R comme Robespierre (Terreur et Déclaration des droits de l'homme)
Nous avons hérité d'une représentation de Robespierre essentiellement caractérisée par le sang et la violence de la Terreur, cette dernière étant considérée comme le prodrome du totalitarisme stalinien. Pour ses contemporains, Robespierre est au contraire associé aux principes de la Déclaration des droits dont il est « le commentaire vivant » selon Camille Desmoulins.
Qu'un homme puisse incarner à la fois la Terreur et la Déclaration n'a rien de paradoxal pendant la Révolution française. Ainsi, en 1795, une fois Robespierre éliminé et au moment où ses ennemis construisent la figure du « tyran sanguinaire », Jérémy Bentham résume l'opinion dominante en estimant que « le langage de la Terreur » est contenu dans l'article 2 de la Déclaration de 1789 : « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ». C'est là, pour Bentham et les thermidoriens, le langage de l'anarchie avec lequel il convient de rompre si l'on veut fonder un ordre social sur l'intérêt des possédants sans lequel, estiment-ils, il ne peut exister de prospérité.
L'article ainsi incriminé rappelle le principe constitutif des sociétés et fonde la souveraineté populaire. Il est en effet au cœur de la réflexion et de l'action politique de Robespierre qu'il résume au début de son discours sur la Constitution du 10 mai 1793 : « L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est esclave et malheureux ! La société a pour but la conservation de ses droits et la perfection de son être, et partout la société le dégrade et l'opprime ! Le temps est arrivé de la rappeler à ses véritables destinées ; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande révolution, et c'est à vous [les législateurs] qu'est spécialement imposé le devoir de l'accélérer ».
Dans ce processus par lequel un peuple conquiert et maintient sa liberté, les législateurs ont un rôle essentiel. Puisque dans une démocratie ou une république – des termes qui selon Robespierre sont synonymes – le peuple souverain légifère par l'intermédiaire de ses représentants, ces derniers doivent être impérativement vertueux. Comme chez Montesquieu, cette vertu des délégués du peuple « n'est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne, c'est la vertu politique » c'est-à-dire « l'amour de l'égalité » (avertissement au lecteur de De l'Esprit des Lois). Cet amour de l'égalité qui doit guider le législateurs consiste à garantir la liberté de tous.
Robespierre, comme tous les républicains de cette époque, estime qu'un être est libre à deux conditions : s'il n'est dominé par personne et s'il ne domine personne. La liberté est donc réciproque ou elle n'est pas. Cette réciprocité définit l'égalité. Dans une démocratie, les législateurs ne doivent pas favoriser la liberté de quelques-uns au détriment de celle des autres, par exemple s'ils décrètent la liberté du commerce en sachant qu'elle conduit les propriétaires de blé à spéculer à la hausse afin d'augmenter leurs profits. Les spéculateurs attentent alors à la liberté et à l'existence des plus démunis. On ne peut pas s'enrichir aux dépens de la vie de ses semblables : la propriété de la vie est plus importante que celle des choses. Pour cette raison, Robespierre combat la liberté illimitée du propriétaire, l'esclavage et la guerre de conquête par laquelle un peuple en soumet un autre. Or, de la Constituante à la Convention girondine, la majorité des représentants du peuple choisissent la guerre, la liberté du commerce et le maintien de l'esclavage.
Ainsi, souligne Robespierre, les délégués du peuple oublient-ils trop souvent que les magistratures qu'ils occupent ne sont pas des honneurs ou des prérogatives mais des charges. Ils doivent en effet fournir un effort politique pour être vertueux et ainsi préférer l'intérêt public à leur intérêt particulier. Être citoyen, c'est donc exercer un contrôle systématique sur ses représentants afin de leur rappeler les obligations de leur charge. Tous les actes politiques doivent être visibles dans l'espace public et la résistance à l'oppression doit être garantie comme un attribut de la souveraineté. Ceux qui, en 1795, dénoncent le « tyran Robespierre » et la France « inondée de sang » soulignent simultanément l'anarchie du « système de la Terreur », une politique qui enflamme la multitude avec des principes et génère le désordre en instituant l'insurrection d'un « peuple constamment délibérant ». « Le monstre» est alors accusé d'avoir fomenté une « sans-culottisation générale, par l'extinction des richesses et la ruine du commerce ».
