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vive les sociétés modernes - abécédaire
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5 avril 2013

U comme Utilitarisme

Depuis que les hommes réfléchissent aux mœurs et institutions de leur pays, ils se demandent si elles sont bonnes ou mauvaises, s’ils ne devraient pas les réformer ou en trouver des meilleures. Ainsi, aujourd’hui nous nous demandons si la « monnaie européenne » est une bonne institution, si l’école publique, le système médical ou le système de retraites ne devraient pas être améliorés.

Mais, dès qu’on se pose des questions de ce genre, on arrive rapidement à se demander ce que l’on entend par  « bon » et « mauvais », et par « meilleur ».

On rencontre un problème similaire lorsque deux projets de loi sont en compétition et qu’aucun des deux n’est « le meilleur » de tous les points de vue. En matière de lutte contre une maladie contagieuse, par exemple, la législation la plus favorable à la santé ne l’est pas nécessairement à la liberté (puisqu’elle peut comporter des quarantaines et des obligations de se vacciner) ou à la richesse (puisqu’elle peut exiger des examens et des équipements coûteux). La question se pose donc de savoir s’il n’y a pas un bien suprême qui l’emporte sur les autres et qui peut servir de critère pour arbitrer lorsque des choix de ce genre doivent être faits.

Utilitarisme est le nom que donnent à leur doctrine les auteurs comme Jeremy Bentham et John Stuart Mill, qui pensent que le bien suprême de la vie est « le bonheur » et que le critère pour juger nos lois et institutions doit être la tendance qu’elles ont à augmenter ou diminuer « le bonheur de la communauté ».

 

Une doctrine ancienne aux appellations diverses

Comme nombre d’autres concepts philosophiques, l’utilitarisme est très ancien. Dans son essai Bentham (1838), John Stuart Mill nous dit que « à toutes les époques de la philosophie, une de ses écoles a été utilitariste – non seulement depuis le temps d’Épicure, mais bien avant ».

Et comme beaucoup d’autres doctrines, celle-ci a reçu des noms divers. À l’époque romaine, on parlait du principe de l'utilitas publica ou utilitas communis. L’habitude de se servir du mot « utilité » nous vient ainsi du Latin et de la philosophie du droit des romains.

Des auteurs des lumières, comme David Hume (1711-1776) et Helvétius (1715-1771), parlent à son propos du « principe d’utilité publique ». Jeremy Bentham (1748-1832), qui dit avoir trouvé l’expression en lisant Hume, l’a raccourci à « principe d’utilité ». John Stuart Mill (1806-1873) explique que c’est lui qui a « mis en circulation » le mot utilitarisme (qu’il avait trouvé dans un roman). Emmanuel Kant (1724-1804), qui rejette totalement la doctrine, l’appelait « principe du bonheur » : « Les Epicuriens avaient admis, pour principe suprême des mœurs, un principe tout à fait faux, celui du bonheur » (Critique de la raison pratique, 1788).

 

Les doctrines rivales

Depuis toujours, « le bonheur » (en entendant par là une vie agréable, avec le plus de joie et le moins de souffrance possible) a été contesté comme critère de la morale et de la législation par des auteurs comme Kant, qui pensaient que « notre existence a un but autre, et bien plus noble, que le bonheur » (Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785).

D’autres idéaux de perfection – comme « suivre la volonté de Dieu », « vivre en conformité avec la Nature » ou « obéir à la Raison » – ont été  proposés comme critères par des penseurs célèbres, comme Rousseau, Kant et Benjamin Constant. L’ensemble des droits et devoirs découlant de ces principes a souvent été désigné par des expressions comme « Droit naturel », « Loi de Nature » ou « droits et devoirs naturels » pour souligner le fait que (à l’opposé des règles « artificielles », comme celles qui régissent le stationnement automobile) les droits et devoirs qu’ils prescrivent ont une justification beaucoup plus noble que leur simple utilité.

