Dans une société démocratique de fortes inégalités de revenus font problème : seule leur éventuelle efficacité économique, c’est-à-dire leur capacité à favoriser l’enrichissement de tous peut, en dernière instance, les rendre dans une certaine mesure légitimes. Certains soutiennent que ces inégalités sont le produit d’efforts et de talents différents ou encore  n’y voient qu’un effet de la liberté d’entreprendre ou de spéculer. Mais même ceux-là reconnaissent, implicitement au moins, que cela ne suffit pas à  légitimer ces inégalités puisqu’ils s’empressent de préciser que  les  richesses des uns sont aussi profitables au plus grand nombre.

Qu’en est-il dans les faits ? Bien que n’étant pas économiste j’ai tenté de le savoir. Quelles ont été au cours de la période récente les relations entre  la très forte croissance des très hauts revenus (1) et l’évolution du niveau de vie du reste de la population ? (Les très hauts revenus sont, en partie conventionnellement, les revenus perçus par les 1%  les plus riches.)

Pour les Etats-Unis Paul Krugman(2), dans son livre L’Amérique que nous aimons, en s’appuyant sur les travaux de Piketty et Saez (3), rappelle qu’entre 1973 et 2005 le pays a connu une très forte augmentation des inégalités de revenus : les revenus des 0,1% les plus riches ont été multipliés par 5 et ceux des 0,01 les plus riches par 7. Or pendant le même temps le niveau de vie de l’Américain type ou ordinaire stagnait, comme le manifeste la très faible croissance du revenu médian (celui de la personne qui est plus riche que la moitié et plus pauvre que l’autre moitié) (4). Autrement dit le « ruissellement » de la richesse sur l’ensemble de la population que certains avaient prédit n’a pas eu lieu (4).

Que s’est-il passé en France au cours de la même période ?

A partir des travaux de Piketty et Landais ainsi que de l’étude de l’Insee sur les revenus et le patrimoine des ménages    2004-2007 (5), nous pouvons faire les observations suivantes

Les revenus des plus riches, après une période de progression lente se sont mis à augmenter extrêmement rapidement à la fin des années 90 et au début des années 2000 : entre 1998 et 2005 les 0,01% des foyers les plus riches ont vu leurs revenus croître de 42,6% et entre 2004 et 2008 de 33%.

Pendant ce temps-là, le revenu médian par mois est passé (en euros constants 2009) de  976 euros en 1975 à 1392 euros en 1998, à 1502 euros en 2005 et à 1590 euros en 2009. En bref une progression ininterrompue, là où aux Etats-Unis il y a eu, selon Krugman, stagnation.

 L’Observatoire des inégalités récapitule ces données pour les dernières années dans le tableau suivant :

Hausse des revenus entre 2004 et 2008
Evolution des revenus annuels déclarés par personne

 

2004 (en euros)

2008 (en euros)

Hausse (en %)

Hausse en valeur (en euros)

Les 50 % des personnes les plus riches gagnent au moins

17 400

18 300

+ 5

+ 900

Hausse des plus hauts revenus

Les 10 % les plus riches gagnent au moins

35 300

37 000

+ 5

+ 1 700

Les 1 % les plus riches........

80 500

88 200

+ 16

+ 7 700

Les 0,1 % les plus riches........

201 300

239 300

+ 19

+ 38 000

Les 0,01 % les plus riches........

551 900

732 300

+ 33

+ 180 400

Ces revenus ne prennent pas en compte les impôts et les prestations sociales.

Source : Insee

 

Faut-il en conclure, comme le font certains, que le temps où les bénéfices de la croissance étaient partagés par la quasi-totalité de la population a pris fin et que désormais l’enrichissement de notre pays ne profite plus qu’à une petite minorité ? Je nous pose vraiment la question.

 

Pierre Gautier

 

 (1) Les revenus comprennent le cumul des revenus d’activité salariée ou non salariée, des indemnités de chômage, de maladie, des pensions d’invalidité ou de retraite ainsi que les revenus du patrimoine.

(2) Paul Krugman est un économiste américain (prix Nobel en 2008) ; il appartient au courant libéral au sens américain du terme, c’est-à-dire qu’il se situe à la gauche du parti démocrate.

(3) Income Inequality in the United State, 1913-2002.

(4) Le revenu médian et non le revenu moyen ; celui-ci « ne dit pas nécessairement combien gagne la plupart des gens. Quand Bill Gates entre dans un bar, la richesse moyenne de la clientèle monte en flèche, mais ceux qui étaient dans le bar quand il est entré ne sont pas plus riches qu’avant. C’est pourquoi les économistes qui s’efforcent de cerner la situation du membre type d’un groupe, et non des quelques individus qui réussissent extrêmement bien ou sont extrêmement mal lotis, ne parlent pas en général du revenu moyen ; ils observent le revenu médian. A la différence du revenu moyen le revenu médian ne monte pas en flèche dans le bar où entre Bill Gates ».

(5) Selon la théorie du « ruissellement » (« trickle down economics »), de même que les grains ruissellent au bas d’un tas de sable, l’enrichissement des plus riches entraîne toujours un « ruissellement » des richesses vers les plus démunis.

(6) Les hauts revenus en France au XXe siècle. (T.Piketty) ; Les hauts revenus en France (1998-2005) : une explosion des inégalités ? (C.Landais) ; Les très hauts revenus en France : des différences de plus en plus marquées entre 2004 et 2007 (Julie Solard INSEE)