L'intérêt que suscite toujours Robespierre est à la mesure des enjeux de la Révolution française qu'il incarne, des espoirs immenses et des peurs qu'elle a générés. Il nous remémore les principes dont nous sommes les héritiers, l'écart qui sépare ce qui est de ce qui devrait être et la dimension subversive des valeurs républicaines.
Yannick Bosc, Historien, Université de Rouen
Commentaires sur R comme Robespierre (Terreur et Déclaration des droits de l'homme)
Ce portrait d'un Robespierre uniquement soucieux de défendre les principes de liberté et surtout d'égalité de 1789 au nom de la Vertu (et dans le sillage de Montesquieu!) , est celui qui a été imposé pendant des décennies par l'historiographie marxiste.
En témoignent les innombrables écoles et rues qui portent ce nom.
Il me semble que nous aurions besoin, en complément de cette hagiographie, d'un autre portrait, comme celui qu'on trouve dans le Dictionnaire critique de la Révolution française paru chez Flammarion en 1988.
Car la Terreur, loin de découler de l'article 2 "le but de toute association politique est la conservation des droits naturels de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression » s'est exercée contre ces droits.
De même, je suis étonné d'apprendre que "Pour ses contemporains, Robespierre est au contraire associé aux principes de la Déclaration des droits dont il est « le commentaire vivant » selon Camille Desmoulins." Est-ce l'avis de ces contemporains après que la Terreur leur eut coupé la tête?
Vivant dans un pays qui comporte des avenues Thiers, des places Louis XI ou Clovis, et au moins une rue Bonaparte... je me dis que si nous entreprenons de débaptiser ces voies pour ne laisser la place qu'aux dénominations les plus consensuelles se référant aux personnages les plus irréprochables, nous avons bien du pain sur la planche.
Alors, que le nom de Robespierre ait été donné ici ou là... Est-on si sûr que Danton ou même Carnot soient, eux en tous points admirables? Et de même, tous ces Girondins dont les abords de mon lycée Montesquieu portaient la mémoire, des parangons de Vertu seulement victimes de la Terreur révolutionnaire? Vraiment?
Sans doute l'article de Y Bosc est-il dérangeant au point que Sénik le présente comme une hagiographie. Sans doute avons nous en tête d'autres aspects (négatifs, insupportables, repoussants) du rôle et de la personnalité de Robespierre. Mais il me semble qu'en historien l'auteur de l'article n'a pas voulu faire le point sur Robespierre vu d'aujourd'hui mais éclairer une question troublante: comment, en un temps et en un lieu donné, des principes qui nous semblent aussi opposés que la Terreur et les Droits de l'Homme ont-ils pu être associés ou confondus? Opinion (illusion) dont la remarque de Camille Desmoulins donne en effet une illustration d'autant plus frappante que Desmoulins (dont l'image est moins controversée)sera victime de la Terreur.
Moi, je ne souhaite pas traduire Robespierre devant je ne sais quel tribunal de l'Histoire. Mais j'aimerais avoir de Y Bosc (ou d'autres historiens) quelques éclairages sur des points précis.
Cette Terreur, dans quelle mesure est-elle née de manifestations populaires "spontanées"? dans quelle mesure dépend-elle des décisions du Comité de Salut public?
Ces guerres menées sous l'autorité des Constituants puis des Girondins sont-elles bien des guerres de "conquête"? Valmy ou la défense de Toulon auraient-ils été des épisodes d'une entreprise d'expansion du territoire?
Et sur Robespierre proprement dit, comment expliquer que porté d'abord par une telle popularité et exerçant un tel pouvoir, il ait, sur la fin, paru si loin du réel, si peu conscient des évolutions en cours ou des menées de ses adversaires et finalement si vulnérable?
