On considère trop souvent que l’opinion est par définition une croyance et non un savoir, qu’elle exprime un point de vue purement subjectif, et qu’à ce titre elle est l’ennemie de la vérité objective. L’affaire commence avec Platon, et on la retrouve à peu près identique au XIXe siècle avec Marx, qui oppose l’idéologie imposée par la structure sociale à ses agents, et la connaissance vraie du réel, qui est le point de vue de la théorie scientifique, et aussi de ceux qui rejettent l’ordre social dominant.

L’opinion opposée la vérité serait le lot normal des hommes ordinaires, comme l’illustre l’allégorie de la caverne de Platon.

Cette opinion ne serait pas seulement une connaissance trop partielle : elle dépendrait des préjugés, des passions, des intérêts. Elle rechercherait ce qui plait et réconforte, non la vérité qui peut être déplaisante. Elle serait vouée à l’illusion.

Faut-il préserver le peuple de ceux qui cherchent à gagner son opinion par tous les moyens, les démagogies, ou faut-il le laisser libre de choisir ?

Faut-il choisir entre la démocratie d’opinion et le règne des détenteurs patentés du savoir ?

Je comprends et partage la crainte que le démos, le peuple, les masses, enfin la majorité des électeurs, se laissent entraîner par des démagogues, ou par l’idéologie dominante, ou par des médias aux ordres.

Mais, comme dit Kant, « J’avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi des hommes sensés : un certain peuple (en train d’élaborer sa liberté légale) n’est pas mûr pour la liberté ; les serfs d’un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même aussi, les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de conscience. Dans une hypothèse de ce genre, la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut mûrir pour la liberté si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté (il faut être libre pour pouvoir se servir utilement de ses forces dans la liberté). Les premiers essais en seront sans doute  grossiers, et liés d’ordinaire à une condition plus pénible et plus dangereuse que lorsqu’on se trouvait encore sous les ordres, mais aussi confié aux soins d’autrui ; cependant jamais on ne mûrit pour la raison autrement que grâce à ses tentatives personnelles (qu’il faut être libre de pouvoir effectuer). Je ne fais pas d’objection à ce que ceux qui détiennent le pouvoir renvoient  encore loin, bien loin, obligés par les circonstances, le moment  d’affranchir les hommes de ces trois chaînes. Mais, ériger en principe que la liberté ne vaut rien d’une manière générale pour ceux qui leur sont assujettis et qu’on ait le droit de les en écarter toujours, c’est là une atteinte aux droits régaliens de la divinité elle-même qui a créé l’homme pour la liberté. Il est plus commode évidemment de régner dans l’Etat, la famille et l’Eglise quand on peut faire aboutir un pareil principe. Mais est-ce aussi plus juste ? »

Le fondement de la démocratie est que le pouvoir appartient en dernière instance à la libre volonté des individus et du peuple. Il n’est pas requis qu’il soit en possession de la vérité sur les affaires dont il tranche.

Il est requis par contre qu’il ait accès à la vérité, ou à une information éclairante, s’il le désire.

Car, comme le dit Nietzsche, les hommes n’aiment la vérité que s’ils la croient utile.

Car, comme dit Descartes, recherchent la vérité ceux à qui leurs erreurs coûteront cher.

La publicité des idées et le droit à l’expression sont la condition de cet accès au savoir.

Pour éviter que les passions l’emportent, la démocratie représentative, la législation interdisant l’excitation à la haine et l’indépendance du Droit sont des garde-fous. Fragiles, certes. Raison de plus pour ne pas laisser cracher dessus.

Il nous faut trancher le débat qu’on aperçoit dans Gorgias, entre Socrate et les Sophistes.

Socrate veut qu’on cherche en toute chose politique, la vérité unique, objective, indépendante des opinions, parce qu’elle aura saisi l’essence de la chose en question, et qu’on s’accorde ainsi universellement sur la vérité politique. C’est-à-dire sur ce qui est véritablement bien.

Protagoras ne croit pas qu’il existe des essences et des vérités hors de ce que les hommes se représentent.

Les deux ont raison, en même temps et sans qu’il y ait là de quoi s’étonner.

Les objets que la science cherche à connaître peuvent donner lieu à des connaissances objectives dignes en un instant donné d’être acceptées par tous ceux qui cherchent la vérité.

Les choix de société qui portent, comme disait Aristote, sur le préférable, ne peuvent pas prétendre au statut de vérité unique, objective, indépendante de l’opinion et donc universelle.

Le cercle et le triangle ont des essences, pas les normes et les choix en art, en morale, et en politique.

Il reste place pour l’opinion, laquelle peut être plus ou éclairée d’un côté par des informations objectives et contrôlées, de l’autre par le débat rationnel.

Je prends juste un exemple pas sensible. Je considère que le non au référendum sur l’Europe a été une erreur politique qui ne portait que partiellement sur la question posée. Mais je trouve bon que le corps électoral ait pu exprimer sa mauvaise humeur, contre l’avis de la majorité de la classe politique civilisée et contre la pression des médias.

Protagoras, Aristote, Spinoza, Kant, et tous les autres défenseurs de la liberté d’opinion peuvent se réjouir, ensemble.

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André Senik