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vive les sociétés modernes - abécédaire
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23 mai 2012

S comme Spiritualité (l'avenir de la)

Les sociétés modernes se caractérisent par un rapport distant à la religion. Comme l'a fait remarquer Marcel Gauchet dans leDésenchantement du monde, nous sommes sortis des religions. Cela signifie en particulier que notre loi et notre morale ne sont plus hétéronomes, ancrées dans des textes religieux, mais que les hommes construisent désormais eux-mêmes leur destin. De nombreuses études montrent que l'athéisme s'est considérablement accru dans la deuxième moitié du XXème siècle en Europe, ainsi en Suède on compte près de 80 % d'athées (autour de 50% en France)

Cependant, les sociétés modernes ont vu apparaître aussi un phénomène nouveau assez largement sous-estimé : l'émergence de la spiritualité. Sous l'effet de l'influence d'une part des spiritualités indiennes, bouddhistes, chinoises très présentes en Occident depuis 50 ans et particulièrement en France, et d'autre part du fait d'un développement interne de la culture occidentale elle-même, des centaines de milliers de personnes en France pratiquent et s'initient à de tels courants.

Qu'est-ce que la spiritualité ?

La spiritualité désigne le mouvement de l'esprit vers l'infini, vers le sans limite. Elle est une aspiration de l'homme vers ce qui le dépasse, vers l'absolu.

La spiritualité peut se chercher partout ; on peut chercher la justice absolue dans l'action sociale ou politique, la beauté absolue dans l'art, le dépassement absolu de soi dans l'alpinisme ou le sport, l'amour absolu avec un partenaire. Mais la recherche de l'absolu ne peut jamais se satisfaire du monde et des choses ou des êtres, car tout cela est limité. Seul l'absolu peut combler la béance absolue au cœur de l'homme. C'est pourquoi nos contemporains se tournent vers des enseignements qui intègrent cette dimension d'infinité, mais cet enseignement prend des formes non-religieuses.

Toute doctrine au contraire, toute pensée qui enferme l'homme dans des limites est anti-spirituelle.

La religion n'est pas forcément spirituelle, car par ses croyances et ses dogmes, elle peut emprisonner l'homme dans des limites et briser son saut vers l'absolu. On sait comment les religions orthodoxes ont souvent maltraité les mystiques (voir Eckhart, Mme. Guyon ou Hallaj). Et là je peux rejoindre Marx (même si le marxisme est anti-spirituel par ailleurs) : la religion est souvent "un opium du peuple" qui étouffe et endort cet appel mystérieux de l'Esprit.

Le mot "spiritualité" doit donc rester vague, car toute volonté de le définir trop précisément le réduirait à une forme, et donc le limiterait. L'Esprit souffle où il veut, dit l'Evangile.

Spiritualité : Envol de l'esprit vers l'infini où l'homme trouve le sens de sa vie, sa liberté et sa joie.

Il convient donc de bien distinguer spiritualité et religion : la spiritualité est la quête d'une expérience de l'absolu, la religion se limite bien souvent à un corps de croyances. Comme le disent les auteurs d'un guide publié récemment sur la spiritualité (et qui est désormais le guide le plus complet en France sur ce sujet) : « On peut dire que toute spiritualité vise à faire l'expérience de l'absolu. Cet absolu peut être nommé diversement : l'Être, le Bien, la Présence, l'harmonie avec l'univers, le Soi, Dieu, l'essence de Bouddha, etc.

Une recherche spirituelle n'est donc pas uniquement centrée sur des convictions religieuses ou des raisonnements philosophiques sur l'absolu mais toujours et avant tout sur une expérience intérieure.

Une expérience spirituelle peut conforter une conviction religieuse ou un raisonnement philosophique. Mais elle ne s'y réduit jamais et elle les relativise. » (1)

Les religions sont bien souvent les plus farouches ennemis des mouvements spirituels qui échappent à son contrôle.

Les sociétés modernes grâce à l'athéisme ont permis un dépassement dialectique de la religion : religion – athéisme – spiritualité. La spiritualité, dans ce qu'elle a de meilleur, reprend à son compte les acquis de la modernité : le refus de l'autorité, l'individualisme, la démocratie, l'exigence de rationalité, la rigueur scientifique, l'ouverture à l'autre culture...Mais elle éclaire la société moderne à partir d'une lumière nouvelle en lui donnant, pensent des occidentaux de plus en plus nombreux, un supplément de sens et... d'esprit.

La question de savoir comment les sociétés modernes seront modifiées par ces mouvements reste ouverte.