Aujourd’hui, l’expression « Droit naturel » est tombée en désuétude et les adversaires les plus connus de l’utilitarisme, comme John Rawls, désignent leurs doctrines par des expressions comme « constructivisme kantien » (car ils pensent, comme Kant, que c’est de la Raison que doivent découler les droits et devoirs), ou « contractarianisme » (car, comme chez Locke et Rousseau, leur critère d’excellence est  un contrat social idéal).

 Les ultra-libéraux

Il ne faut pas oublier, parmi les penseurs qui rejettent l’utilitarisme, certains ultra-libéraux, libertariens et néo-libéraux pour qui le bien suprême n’est pas le bonheur mais « la liberté ». Comme Milton Friedman qui écrit dans Capitalisme et liberté « nous prenons la liberté de l'individu, ou peut être de la famille, comme but ultime permettant de juger les institutions de la société ». Ou comme Fritz Machlup dans Liberalism and the Choice of Freedoms pour qui un véritable libéral est « quelqu'un qui met la liberté au dessus de tout autre but social et qui ne consentira jamais à limiter une quelconque liberté - économique, politique ou intellectuelle - sauf comme moyen pour atteindre la réalisation plus complète d'une autre liberté ».

 Face aux nombreux défis devant lesquels se trouve l’humanité (le réchauffement climatique et l’explosion de la finance mondialisée, pour ne prendre que deux), ceux qui proposent des réformes doivent se demander s’ils ont besoin ou non d’un critère suprême pour mettre de l’ordre dans leurs projets, et si le critère qui leur convient est « le plus grand bonheur », « la protection des droits de l’homme », le « maximum de liberté » ou quelque autre bien ultime.

 

Vergara, Francisco, Les fondements philosophiques du libéralisme, "La Découverte/Poche" (autres écrits de l’auteur au site www.fvergara.com)