Si j'ai sollicité un article sur Robespierre pour notre abécédaire c'est à partir d'une interrogation plus générale sur le risque de surenchère au cours d’un processus révolutionnaire : est-il possible de contenir ce danger ? Quel fut à cet égard le rôle de Robespierre ? A-t-il favorisé les excès de la Terreur ou a-t-il tenté de les réprimer, et dans ce dernier cas avec quel succès ? Faut-il penser qu’une révolution sans surenchère est une contradiction dans les termes ?
Il y a eu au moins un homme pour qui deux choses sont claires: 1° la Terreur s'exerce contre l'article 2 de la Déclaration des droits de l'homme;
2° la prochaine révolution devra ériger la Terreur contre les droits de l'homme au niveau des principes.
Cet homme, c'est Karl Marx.
Voici ce qu'il écrit dans son article de 1844 Sur la question juive.
« Aucun des prétendus droits de l'homme ne dépasse donc l'homme égoïste, l'homme en tant que membre de la société civile, c'est-à-dire un individu séparé de la communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant a son arbitraire privé. L'homme est loin d'y être considéré comme un être générique ; tout au contraire, la vie générique elle-même, la société, apparaît comme un cadre extérieur à l'individu, comme une limitation de son indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leurs propriétés et de leur personne égoïste.
Il est assez énigmatique qu'un peuple, qui commence tout juste à s'affranchir, à faire tomber toutes les barrières entre les différents membres du peuple, à fonder une communauté politique, proclame solennellement (1791) le droit de l'homme égoïste, séparé de son semblable et de la communauté, et reprenne même cette proclamation à un moment où le dévouement le plus héroïque peut seul sauver la nation et se trouve réclamé impérieusement, à un moment où le sacrifice de tous les intérêts de la société bourgeoise est mis à l'ordre du jour et où l'égoïsme doit être puni comme un crime (1793). La chose devient plus énigmatique encore quand nous constatons que l'émancipation politique fait de la communauté politique, de la communauté civique, un simple moyen devant servir à la conservation de ces soi-disant droits de l'homme, que le citoyen est donc déclaré le serviteur de l' « homme » égoïste, que la sphère, où l'homme se comporte en qualité d'être générique, est ravalée au-dessous de la sphère, où il fonctionne en qualité d'être partiel, et qu'enfin c'est l'homme en tant que bourgeois, et non pas l'homme en tant que citoyen, qui est considéré comme l'homme vrai et authentique.
Le « but » de toute « association politique » est la « conservation des droits naturels et imprescriptible de l'homme ». (Déclar., 1791, art. 2.) - « Le gouvernement est institué pour garantir à l'homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. » (Déclar., 1791, art. 1.) Donc, même aux époques de son enthousiasme encore fraîchement éclos et poussé à l'extrême par la force même des circonstances, la vie politique déclare n'être qu'un simple moyen, dont le but est la vie de la société bourgeoise. Il est vrai que sa pratique révolutionnaire est en contradiction flagrante avec sa théorie. Tandis que, par exemple, la sûreté est déclarée l'un des droits de l'homme, la violation du secret de la correspondance est mise à l'ordre du jour. Tandis que la « liberté indéfinie de la presse » est garantie (Déclar. de 1793, art. 122) comme là conséquence du droit de la liberté individuelle, elle est complètement anéantie, car « la liberté de la presse ne doit pas être permise lorsqu'elle compromet la liberté publique ». (Robespierre jeune; Histoire parlementaire de la Révolution française, par Buchez et Roux, tome XXVIII, p. 159.) Ce qui revient à dire : le droit de liberté cesse d'être un droit, dès qu'il entre en conflit avec la vie politique, alors que, en théorie, la vie politique n'est que la garantie des droits de l'homme, des droits de l'homme individuel, et doit donc être suspendue, dès qu'elle se trouve en contradiction avec son but, ces droits de l'homme. Mais la pratique n'est que l'exception, et la théorie est la règle. »
J'en tire pour conséquence que la Révolution française n'est pas un bloc, et que les sociétés modernes héritières de 1789 et pas du tout de la Terreur robespierriste.
j'a laissé passer la faute de traduction qui fausse le texte de Marx. Il faut lire "société civile" à la place de "société bourgeoise". La société civile est la sphère des droits de l'homme, la Terreur s'exerce au nom des citoyens.