 

José Le Roy (Agrégé de philosophie, sanskritiste, éditeur)

 

(1) Guide de la spiritualité, Edition Almora, mai 2012, de David Dubois et Serge Durand, philosophes

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Commentaires
S
Ces crises sont assez peu contestables. Mais il ne s'agit pas de jeter le bébé malade mais de soigner la maladie. Et soyons plus précis, il y a là une crise de croissance de la modernité et non une maladie congénitale.<br /> <br /> <br /> <br /> En nous extirpant de la survie, en généralisant la possibilité du temps libre et en nous amenant à relativiser les repères moraux et théologiques proposés par la pré-modernité, la modernité suscite une crise existentielle que Pascal avait parfaitement repérée en ce qui concerne les nobles et les bourgeois de son temps et que Kierkegaard a clairement relier à la mélancolie et au désespoir. Le grand inquisiteur de Dostoïevski affirme que les gens ne veulent pas être libre et autonome, que cela leur est une souffrance. Ces auteurs voient dans le christianisme la réponse (la seule valable bien sûr !). La foi (en la vie) quand elle se spécifie devient vite croyance dogmatique (foi au Dieu de Jésus-Christ unique sauveur de l'humanité) et le plus souvent aboutit à une adhésion communautaire étrangère au pluralisme. La valorisation de l'expérience (au sens moderne de l'expérimentation) spirituelle peut éviter ce glissement. De nombreuses thérapies psychiques puisent désormais dans les pratiques spirituelles expérimentales : relaxation psychocorporelle (inspirée du yoga), méditation de pleine conscience d'origine bouddhiste ou pratique de l'oraison de source chrétienne contre la dépression, discernement stoïcien des représentations mentales (pour les troubles du comportement), développement du sens de la dialectique pour relativiser les points de vue mentaux (pour les Borderline), etc. Longtemps nous avons réduit la spiritualité à la foi et à la croyance, nous découvrons des exercices et des pratiques dont l'efficacité est testable et observable scientifiquement. La modernité nous offre les moyens de mieux discerner dans les traditions spirituelles ce qui est de l'ordre de la croyance discutable et ce qui est expérimentalement testable. Elle libère la spiritualité proprement dite (une aventure de la conscience) de la religion (rites, croyances dogmatiques, superstition).<br /> <br /> <br /> <br /> Nous savons que l'enrichissement global des sociétés modernes qui avaient fait leur succès et qui pour de nombreux peuples restent le facteur d'attraction essentiel est devenu problématique : nos États social-libéraux ou libéral-socialistes ne parviennent plus à satisfaire cette attente pour le plus grand nombre. Soit parce que des pays d'ailleurs se modernisant la redistribution de richesse ici ne fonctionne plus comme dans les Trente glorieuses malgré un accroissement du PNB (1% sur 10 ans = plus de 18% !!). Soit parce que les ressources naturelles ne sont plus assez importantes pour satisfaire la demande (d'ici une cinquantaine d'année, une vingtaine d'éléments du tableau de Mendeleïev ne pourront plus être extraits), parce que nos productions ont des conséquences environnementales négatives et dont les effets devront être gérés. Pour apporter des solutions à ces problèmes, vouloir mettre fin au pluralisme et défendre l'autoritarisme pourrait-il fonctionner ? Ces problèmes mondiaux et pas seulement nationaux exigent plutôt de chercher des moyens de facilitation du dialogue démocratique et de chercher à achever urgemment le projet moderne d'une paix perpétuelle entre les nations. Le choc des religions et des civilisations que les nostalgiques de la pré-modernité brandissent s'opposent nettement à la rencontre des spiritualités qui cherchent à manifester humainement, socialement et politiquement, l'unité qu'elles ressentent comme condition de leur authenticité. La paix et la communion (l'unité dans la différence et l'égale dignité) sont des valeurs centrales permettant de discerner ce que sont des spiritualités authentiques.<br /> <br /> <br /> <br /> Au cœur de la modernité, il y a des formes de vie essentielles pour que les spiritualités ne dégénèrent pas en religions sectaires : le sens d'être sa propre autorité (grâce à la raison critique entre autre), le sens du pluralisme (et donc du dialogue), etc. Si une spiritualité rejette ou minore ces forces vitales de la modernité, forcément elle enferme ses adhérents dans une forme de forteresse mentale. <br /> <br /> <br /> <br /> Dans certains discours spirituels, il s'agit de diminuer la place du mental et l'ego pour laisser place à l'expérience de l'absolu. Mais ce genre de propos oublie qu'on peut relativiser notre intellect en saisissant par la raison critique ses limites intrinsèques (la tradition kantienne est ici capitale) : il ne s'agit pas de ne plus penser mais d'élaborer une meilleure façon de penser qui permette d'entrevoir un au-delà de la pensée. Deuxième point, il ne s'agit pas de détruire l'ego, de le haïr mais de dissoudre ses frontières, de le rendre poreux et ainsi de s'individualiser non plus en fabriquant des frontières identitaires. Je vois là au moins deux traits essentiels d'une spiritualité moderne que les spiritualités pré-modernes ont souvent ignorées. Des auteurs comme Pierre Leroux ou Bergson dont l'évolutionnisme et la modernité ont été vivement rejetés par Guénon ont été les pionniers d'une spiritualité libérée des sociétés closes (et donc pré-modernes ou antimodernes).