Canalblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
vive les sociétés modernes - abécédaire
Publicité
28 avril 2015

L comme Liberté "de ton" et liberté "d'expression"

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, on a souvent entendu dire que la liberté “d’expression” avait été attaquée. Cette manière de parler semble confondre deux libertés très différentes qu’il convient de distinguer.

La première estla liberté de ton dont Charlie Hebdo est un magnifique spécimen. Elle comporte le droit de se moquer de tout et de parler avec insolence et humour sans craindre d’être puni. C’est un des droits les plus estimables parmi ceux qui ont pour but de rendre la vie joyeuse et agréable. Mais c’est une erreur de confondre ce droit avec la liberté d’expression dont parlaient les grands théoriciens de la liberté, comme John Stuart Mill et Benjamin Constant.

La liberté d’expression, dont ces auteurs sont les théoriciens, est moins relative au droit de rire et de s’amuser qu’au droit que le peuple possède de connaître la vérité, surtout à propos des décisions qui affectent les aspects les plus importants de sa vie et son bien-être. Le droit de connaître, par exemple, les véritables raisons pour lesquels ses représentants élus l’engagent dans une guerre.

Un exemple pris au Royaume-Uni permet de mieux saisir la différence entre ces deux libertés. Après plus de dix ans de doutes et quatre investigations parlementaires (ainsi qu’une cinquième en cours)[1], le peuple britannique n’a pas réussi à connaître la vérité sur l’enchainement d’erreurs et mensonges qui a conduit son gouvernement élu à l’engager dans la guerre d’Irak. Il est, en revanche, parfaitement libre de faire toutes les caricatures qu’il veut de Tony Blair, y compris de se moquer de sa conversion à la religion catholique.

Si, en suivant Samuel Pufendorf, un des fondateurs de la doctrine des droits de l’homme, on classe les libertés en deux catégories, celles qui sont « absolument nécessaires pour la conservation de la société » et celles qui servent « à la rendre plus commode et plus agréable »[2], il semblerait que la liberté d’expression – dont parlent Mill et Constant – appartient surtout à la première catégorie ; la liberté de ton surtout à la deuxième.

 

Des principes excessifs

Après le crime contre Charlie Hebdo, on a affirmé aussi que la liberté d’expression n’est pas « négociable ». Cette formule n’appartient cependant pas à la doctrine des droits de l’homme défendue en France par Turgot et Condorcet au XVIIIème siècle, Benjamin Constant au XIXème et, plus récemment, Jacques Maritain, Emmanuel Mounier et les autres inspirateurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948[3].

D’après ces auteurs, les hommes possèdent plusieurs ‘droits’ inséparables de leur nature. Parmi ceux-ci, il y a la vie, la liberté, la sécurité, la dignité, la poursuite du bonheur, etc.

Chacun de ces droits, qu’il soit absolument nécessaire ou simplement récréatif, peut entrer en conflit avec les autres droits. L’innocente liberté de jouer de la musique, par exemple, peut heurter le ‘droit de propriété’, si on ne remplit pas certaines conditions[4]. Elle peut aussi porter atteinte au ‘droit à la tranquillité’ lorsqu’elle est exercée à n’importe quelle heure de la journée, avec n’importe quelle intensité ou de manière répétitive. Il en est de même pour le droit de ‘porter plainte’, qui peut, par sa durée ou sa répétitivité, devenir ‘harcèlement judiciaire’ contre la partie faible dans un différend.

Puisque la raison et l’expérience montrent que l’exercice de tous ces droits a des limites, on comprend mal pourquoi la liberté de ton aurait un statut à part et n’en admettrait aucune, même lorsqu’elle produit des effets nuisibles. N’oublions pas que la liberté de ton a probablement contribué plus à exacerber les antipathies ethniques et religieuses qui ont conduit à la décomposition de la Yougoslavie (et aujourd’hui de l’Ukraine) que la liberté d’expression, qui n’a probablement été que très peu exercée dans ces pays.

En quoi consiste la « justice » ?