« En coupant en deux la Révolution française, entre les Droits de l’homme et la Terreur -marquant comme « bonne » l’une ou l’autre phase, selon les versions-, le récit standard de l’Histoire a fait à la Révolution russe un cadeau empoisonné : il lui a laissé la Terreur sans les Droits de l’homme ».
Jean-Pierre Faye, Dictionnaire politique portatif en cinq mots, Paris, Gallimard, 1982, p.149.
(cité par "Révolution Française.net. L'Esprit des Lumières et de la Révolution".
Le récit standard transmis à la Révolution russe et à ses adeptes français par l'historiographie marxiste, qui était dominante jusqu'à François Furet, n'était pas du tout fondé sur l'opposition entre 89 et 93. Jamais, au contraire!
On l'a encore vu à l'occasion du bicentenaire, qui n'a pas établi de distinction dans le bloc.
Ce qui a été transmis par la doxa communiste c'est que la terreur était légitime pour défendre la Révolution de 1789, dont la Révolution russe était la poursuite et l'accomplissement.
Il aurait fallu relire Marx pour s'apercevoir qu'il ne défendait pas cette légende, puisqu'il opposait radicalement les deux. Mais le passage que j'ai cité et qui est extrait de Sur la question juive n'était pas cité, et cela afin de laisser croire que le communisme prolongeait et réalisait pour de vrai, au niveau économique et social, les idéaux de 1789, ces principes qu'en réalité Marx voulait jeter bas.
Je me perds un peu, je l'avoue, dans la présentation faite par Sénik de l'article de 1844 de Marx sur la question juive...
Si j'ai bien compris, KM s'étonne de ce qui lui semble énigmatique la prockamation en situation révolutionnaire de droits de l'homme saisi dans son individualité, de l'homme séparé de son semblable et de la communauté. Mais il complète cet étonnement par l'observation que la pratique révolutionnaire est en contradiction flagrante avec la théorie et illustre cela par un extrait de Discours de Robespierre sur les limites à apporter à la liberté de la presse qu'il a pu lire dans l'Histoire parlementaire de la Révolution française de Buchez et Roux. Et KM constate, pour finir que la pratique n'est que l'exception et la théorie la règle.
Dans ce cas, je suppose qu'il faut entendre la remarque finale comme un regret émis par Marx: comme ç'aurait été mieux si les révolutionnaires, dont Robespierre, avaient fait de la négation des droits de l'homme la théorie et l'avaient généralement pratiquée.
Je ne suis pas sûr que les réflexions de Marx sur ce qu'il pense avoir compris de la Révolution française à la lecture (vers 1840?)de Buchez servent vraiment à éclairer notre jugement sur ce qu'a pu être le rôle de Robespierre. Pour la connaissance que nous pouvons avoir aujourd'hui de la période révolutionnaire, j'aurais tendance à en attendre davantage des apports des historiens qui, depuis Buchez et Marx, en 170 ans marqués, entre autres, par l'essor et le déclin de la pensée marxiste, ont pu observer les choses de manière plus précise, humble et attentive.
Mais il me semble à tout le moins hardi de trancher, sur Robespierre et les Droits de l'Homme, en se fondant sur les reproches sous-jacents de Marx, pour instruire contre le conventionnel Robespierre un procès qui est l'inverse de celui que Marx avait autrefois esquissé.
1)L'attitude de Robespierre vis à vis de la déclaration de 1789 , telle qu'elle est présentée ici, semble un peu biaisée.
