Les tabous sont des interdits absolument impératifs et catégoriques qui viennent souvent d’on ne sait ni où ni quand, qui fonctionnent par leur intériorisation, comme un sur-Moi, et qui semblent être des garde-fous de toute civilisation.

Si on en croit Claude Lévi-Strauss, toute civilisation exige l’existence d’interdits de cette nature. Il ajoutait que la prohibition de l’inceste était LE tabou absolument universel qui fait passer de la nature à la culture

Mais on peut considérer au contraire que la nécessité de tabous n’implique pas forcément l’existence de tabous éternels et universels. À propos de celui de l’inceste, précisément, la Bible nous raconte sans réprobation que les filles de Loth, faute d’autres hommes disponibles pour leur permettre de procréer, ce qui est un impératif majeur, enivrent leur père, s’unissent à lui pendant son sommeil, et donnent naissance à Moab et à Ben-Ammi, lesquels ne présentent d’ailleurs aucun caractère anormal ou inquiétant. Un autre grand tabou est l’anthropophagie, et il lui arrive aussi d’être transgressé quand la survie en dépend.

Le problème des sociétés démocratiques modernes est que les humains qui en sont membres et souverains sont censés ne se soumettre qu’à des interdits qu’ils se sont volontairement donnés, soit tacitement, soit après délibération. Le mot tabou, qui exclut toute contestation, a reçu un sens purement négatif.

Certes, il n’est pas interdit d’interdire, ce qui serait contraire à la liberté du groupe et y rendrait la vie chaotique et impossible, mais que faire des tabous qui sont immémoriaux et qui ne sont pas rationnellement justifiés ?

Ils sont toujours plus livrés à examen et à contestation. Et cela est sain, et inévitable, puisqu’il n’existe plus de Loi morale transcendante.

Mais il y a un mais.

Ne doit-on pas faire preuve de prudence avant de jeter par-dessus bord des interdits qui ont peut-être une nécessité, mais dont nous ne pouvons pas encore rendre raison au moyen de preuves tirées des sciences psychologiques et anthropologiques? Une seule voix de majorité lors d’une consultation devrait-elle suffire à supprimer l’un des piliers traditionnels de la maison commune ?

Et d’abord, à qui incombe en premier l’établissement de la preuve ?

Faut-il avoir préalablement prouvé que l’inceste (même consenti) produit de graves dommages, pour en maintenir le tabou ? N’est-il pas plus sage de respecter l’interdit de l’inceste avant de pouvoir le justifier rationnellement ? De même pour l’interdit de donner la mort par humanité?

Nous sommes à un moment où le « tout est pareil » en matière de filiation s’impose dans les débats, au nom de l’égalité en droits. Dans le domaine des mœurs, la gauche se veut libérale, ce qui paraît très sympathique, et la droite conservatrice, ce qui semble prudent. À chacun de nous de peser le pour et le contre question par question, sans craindre le terrorisme moral de ceux qui confondent libre examen et rejet a priori, émancipation et table rase.

 

André Senik