Lorsque les antipathies communautaires ou religieuses s’emballent, la liberté de ton prend des ailes toute seule ; elle n’a pas besoin d’encouragement public. Celle d’expression devient, en revanche, plus difficile. Ce n’est donc pas irrationnel, dans de tels cas, d’appliquer temporairement une règlementation un peu plus stricte à la première liberté ou de lui imposer une pause ou trêve, comme on fait avec la liberté de circuler en automobile lorsque la pollution augmente. Il ne faut surtout pas l’encourager, en la confondant, par exemple, avec la liberté d’expression (qui elle a vraiment besoin d’être soutenue, comme on a pu le voir dans notre presse lorsque la France et le Royaume Uni ont décidé de bombarder la Libye).

Les deux libertés doivent, bien sûr, être protégées. Mais, comme elles sont différentes, elles ne sont pas menacées par les mêmes dangers. Si la liberté d’expression traverse des difficultés dans les démocraties occidentales, ce n’est pas (ou très peu) parce que nos journalistes ont peur d’être assassinés par des fanatiques religieux. Nous savons tous que des mécanismes plus subtils empêchent la liberté d’expression. Cela vient beaucoup plus de la concentration des media, de leurs difficultés financières, du non respect du secret des sources, de la « proximité entre les pouvoirs politiques, économiques et médiatiques »[5], etc..

 

La doctrine que nous exposons ici n’a rien à voir ni avec le dirigisme étatique ni avec la sensiblerie bienpensante. Il s’agit de la plus pure doctrine libérale. Ainsi Turgot écrivait :

 « La liberté de nuire n'a jamais existé devant la conscience. La loi doit l'interdire … La liberté d'agir sans nuire ne peut, au contraire, être restreinte »[6].

Et Adam Smith écrit:

« lorsque l’exercice de leur liberté naturelle, par quelques individus, met en danger la sûreté de toute la société, il est, et doit être, restreint par les lois de tous les gouvernements, les plus libres comme les plus despotiques »[7].

On peut, bien sûr, utiliser une expression offensante, et dire que ce que nous proposons consiste à « négocier » la liberté d’expression ; mais on peut aussi penser qu’il s’agit simplement d’assurer ‘la justice’, qui consiste – rappelons le – à garantir que tous les droits sont respectés, pas seulement la liberté de ton.

 

Francesco Vergara, auteur de Les fondements du libéralisme, La Découverte/poche, 2002. D'autres écrits de l'auteur peuvent être trouvés sur le site http://fvergara.com


 


 

[1] BBC News, « Sir John Chilcot's Iraq war inquiry », 16 juillet 2012.

[2] Pufendorf, Le Droit de la nature..., Amsterdam (Paris), Briasson : 1734, vol. I, p. 145.

[3] Jacques Maritain, Gandhi, Harold Laski, Teilhard de Chardin, Benedetto Croce, Aldous Huxley, Salvador de Madariaga,  Emmanuel Mounier, E. H. Carr, etc. Problèmes et aspects de droits de l’homme, UNESCO, Paris, 1948.

[4] Comme le montre le récent procès que vient de perdre Pharrel Williams, contre les héritiers de Marvin Gaye, Le monde, 12 mars 2015.

[5] « Régression brutale de la liberté de la presse en 2014 », Lemonde.fr, 12 février 2015.

[6] Turgot, « Deuxième lettre à un grand vicaire » (1754), Œuvres, tome I, ed. Schelle, 1913, p. 424.

[7] Smith, Adam, The Wealth of Nations (1776), The Glasgow Edition, Oxford University Press, 1976, tome I, p. 324, § 94.