En effet , le Comité de Salut Public fit arracher en 1793 la plaque de cuivre scellée dans le socle de la colonne de Juillet où était gravée la déclaration de 1789 , et en édicta une nouvelle version. Celle-ci comportait beaucoup plus d'articles que la précédente, et notamment proclamait le droit à l'insurrection , ce qui n'avait rien d'étonnant dans le contexte politique de l'époque , les français ayant renversé la royauté et décapité le roi. Mais cela montre aussi les limites du respect de Robespierre pour la charte de 1789.
2) Quant à la question de Pierre Gautier : peut-on séparer la Révolution de la Terreur ? accepter l'une et rejeter l'autre? penser que la seconde est la conséquence inéluctable de la première et que l'ensemble est insécable ? il s'agit là d'un terrain sur lequel nous ne nous aventurerons pas , car depuis de décennies il a suscité les déclarations les plus fougueuses , les plus définitives , les plus arbitraires , et les moins vérifiables.
Chacun décide suivant ses convictions et son tempérament: A Clémenceau qui déclara à la Chambre des Députés :"La Révolution est un bloc" , Edouard Herriot répliqua:" La Révolution n'est pas un bloc ; elle comprend de l'excellent et du détestable".
Et ils appartenaient au même parti !
La connaissance exacte du rôle exact de Robespierre dans la Terreur appartient exclusivement aux historiens, (c'est pourquoi j'en souhaiterais un autre en contrepoint) et en priorité à ceux d'aujourd'hui, du fait des progrès dans la connaissance, du fait que "la révolution française est terminée" parce qu'elle n'est plus contestée, comme disait Furet, et aussi du fait que la révolution russe aussi est terminée, en un sens opposé.
Mais au-delà de la connaissance du rôle de Robespierre dans la Terreur, la question qui nous importe au présent est de choisir de quoi nous voulons être les héritiers : de la Terreur aussi (la Révolution est un bloc) ou seulement des droits de l’homme contre lesquels la Terreur s'est exercée, ces droits qui ont été repris dans la Déclaration universelle de 1948?
Cette question est d'actualité, si on en juge par la nostalgie avouée pour la Terreur qu'un auteur à succès comme Slavoy Zizek ne cache pas, dans un livre auquel Le Monde donnait un écho très admiratif. Robespierre, entre vertu et terreur.
Incidemment, si Clémenceau ne voulait pas qu'on fasse le tri dans la révolution française, c'était uniquement pour des raisons tactiques qui n'existent plus de nos jours, maintenant que le rejet de la terreur ne risque plus de profiter aux adversaires de la République.
Notre Révolution a été la vraie première dans l'histoire occidentale, et les suivantes ont repris le modèle en essayant de ne pas répéter les faiblesses qui y ont mis fin prématurément. Je pense que les révolutionnaires ont été entrainés vers la Terreur parce qu'ils se heurtaient à l'instinct de conservation de la plupart des hommes qui y participaient, et se montraient tièdes ou effarés par leur propre audace. Pas de liberté pour les ennemis de la Liberté. Seulement, cette épuration des tièdes ou des réticents a fini par effrayer des compagnons de route qui sentaient se rapprocher de leur cou la lame de la guillotine.
La Révolution bolchevique qui a été la suivante s'est également engagée dans une terreur destinée à briser les résistances et à éliminer ceux qui avaient été "contaminés" par la société pré-révolutionnaire. Cette terreur était beaucoup mieux organisée, beaucoup plus radicale que la française. Il a fallu la mort de Staline pour que les autres dirigeants se rassurent, puis prennent conscience de l'impasse du système. La grande critique ne fut lancée qu'au XXème congrès du PCUS, par Kroutchev. Le régime mit encore beaucoup de temps à s'embourgeoiser et à lâcher ses opposants. Jusqu'au Glassnost de Gorbatchev, puis l'écroulement de tout le système.
Il me semble que toutes les révolutions sont obsédées par cette résistance passive, puis active, des hommes, à leur volonté de les faire changer, et qu'elles cherchent en vain à la retarder par une terreur. Ce fut encore le cas des Khmers rouges du Cambodge et leur tentative d'éliminer tous les cambodgiens qui avaient respiré un autre air.