<br /> <br /> <br /> <br /> Et dans une démarche spirituelle moderne authentiquement au service d'un élargissement de la conscience, il y a des éléments qui peuvent permettre à la modernité d'affronter tranquillement ses crises :<br /> <br /> retrouver en nous le pouvoir d'accueillir l'autre quel qu'il soit en relativisant tout jugement ; commencer à échapper par le haut à la lutte entre notre bestialité (nos penchants) et notre sens de l'autonomie morale grâce à un pouvoir de détachement accru facilitant l'effort de renoncement qu'implique la raison morale ; faciliter la prise de conscience de notre lien viscéral à la nature en constante évolution.
P
Je viens de me lancer dans votre "Guide de la spiritualité". Passionnant. Et dans votre introduction je tombe sur les lignes suivantes: <br /> <br /> <br /> <br /> "C'est peut-être la société telle qu'elle est qui a un avenir inquiétant . Crise économique, crise morale et éducative, démultiplication des maladies psychiques, des addictions chimiques, prémisses d'une crise écologique majeure..."<br /> <br /> <br /> <br /> Ces lignes ne témoignent que d'un amour très modéré de la modernité sociale et politique.
P
j'ai écrit ces quelques lignes avant de prendre connaissance de votre deuxième commentaire...
P
merci d'abord pour ces précisions précieuses sur René Guénon. <br /> <br /> vous faites bien apparaître par ailleurs tous les liens qui peuvent se tisser entre la spiritualité et la modernité. Mais pourquoi ces liens sont-ils tellement méconnus par tant de représentants et d'adeptes des traditions spirituelles? Rares parmi eux, me semble-t-il, sont ceux qui comme Ken Wilber considèrent que le moment rationnel est un moment certes à dépasser mais nécessaire dans le cheminement vers l'Esprit.
S
José Le Roy a été très proche de Douglas Harding. Celui-ci a posé les bases d'une spiritualité étonnamment moderne. Il a répondu aux exigences expérimentales modernes en imaginant des protocoles indépendants de l'enseignant que le pratiquant peut sous sa propre autorité attester, discuter ou rejeter. Il a toujours eu une attitude non sectaire et des pratiques démocratiques. Beaucoup de ses disciples ("amis" serait son terme préféré) se sentaient libres pour d'autres expériences (pratiques Zen et bouddhistes en général, pratiques chrétiennes,pratiques de Yoga, etc.). L'influence moderne de Douglas Harding sur la non dualité contribue sans aucun doute à relativiser pour beaucoup l'influence anti-moderne de Guénon.<br /> <br /> <br /> <br /> Mais on peut esquisser un tableau bien plus large des acteurs d'une spiritualité moderne.<br /> <br /> <br /> <br /> Fabrice Midal est un bouddhiste qui mène une réflexion sur la modernité au sens artistique (Rimbaud, Baudelaire, Matisse, Picasso, etc.) qui montre l'importance d'une spiritualité non religieuse dans l'élaboration de l’œuvre moderne.<br /> <br /> <br /> <br /> Le mouvement intégral est influencé par Ken Wilber mais aussi par Sri Aurobindo et ses disciples. L'anthologie Sri Aurobindo et la révolution française est instructive. Auroville est une utopie imparfaite mais qui montre par certains biais ce que pourrait être une société moderne spirituelle libérée de la religion. Ceux qui ont promu l'interdisciplinarité et la complexité comme Edgar Morin ou Basarab Nicolescu sont souvent en discussion avec des acteurs du mouvement intégral.<br /> <br /> <br /> <br /> Mais je prendrai aussi très au sérieux un tournant spirituel de la philosophie dans ce tableau. Luc Ferry qui se présente comme un moderne prétend faire ce chemin. Comte-Sponville paraît plus authentique. Mais ils rejoignent des Michel Foucault dans le souci de soi et Pierre Hadot qui nous a appris à retrouver cet héritage d'une sagesse philosophique masquée longtemps par la théologie et la spéculation métaphysique. Spinoza est lu de plus en plus en ce sens et non plus seulement à la lumière d'Hegel et Marx : Misrahi mais plus récemment et plus radicalement Bruno Giuliani. Nous commençons aussi à nous apercevoir que Voltaire dans des lettres sur la fin de sa vie réenvisage le "Voir tout en Dieu" de Malebranche, que Rousseau dans les Rêveries d'un promeneur solitaire décrit une expérience spirituelle. Nous redécouvrons le mouvement transcendantaliste américain d'Emerson et des figures comme Thoreau ou Whitmann. Etc.<br /> <br /> <br /> <br /> La philosophie en envisageant d'autres lieux que l'occident sans rejeter son héritage moderne accentue cette évolution. La Chine, L'Inde ou l'Islam en philosophie précipite ce mouvement. Jullien, Lévi pour la Chine. Roger Pol-Droit, Hulin pour l'Inde. Abdennour Bidar pour l'Islam
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