Publicité
Commentaires
M
Bien sûr, nous aussi nous sommes en accord avec JCH ! Notre première intervention commençait par reconnaître la liberté pour chacun de défendre ses idées.<br /> <br /> Ce que nous avons tenté (maladroitement ?) de dire, c'est que nous nous méfions de tous les boutefeux, et préférons ceux qui cherchent à aplanir les différences et, le plus possible à réconcilier les adversaires, bien que les "Croyants" ne soient pas toujours sensibles à la raison.<br /> <br /> Nous n'aimons pas la guerre qui a marqué notre enfance, et ne pensons pas que tous les moyens sont bons pour faire triompher ce que nous croyons être juste. <br /> <br /> On peut admirer la vertu et l'intransigeance de Polyeucte, mais quel serait l'avenir d'une société où d'innombrables Polyeucte de toutes confessions et obédiences auraient licence de s'affronter?<br /> <br /> Si nous pouvons apprécier parfois la franchise d'Alceste et sa liberté de ton, nous préférons, au risque d'être soupçonnés de manque d'humour, de mauvaise foi, et même "d'extrême identification aux symboles (?)",la courtoisie et la réserve de Philinte.<br /> <br /> Nous avons toujours préféré Montaigne à Pascal.
H
Je trouve que c'est une bonne remarque. En effet la distinction est claire et objective mais passe mal chez tt un tas de gens : manque de sens de l'humour, mauvaise foi, extrême identification aux symboles ? Un peu des 3 sans doutes. Plus la grande confusion idéologique que trimballe la notion d'islamophobie...
P
La distinction entre les symboles d'une religion et les personnes est très claire et en même temps il faut bien constater qu'elle parvient difficilement à convaincre.
H
Accord complet de chez complet avec JCH, à nouveau. Et je regrette que M&J trouvent subjective la distinction que j'ai faite entre une caricature de Moïse par Charlie le concours de caricatures de la Shoah organisé par l'Iran.<br /> <br /> La blague sur Hitler chez les fous est géniale ! J'en ai une autre (sans rapport avec tout ça, sauf qu'il s'agit de rigoler aussi). Pourquoi Adam et Eve étaient-ils soviétiques ? Parce qu'ils se croyaient au Paradis et n'avaient rien à se mettre...
J
Comme M&J, j'apprécie plus ou moins les caricatures, blagues, lazzi etc... Il y en a qui ne me font pas rire, du tout... ou à peine. En particulier celles qui me touchent ou me prennent pour cible, non pas individuellement (je suis si peu connu que cet honneur m'est épargné) mais collectivement. Si j'étais douanier, je ne suis pas sûr que le sketch de Fernand Raynaud m'amuserait tant que ça. J'ai été professeur, les blagues sur les fonctionnaires m'agacent un brin, et le film Les Profs ne m'a pas vraiment fait rire. Et pourtant, comme nous pouvons être risibles, les uns comme les autres, et comme il est salutaire de rire de soi!<br /> <br /> Mais il s'agit là de "charges" qui visent à distraire, à divertir, à moquer même... Elles peuvent être "appréciées" plus ou moins: ça dépend et de notre humeur et de nos usages et du talent de celui qui caricature. Cette appréciation est de l'ordre du jugement esthétique, de la manière personnelle de ressentir et de réagir. Il n' y a pas lieu de théoriser et de légiférer là-dessus, même si l'on peut estimer que certaines formes de caricature sont malséantes, mal venues ou carrément déplacées.<br /> <br /> <br /> <br /> En revanche, le droit de pouvoir rire de tout, le droit d'être insolent, irrespectueux, irrévérencieux est une des formes du droit de critique: comment penser qu'on puisse placer qui ou quoi que ce soit hors d'atteinte de toute critique, quelles que puissent être les armes de cette critique? Piss Christ ou certaines caricatures (même dans Charlie), ça peut ne pas me plaire (et ça a été en effet le cas...) mais je me sens mieux dans un Etat et une société qui n'interdisent ni le blasphème ni le crime de lèse majesté. et où aucune religion ni conviction n'est intouchable. Le principe du droit absolu d'expression ne me semble pouvoir connaître d'autre limitation que celle qui nous protègerait (tous) des appels au meurtre et à la haine quand bien même ces appels ne viseraient que quelques-uns. Et cette limitation-là, inscrite dans la loi, doit permettre à l'Etat et à ses institutions, (justice, police..parties de ce tout dont nous bénéficions, comme le dit justement YL).) de se protéger lui-même par la protection qu'il accorde, si leur demande est fondée, à ceux/celles qui se sentent injustement atteints.