Le principe de précaution de Saint-Just est finalement ce qui survit aux échecs successifs des révolutions. Est-ce qu'elle ne sont pas, en fait, incompatibles avec la nature humaine?
A lire son "Discours sur les principes de la morale" (5 février 1794), il ne me semble pas que pour Robespierre la vertu se réduise à la seule vertu politique, comme le suggère Y.Bosc; de nombreux passages du discours en témoignent; je citerai seulement celui-ci:
"Puisque l’âme de la République est la vertu, l’égalité, & que votre but est de fonder, de consolider la République, il s’ensuit que la première règle de votre conduite politique doit être de rapporter toutes vos opérations au maintien de l’égalité & au développement de la vertu ; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter l’amour de la patrie, à purifier les moeurs, à élever les âmes, à diriger les passions du coeur humain vers l’intérêt public, doit être adopté ou établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans l’abjection du moi personnel, à réveiller l’engouement pour les petites choses & le mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique, ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire." ("Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l’administration intérieure de la République" Prononcé à la Convention le 5 février 1794 - 17 pluviôse An II)
Il y a bien là un mélange des genres entre espace privée et espace public : la terreur dit que tout est politique, justement.
(On peut lire tout le discours notamment sur le site Multimania.fr)
Cet idéal d'une vertu accompagnant l'action politique ne devrait pas rencontrer d'objection. Qui oserait contester ce principe, quand l'histoire de l'homme montre la place précoce et rapidement invasive de la corruption dès l'apparition de grandes sociétés et de pouvoirs puissants? L'idée de vertu est sûrement née de la prise de conscience par l'homme de son inclination à la prédation violente ou subtile.
Mais l'histoire montre aussi la difficulté de la généraliser et de la faire durer, même par la Terreur.
Il faut reconnaître à Robespierre le mérite de l'avoir posée comme principe, et d'en avoir montré l'exemple. Mais sa vertu avait comme contrepartie son mépris pour ses semblables. Il n'était pas Jésus Christ.
Robespierre était, paraît-il un assez mauvais orateur, à la différence de Mirabeau, Danton ou Vergniaud. De là sans doute l'importance qu'on peut attribuer à des discours certainement écrits et travaillés et la tentation qu'on peut avoir de les constituer comme un corpus de textes théoriques.
Mais de 89 à Thermidor (et au-delà...) les choses sont allées tellement vite, dans des situations tellement extraordinaires et confuses, dans des soubresauts révolutionnaires tellement nombreux au coeur d'une France tellement secouée et divisée avec des guerres aux frontières, des épisodes de guerre civile dans l'Ouest, des soulèvements "fédéralistes" dans la plupart des grandes villes de province... qu'il ne faudrait pas toujours considérer les mesures prises comme une application méthodique et résolue d'une pensée théorique mûrement réfléchie et constituée.
C'est pourquoi, moi aussi, nettement, sur les questions que nous évoquons, je souhaiterais l'éclairage d'historiens.
Mais puisque tout cela m'a mené à tenter d'en savoir un peu plus, je livre quelques indications très ponctuelles et disparates qui m'ont donné à réflèchir.
Témoins du mariage de Camille Desmoulins et de Lucile: Pétion et Robespierre, entre autres..;
Parrain (républicain) de leur fils: Robespierre...
Cousin de Desmoulins dont la carrière a été favorisée par ce dernier: Fouquier-Tinville...
Protestations contre les massacres de Septembre ou mesures prise pour les arrêter? Très peu... et guère plus parmi les Girondins que parmi les Montagnards!
Affirmation du rôle majeur de la Vertu? Chez Robespierre, sûrement... mais aussi chez Pauline Roland, véritable meneuse des Girondins.
Participation aux élections à la Convention? Sur 7 millions d'électeurs... 90% d'abstention!
Je suppose sans grand risques que s'expriment ici peu de nostalgiques de la Terreur... et que les sentiments qui nous agitent sont plutôt ceux de l'horreur, de l'effroi et de la pitié.
