbre dit aussi « du bien et du mal » -  ils sont renvoyés dans la terre  d’où l’homme fut tiré. L’injonction du Ciel à l’homme est alors sans appel : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain ! ».  

Ainsi « ça » démarre mal ! Le travail apparaît déjà, dès l’origine, comme une souffrance obligée, un châtiment. Le travail est « forcé » pour cause de faiblesse et d’infraction à la loi divine, drainant ainsi, pour l’éternité, une culpabilité originelle. Poursuivons.

2. Dans l’Antiquité, le travail était réservé aux esclaves. Non pas parce qu’il était méprisé, mais parce qu’il répondait à une nécessité et que l’asservissement à une nécessité relevait de l’animalité. Les hommes libres (pléonasme) devaient s’en affranchir par l’instauration de l’esclavage.

Le Moyen âge n’est pas en reste. Le serf du Moyen-Âge appartenait en toute propriété à un  seigneur féodal et se distinguait en réalité très peu de l’esclave et, comme lui, il pouvait être aussi affranchi. Les vilains, paysans, dits libres certes, ne jouissaient pas pour autant de meilleures conditions.

3. Du XVe siècle au XVIIIe siècle, le développement de la technique, de la machine à calculer à celle de la vapeur, conforte et valide « l’esprit de raison »  et de  transformation du monde par ce « roseau pensant » qu’est l’homme. Le travail trouve un objet noble : il permet de maîtriser la nature et l’univers, désormais galiléen.

Au siècle des lumières, le travail apparaît comme un « devoir de l’homme social » (Rousseau). Adam Smith, (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776), met en évidence que la richesse d'une nation ne réside pas dans l'or et l'argent mais qu'elle est essentiellement produite par le travail.

4. Les révolutions industrielles du XIXème qui vont suivre vont inventer le droit du travail salarié. Mais Louis Lafargue, gendre de Marx, peste contre cette nouvelle « religion » :  « Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissé dégrader par la religion du travail au point d’accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient, comme principe révolutionnaire, le droit au travail. Honteau prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse... ».

5. Dans les années 1930, en pleine crise économique et avec comme toile de fond l’Organisation Scientifique du Travail et le Fordisme, Charlie Chaplin tourne Les Temps Modernes. Au début du film, un carton annonce la tonalité du film. Il y est ironiquement écrit : « Une histoire des industries, des entreprises individuelles. La croisade de l'humanité à la poursuite du bonheur. » Le film va donc signifier le contraire : il donne bien à voir le malheur au travail  ! Le film met en effet en scène sur un mode burlesque – mais aussi tragique - un ouvrier « broyé » par les cadences des machines, « avalé » par les chaînes de montage. Cette représentation de l’homme au travail, perdu dans une organisation absurde, fait la démonstration tragi-comique de la « réification » de l’individu à l’intérieur d’un système qui le dépasse et qui fait bien peu cas de lui.

6. Dans la période actuelle, à l’heure de la société de service, de la crise économique permanente et du Ministère du Redressement Productif, à celle de l’internet et des e-mails qui accélèrent jusqu’au vertige les communications, des smartphones qui prolongent chez soi la vie au bureau, du management par objectifs et par le stress, de la culture de résultat avec ses indicateurs de performance, des open-spaces où l’on travaille sous le regard de tous, le travail a du mal à trouver son sens, sauf à rappeler, parfois par le drame médiatisé, qu’il est exploitation, misère morale, burn out, impasse.

Mais alors le travail est-il condamné – comme damné - à demeurer souffrance ? Ou constitue-t-il la distraction nécessaire (et utile) qui permet aussi et somme toute  à l’homme de se construire et de se réaliser tout en construisant et en réalisant ? Faut-il alors repenser le salariat et le statut d’appartenance à l’entreprise ? Ou plus profondément le travail et l’entreprise ?

L’effort peut-il être un jour compatible avec le plaisir ? Le travail « tripalium » peut-il un jour devenir « opus » ?

Le débat est ouvert.

 

Jean-Paul GUEDJ est l’auteur d’un essai sur le travail : « Vive le lundi » publié chez Larousse.