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Commentaires
P
Poursuivant mes lectures ces lignes du philosophe canadien Will Kymlicka m'ont bien intéressé:<br /> <br /> <br /> <br /> "Quelles sont les implications pratiques de l'utilitarisme? J'ai soutenu l'idée que l'utilitarisme peut justifier le sacrifice des membres les plus faibles ou les plus impopulaires de la collectivité au profit de la majorité. Mais l'utilitarisme a également été employé pour attaquer ceux qui détiennent des privilèges injustes au détriment de la majorité. De fait l'utilitarisme originel, en tant que mouvement philosophique et politique conscient, se caractérisait par sa critique radicale de la société anglaise, dont ils attribuaient les pratiques non pas à la raison, mais à la superstition féodale. A cette époque l'utilitarisme était donc identifié à un programme politique progressiste et réformateur, préconisant l'extension du suffrage, la réforme pénale, des mesures sociales etc.<br /> <br /> Les utilitaristes contemporains, en revanche, paraissent "étonnamment conformistes"..." ("Les théories de la justice")
P
La théorie morale utilitariste n'est sans doute pas totalement satisfaisante*; mais y a-t-il une théorie morale qui le soit?<br /> <br /> Il reste que je suis sensible pour ma part à deux idées-fortes de l'utilitarisme: celle qui met au cœur de la moralité le souci de travailler à l'amélioration de la vie des hommes et celle qui consiste à croire, contre tous les pessimismes, que de telles améliorations sont possibles.<br /> <br /> <br /> <br /> * notamment parce qu'on peut peut hésiter à souscrire à la proposition de JS Mill selon laquelle "toutes les personnes sont estimées avoir droit à l'égalité de traitement, à moins que quelque intérêt social reconnu n'exige le contraire" ("Utilitarisme") et penser au contraire que "chaque personne possède une inviolabilité fondée sur la justice qui, même au nom du bien-être de l'ensemble de la société, ne peut être transgressée" (Rawls"Théorie de la justice").
P
Je vous invite vivement à écouter l'entretien donné à France-culture par Philippe van Parijs sur la "justice sociale globale"; il est actuellement professeur à l'Université catholique de Louvain (chaire Hoover d'éthique économique et sociale); il aborde de façon très éclairante dans cet entretien les sujets dont nous débattons en ce moment, ainsi que la question de l'allocation universelle dont nous débattions il y a peu:http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-10-11-la-justice-35-la-justice-sociale-globale-2010
M
Senik s'appuie sur l'autorité de Kant et les impératifs catégoriques pour défendre l'idée de principes intangibles. <br /> <br /> Pour notre part , nous ne sommes pas très convaincus de l'existence de tels principes. Dans la célèbre controverse entre Kant (mettant le respect de la vérité au dessus de tout) et Benjamin Constant ,pour savoir que répondre à des sbires à la recherche d'un ami qu'on a caché (pensez à des juifs recherchés pendant la guerre) ,nous approuvons le mensonge.<br /> <br /> Bien sûr , nous sommes conscients que toute vie en société demande que soit respecté un certain nombre de conventions. Mais la plupart de ces règles sont loin d'être intangibles , même quand elles ne sont pas arbitraires .Songeons seulement combien , en quelques décennies l'opinion , les usages , et même le droit ont évolué en France sur des sujets majeurs comme la peine de mort , le divorce , la contraception , l'IVG , l'homosexualité ...<br /> <br /> Où se situe la morale ? Où se situe la justice ?<br /> <br /> Peu de préceptes nous paraissent intouchables , sinon sans doute celui qui nous impose de ne pas volontairement nuire à autrui et de nous efforcer de réparer les torts que nous aurions involontairement causés.<br /> <br /> Est-ce là de l'utilitarisme ?
S
grâce à moult discussions téléphoniques avec Pierre Gautier, qui a lu Mill et Bentham, conversations non secrètes et que nous pouvons rendre publiques, je maintiens la nécessité de distinguer bonheur et utilité commune, ainsi que justice et utilité commune.<br /> <br /> Justice: Il peut être avantageux d'abandonner son droit d'aînesse pour un plat de lentilles quand on est en situation de faim extrême, de renoncer à sa liberté en échange de la sécurité offerte par un bon maître, passer l'éponge sur les crimes d'une dictature pour éviter de nouvelles convulsions, ce n'est pas juste. <br /> <br /> C'est pourquoi Rousseau s'efforce de démontrer qu'il n'est pas avantageux pour un homme de renoncer à sa liberté, contre certains théoriciens du droit naturel qui justifient le droit pour un peuple de se rendre volontairement esclave. Rousseau se trompe: ce peut être avantageux à l'occasion. ça ne peut pas être juste.<br /> <br /> L'idéal de justice implique par définition que l'on rende à chacun ce qui lui est dû, et non qu'on fasse un arrangement mutuellement avantageux. D'où la différence entre les États Unis et la France sur ce plan. Le bien n'est pas le bon, et c'est pourquoi ces deux mots ne doivent pas être confondus. Les utilitaristes répondront que ce qu'il est juste de rendre à chacun c'est finalement ce qui est avantageux pour lui, ils tombent dans un cercle logique et dans la pétition de principe. <br /> <br /> <br /> <br /> On ne peut pas non plus réduire le bonheur à l'utile, sauf à faire entrer des exigences non utilitaires telles la lucidité et la dignité dans ce qui est utile, comme le font les philosophes, de Platon à Descartes. <br /> <br /> Kant a raison : si on veut être moral et juste, il faut viser ce qui est juste, et non les retombées heureuses qu'on tire d'avoir été juste. On n'est pas un saint si on fait ce qu'il faut pour y arriver.<br /> <br /> L'erreur de l'utilitarisme, d'après moi, est son réductionnisme. Nous (individus et espèce) agissons foncièrement par intérêt, c'est vrai, mais l'intérêt de l'espèce a fait surgir l'exigence de la justice pour elle-même. De même la recherche du bonheur peut exiger de contrarier ce qui nous serait avantageux.<br /> <br /> Vouloir déconstruire et dissoudre l'instance du jugement moral dans la survie de l'humanité est une contradiction dans les termes. Pourquoi accorder la priorité à l'avantage mutuel sur mon intérêt personnel, si je me contente de calculer? <br /> <br /> J'espère des objections utilitaristes.
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  • Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.
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