Cela dit, vouloir séparer, dans cet épisode révolutionnaire et premier et fondateur, le bon grain de l'ivraie me semble un projet aussi vain que de vouloir se réclamer du christianisme, mais sans l'Inquisition ni les persécutions contre les "hérétiques", ou des Grandes découvertes, mais sans l'extermination des Indiens, ou du libéralisme mais sans que le renard massacre dans le poulailler...
Si on ne triait pas, on subirait un héritage, sans se choisir.
Trier, c'est regarder en face le passé dont on est issu, et rejeter ce qui doit l'être.
Et c'est bien ce que nous faisons tous.
y aurait-il parmi les visiteurs du blog des chrétiens qui se veulent les héritiers de l'Inquisition, considérant qu'elle était inscrite dans les évangiles qu'ils vénèrent? Ce n'est pas le cas de Vatican II, pour ce que j'en sais.
Ou des admirateurs des grandes découvertes qui font passer l'extermination des Indiens par profits et pertes? c'est ce que ne fit pas Montaigne en son temps)
Ou des défenseurs du libéralisme qui admettent la liberté du renard dans le poulailler? Chose qu'Adam Smith, le père du libéralisme, n'admettait pas, non plus que le libéral John Rawls.
Cette remarque de Freud invite à la modestie. Il n'y a rien dans les évangiles qui annonce l'Inquisition et les autres crimes commis au nom d'un dieu.
Il y a un travers commun des religions révélées qui est de définir une référence absolue extérieure et définitivement muette, dont la parole initiale est dans les textes fondateurs. Cette parole définit la Vérité, et ce qui ne l'est pas est l'Erreur. Cette dichotomie détermine une logique.
"Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens!" La vie terrestre n'étant qu'une mise à l'épreuve, en vue de la vie éternelle, à quoi bon faire un tri, justement?
Le Livre ne mentionnant pas l'existence des amérindiens, leurs découvreurs se sont interrogés sur leur appartenance à l'humanité. Leur pratique des sacrifices humains en faisait douter. Il a fallu un débat d'ecclésiastiques (la controverse de Valladolid) pour décider finalement que oui, c'étaient des hommes.
La prise de conscience que l'appartenance à l'humanité n'est pas décidée par une autre instance que les hommes eux-mêmes (ce qui ne les empêche pas de se tromper), est plus tardive. Il y a encore des bavures, mais les tueurs se donnent toujours une bonne raison.
Nous descendons de Pétain et de Jean Moulin. Mais nous choisissons lequel des deux nous mettons dans notre panthéon.
C'est peut-être le principe du Panthéon qui est à discuter. Par contre, celui de l'Enfer, non.
Personnellement, j'y ai mis Jean Zay (dont la "panthéonisation" réelle est étudiée).
Je ne sais pas trop qui est ce "nous", qui descend de Pétain et de Jean Moulin.... mais bien sûr, toute une histoire est là, avec son cortège d'événements, d'horreurs, de splendeurs: il y a de tout dans cet héritage!
Alors hériter en bloc... ou sous bénéfice d'inventaire?
Sénik a l'obligeance de me rappeler que l'Inquisition n'est pas dans les Evangiles, que je lis peu, et que Montaigne, que je relis sans cesse, a écrit contre ce qu'il comprenait de la destruction du monde qu'on venait de découvrir. Et je veux bien croire qu'on aurait pu avoir les Evangiles, sans l'Inquisition et les Grandes découvertes sans l'extermination des Indiens. Pour le libéralisme sans les renards, j'ai encore quelques doutes...
Mais le fait est qu'il y a eu Torquemada et Las Casas, Pétain et Jean Moulin, la Déclaration des Droits de l'Homme et la Terreur. Bien sûr que nous distinguons ce/ceux que nous admirons et ce/ceux que nous détestons! Mais ces élans de passion et de haine, si compréhensibles et partagés qu'ils soient, risquent de s'accompagner de sentiments, de visions globalisantes éventuellement dogmatiques plutôt que de jugements fondés sur la compréhension des situations et la connaissance des faits. C'est du moins l'impression que me laisse la lecture de bien des commentaires.
