vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

11 novembre 2009

N comme Nosographie psychiatrique (et respect du sujet)

La nosographie concerne la classification méthodique des maladies selon des critères d’exclusion et de différences. Elle permet de constituer des entités complètement distinctes entre elles et de la normalité.

La nosologie est la science sur laquelle repose la nosographie. L’étude des caractères distinctifs qui permettent de définir les maladies.

La nosographie psychiatrique a donc pour objet la classification des troubles et maladies psychiques.

Les principales classifications aujourd’hui en usage, outre celles que proposent les manuels et traités classiques de psychiatrie, sont:

-la CIM-10 : classification internationale des maladies de l’OMS ;

-le DSM, acronyme anglais de Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux , proposé par l’Association américaine de psychiatrie ;

-la Classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent.

Ces classifications ont suscité et continuent souvent de susciter de la part des psychiatres français de nombreuses réticences ; les unes portant sur tel ou tel aspect des classifications en usage (ainsi leur prétention athéorique, neutre et apolitique est contestée) ; d’autres ayant pour cible le principe classificatoire en tant que tel : notamment parce qu’il gommerait la singularité de chaque situation pathologique (« Il n’y a pas de maladie, il n’y a que des malades).

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Premier commentaire de Pierre Grégoire (psychiatre) :

Dans un entretien de 1962 Lévi-Strauss énonce que "la nature engendre la pensée comme les autres formes de la vie... pensée  qui codifie, c'est à dire classe rigoureusement".
Il me semble que le discours contemporain est souvent rétif à cette classification quand elle concerne l'homme. Toute qualification apparaît comme réductrice,voire mensongère. Le savoir médical qui classe les maladies appelle ce classement la nosographie. Il existe donc une nosographie psychiatrique qui classe et définit les maladies mentales. Sans ouvrir le débat sur la position théorique qui considère que la folie est une maladie mentale, il est notable de constater une réticence aux dénominations issues de ces classifications, réticences qui peuvent par exemple se dire sur le mode: "j'ai peut-être une schizophrénie mais je ne suis pas schizophrène".  préservant ainsi un sujet, essence de l'être humain qui resterait pur non maculé par une désignation vécue comme dévalorisante. Cette position a naturellement ses vertus éthiques mais elle est contredite par un autre discours qui vise à faire reconnaître certaines caractéristiques humaines comme essentielles, à auto-définir son identité, demandant à la société  de la reconnaître. D'où des revendications identitaires qui contredisent le refus de qualification. Comme dit l'humoriste: "On est tous pareils, alors respectons nos différences".

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28 octobre 2009

N comme Nation (au défi de l'universalisme)

Nation au défi de l’universalisme et du cosmopolitisme présents dans les gènes des sociétés modernes.

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Les droits de l’homme sont déclarés comme universels. Est-ce que cela n’interdit pas à deux États qui reconnaissent cette universalité d‘entrer en conflit violent ? Kant pense qu’une société des nations devra voir le jour afin de faire respecter le droit entre les États sur le modèle de ce qui se passe à l’intérieur des États de droit. Le titre de son ouvrage comporte les deux mots qui nous intéressent : Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.

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En principe, rien n’interdit de concilier l’attachement à cette communauté de destin qu’on appelle une nation avec l’universalité des droits et le cosmopolitisme du Droit.

Dans les faits, il a souvent fallu choisir entre les principes universalistes et la préférence pour son pays. 

Ou bien on préfère le droit à son camp comme le fit Marlène Dietrich ou bien: « Right or wrong, my country » (les adversaires des droits universels leur objectent qu’il n’y a pas d’hommes sans racines nationales, et qu’il n’y a pas de valeurs supérieures à celles, forcément particulières, d’une tradition d’une culture d’une nation.)

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Dans cette querelle, à mon avis, les deux camps ont raison.

C’est effectivement une illusion de croire que la francité se ramène aux principes universels inscrits dans la Déclaration des droits de l’homme. La France est une nation qui n’est pas née de 1789. Elle possède une identité nationale, comme les autres nations. Cette identité est historique, en devenir, comme celle d’un individu. Elle est aussi essentielle. Un vivant qui ne défendrait pas le maintien de son soi au cours de ses échanges avec les autres disparaîtrait, c’est le cas de le dire, corps et âme.

L’attachement à l’identité nationale de la France, à une façon de vivre particulière, à une mémoire particulière, à une sensibilité particulière, à un patrimoine et même à des préférences, n’empêche en rien de reconnaître l’universalité des droits de l’homme et de respecter les autres identités nationales. Mieux vaudrait d’ailleurs admettre, par exemple quand nous critiquons la justice italienne ou américaine, que nos convictions sont souvent des préférences nationales, plutôt que de faire la leçon aux autres pays au nom de l’universalisme.

L’universalité des principes n’implique nullement que les personnes, les nations et les cultures aient la même identité.

Cela paraît même aller de soi.

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André Sénik

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21 octobre 2009

N comme Négationnisme (les sociétés modernes et l'histoire)

La très récente interview du président iranien Mahmoud Ahmadinejad par France 2 illustre l’importance des thèses négationnistes, lorsqu’il qualifie pour la énième fois la Shoah de « mythe », appelant ses contradicteurs à faire des enquêtes sérieuses sur le sujet, niant par là plus de 60 années de travaux historiques[1]. Ces mensonges nés dans la France de l’immédiat après-guerre[2] ont connu une forte médiatisation et diffusion à partir de la publication en 1978 d’un article de Robert Faurisson dans Le Monde qualifiant Auschwitz de mythe justement. Ils soulèvent une dimension particulièrement épineuse de l’Histoire. C’est de ce point particulier que j’aimerais traiter ici, et non résumer les différentes postures négationnistes ni même leurs trop nombreux échos. En quoi le négationnisme pousse à (re)définir les frontières de l’Histoire au sein de la société ?