<br /> <br /> <br /> <br /> Alors, bien sûr que la modération réciproque, la tolérance, la retenue permettent de mieux vivre ensemble: on est là dans l'ordre des usages recommandables... qui ne sauraient être opposés au droit, même au droit de critiquer et de caricaturer.<br /> <br /> Je connais peu (mea culpa) la pensée de John Stuart Mill, mais les deux citations proposées par Francesco Vergara m'intéressent sans me convaincre.<br /> <br /> "Il ne fait aucun doute que la manière de défendre une opinion, même au cas où l’opinion est vraie, peut être tout à fait inacceptable et encourir légitimement une sévère condamnation ». Inacceptable? Cela peut certainement arriver... Inacceptable du point de vue de la logique et condamnée au nom de la raison... Cela peut-être nécessaire et salutaire. Mais la condamnation de ce qui serait inacceptable au nom du droit ne peut être exercée que par ceux à qui est confiée la charge de dire le droit. Or, qu'avons-nous vu dans ces affaires de caricatures ... sinon la réaction barbare et sanglante de justiciers autoproclamés? Encore heureux qu'ils n'aient pas lu cette phrase de JS Mill (du moins je le suppose) sinon ils y auraient peut-être trouvé la source de légitimer leur manière de condamner. Ce n'est bien sûr sûrement pas ça qu'envisageait Mill, mais son autorité, là, ne suffit pas à me persuader!<br /> <br /> « Quant à ce qu’on entend généralement par manque de tempérance dans la discussion … C’est cependant lorsqu’on les utilise contre les plus faibles que ces armes font le plus grand tort ». Je ne sais trop si la manque de tempérance fait ou non plus de mal à ceux qui sont malmenés dans la discussion qu'à la cause de ceux qui la défendent sans la tempérance requise. Mais qui peuvent être, aujourd'hui et dans les cas qui nous occupent l'esprit, les "plus faibles"? Les dessinateurs de Charlie ou ceux qui les ont abattus.. ou ceux qui comprennent qu'on les ait abattus car il y aurait des caricatures inacceptables et des gens qui l'auraient "bien cherché? A qui convient-il aujourd'hui de recommander de ne pas "manquer de tempérance"? Aux défenseurs de la liberté d'expression? Aux partisans de la laïcité? <br /> <br /> <br /> <br /> JCH<br /> <br /> <br /> <br /> PS1 j'allais oublier cette question de l'impossibilité de dissocier l'opinion et le ton dans lequel elle est proférée.<br /> <br /> "Votre propos n'est pas judicieux!" "tu dis vraiment n'importe quoi" "Sale con"... Le ton n'est certes pas le même dans ces trois formules... Croirait-on que le contenu soit vraiment le même? Bien sûr, formellement, ça manifeste... un net désaccord. Mais le propos 1 exprime le respect, ou la prudence..; Le propos 2 exprime le désaccord sans exclure une certaine complicité. Le propos 3 exprime le désaccord accompagné du refus ou de l'impossibilité de l'exprimer autrement et d'une volonté affirmée d'insulter avec mépris.<br /> <br /> C'est peut-être un travers de linguiste ou une habitude littéraire... mais la distinction du fond et de la forme n'éclaire pas souvent l'essentiel et en matière d'art (et la caricature en est un) comme de poésie, de satire, de pamphlet et autres genres littéraires, ce qui est exprimé est difficilement dissociable de la façon dont c'est exprimé. Le propos de Rabelais sans la scatologie, l'enflure, la démesure... qu'en resterait-il? Le Candide de Voltaire sans l'impertinence et l'ironie? Quel dommage qu'ils n'aient pas écrit dans Charlie, ceux-là!<br /> <br /> <br /> <br /> PS2 J'ai entendu ça récemment... à la radio. <br /> <br /> C'est Hitler qui visite un hospice d'aliénés. Il passe en revue les gens rassemblés qui lui font le salut nazi. Tous. Sauf un. Sauf un auquel le führer s'adresse:<br /> <br /> "Et alors, vous, là, pourquoi ne saluez-vous pas?"<br /> <br /> "Ah ben" dit le gars 'les autres, c'est des fous. Moi, je ne suis qu'infirmier..."<br /> <br /> <br /> <br /> C'est, paraît-il le genre de blagues qui se racontaient, en Allemagne, dans l'Allemagne du III ème Reich<br /> <br /> Moi, je ne sais pas si j'aurais osé la raconter. J'espère que j'aurais osé sourire...<br /> <br /> <br /> <br /> Je ne sais pas trop pourquoi j'ai eu envie de rajouter ça. Aucun rapport avec l'objet de nos discussions... Enfin... Bon. C'était histoire d'amuser un peu après mon bien bien long commentaire!
vive les sociétés modernes - abécédaire
  • Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Publicité
Derniers commentaires
Publicité
Publicité