Il faut voir d'ailleurs comment nous nous sommes écartés du sujet initial (Robespierre Terreur et DDH)ou d'une discussion sur le caractère inéluctable ou pas de la surenchère révolutionnaire(que la cas de Hébert aurait peut-être davantage illustré) pour aller vers l'héritage (en bloc ou pas) de la Révolution française puis notre rapport à notre passé etc...
Ce n'est pas la première fois sur ce blog que je souhaite qu'on ne s'écarte pas trop des points de départ et des articles initiaux. Et comme je n'ai pas changé d'optique, pour donner à entrevoir la complexité de situations sur lesquelles on formule ici des jugements parfois si abrupts, je propose à nouveau quelques indications tirées... de Wikipédia car moi, n'étant pas historien et ne me fiant pas à mes souvenirs de lecture de Mathiez, Soboul et Godechot... je m'informe d'abord à des sources de vulgarisation à ma portée.
J'y ai lu, entre autres ceci:
"Contrairement à une tradition bien ancrée dans les manuels scolaires, Maximilien de Robespierre, Saint-Just et Couthon n’ont jamais poussé à la surenchère terroriste. Au contraire, Robespierre a fait obstacle, contre l’avis de ses collègues, aux manœuvres sanguinaires et parfois crapuleuses, en province, de Fouché, de Le Bon, de Carrier et autres représentants proches de Barère de Vieuzac".
Une "tradition bien ancrée dans les manuels scolaires"... en tout cas bien distincte de cette historiographie marxisante dont a parlé Sénik.
Et à propos de Lazare Carnot, incarnation de l'héritage des compétences que la Révolution a su promouvoir et utiliser, dont tant d'établissements scolaires et de rues portent le souvenir (tellement plus que de Robespierre!), voici quelques lignes instructives qui le replacent dans une sinistre lignée:
"Il porte une responsabilité indéniable dans la décision des massacres perpétrés lors de la Guerre de Vendée. Alors que le général Turreau, dans une lettre du 17 janvier 1794, lui demande de préciser la conduite à tenir vis-à-vis des populations : « Que doit-on faire des femmes, des enfants, des suspects, des prisonniers ? », Carnot répond le 8 février :
« Tu te plains, citoyen général, de n'avoir pas reçu du Comité une approbation formelle à tes mesures... Tue, tue, extermine les brigands jusqu'au dernier, voilà ton devoir. »
Encore un pour lequel l'hagiographie est déconseillée.
Mais que de vies dont l'examen est passionnant! Un conseil, allez voir pour Billaud-Varenne: la fin, exotique, vous surprendra...
A part ça, bien sûr qu'on admire plus volontiers les proclamateurs des Droits de l'Homme que les artisans des Tribunaux révolutionnaires! Bien sûr qu'on reprendrait bien un peu de République, mais sans la Terreur, qu'on ne digère pas. Bien sûr que comme chat échaudé craint l'eau, même froide, on se méfie de ce qui a pu, peut ou pourrait accompagner les révolutions, ici, là ou ailleurs!
Vous avez raison, JCH, le jugement des hommes est sans nuances, et si des examens plus approfondis, dégageant des visions plus justes, sont faites par des historiens, ces travaux n'arrivent pas toujours à contrebalancer une Histoire devenue officielle à l'ancienneté.
Votre réexamen des personnages de la Convention, responsables à des degrés divers, de la terreur, montre bien que des ordres sont donnés dans le "feu de l'action", et que des actes sont commis par obéissance, ou par désobéissance.
L'Histoire a tendance à ne retenir que ceux qui étaient à la tête, à ce moment là.
Il est vrai que vu de près, personne n'est parfaitement bon ni même parfaitement méchant. Par contre, les actes qu'on déclenche, et auxquels on finit par être identifié sans nuances, peuvent être parfaitement criminels.
L'Histoire retient que Robespierre a été l'un des principaux représentants de la Terreur, mais qu'il en recommandait un usage "avec modération".
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=201262&pid=22830697
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