L’Histoire ne peut être uniquement comprise comme un simple récit du passé, une mise en ordre chronologique. Elle est avant tout réflexion et analyse, bien que le récit soit important (il ne s’agirait pas que l’indispensable description factuelle disparaisse au profit d’une totale analyse, qui deviendrait alors pure abstraction). L’analyse historique se fonde sur une méthode stricte et rigoureuse (autant que peut l’être la méthodologie des sciences humaines) : le travail sur les sources est ainsi fondamental (pluralité, critique interne et externe) ainsi que la confrontation avec les autres travaux historiques[3]. Un historien n’écrit en effet jamais « seul » l’Histoire puisqu’il insère sa réflexion individuelle dans une autre, collective, (en ce sens qu’il s’appuie sur la somme des savoirs établis par la communauté scientifique historique). Ces deux éléments constituent autant de preuves de la véracité des faits établis, et de garde-fous. Je dirais même que l’Histoire ne doit, dans sa phase d’écriture, avoir d’autre but qu’elle-même, au risque d’être dévoyée. Sur ces points essentiels, qui permettent de distinguer un historien d’un polémiste, écrivain ou journaliste, les négationnistes s’inscrivent en faux. Ils prétendent ainsi que leurs travaux relèvent d’une méthodologie rigoureuse, se définissant comme des « révisionnistes »[4]. Ils se posent en victime d’une communauté historique sectaire, manipulée et manipulatrice, mais également en prophètes puisqu’ils prétendent identifier, dénoncer et combattre un « mythe »[5]. Robert Faurisson a ainsi cherché à démontrer l’exactitude des thèses de Rassinier en montrant l’impossibilité technique d’un gazage à Auschwitz et en arguant de l’absence d’un document prouvant qu’Hitler aurait donné un ordre explicite d’exterminer tous les juifs[6]. Ce faisant il cherche à se placer dans une argumentation scientifique[7]. Les propos négationnistes ont néanmoins eu cela de positif, qu’ils ont poussé la communauté historienne à clarifier et corriger certains aspects et erreurs sur le génocide juif[8].

L’Histoire, souvent très identitaire, met en jeu une mémoire collective perçue comme fondatrice du temps présent et des temps à venir. Pour cela elle résonne largement dans une société qui s’en empare et qui donc estime avoir des droits dessus[9]. La très épineuse tension entre besoin de justice et écriture de l’Histoire que révèle le négationnisme se situe sur une frontière délicate à tracer. Punir ceux qui professent ces mensonges sous-tendus par une idéologie raciste et/ou antisémite est une nécessité pour qui adhère aux valeurs humaines et démocratiques qui fondent nos sociétés. Or, comme l’un des fondements de notre droit est que seul ce qui est interdit par la loi peut être puni, il a bien fallu que les démocraties s’emparent de cette question et légifèrent sur le sujet, c'est-à-dire l’Histoire[10]. Plusieurs interrogations surgissent alors :

1/ Des représentants du Peuple peuvent-ils voter une vérité historique ? Leur élection leur donne-t-elle la légitimité pour le faire ? Il y a bien sûr des vérités historiques, notamment factuelles (et c’est pour le moment sur ce point que portent les lois contre les négationnistes) mais chacun sait que les interprétations des événements évoluent avec la recherche qui doit être vivante.

2/ Sur quoi les spécialistes du droit se basent-ils pour écrire ces lois ? Des travaux historiques bien sûr, or les historiens travaillent dans la nuance, ils sont à la recherche d’une vérité que leur fonction ne les oblige pas à trouver nécessairement, contrairement au juge ! [11] Leur temps d’action et de réflexion n’est également pas le même.

3/ À quel moment peut-on décider qu’une vérité a été définitivement établie, pour autant que celle-ci puisse l’être ? Car voter une loi dans un débat historiographique non terminé reviendrait à le figer artificiellement, et déposséder l’une des positions intellectuelles de tout moyen d’expression et d’approfondissement[12].

Il est triste de constater que l’opposition légitime de certains historiens aux lois mémorielles soit récupérée par une extrême droite dénuée de scrupules[13]. La question que je me pose encore est celle du pragmatisme ou non à adopter en la matière.

Raphaël Loffreda (professeur agrégé d’Histoire)

[1] « Si l’Holocauste est un fait historique, il faut qu’ils [la France et la communauté mondiale] autorisent la recherche à ce sujet. » Le président iranien ne s’est pas interdit de susciter de telles recherches en organisant en décembre 2006 une conférence internationale à Téhéran, à laquelle Faurisson est intervenu comme spécialiste du sujet, intitulée : « Révision de l’Holocauste, une vision globale. » Mais Ahmadinejad a cela de plus que les instigateurs des thèses négationnistes qu’il représente le peuple iranien, voire pour certains le monde arabe (bien qu’il ne soit lui-même nullement arabe) tandis que les premiers ne représentent qu’eux-mêmes, et/ou éventuellement une partie très minoritaire de la classe politique (extrême gauche et surtout extrême droite). Je viens de re-visionner cette interview du 22 septembre 2009 sur Dailymotion [http://www.dailymotion.com/video/xaktl6_ahmadinejad-interview-france2-22092_news]. Moins de 5 jours plus tard elle a déjà été vue 40.000 fois. Beaucoup des près de 200 commentaires ont trait à ses propos négationnistes, alors que bien d’autres sujets brûlants sont évoqués (nucléaire, récentes élections, tensions avec la France à propos de citoyens respectifs emprisonnés…), et les débats sont particulièrement vifs, voire vulgaires. Il  est intéressant de voir qu’ils portent essentiellement sur la problématique, actuelle, israélo-palestinienne, montrant ainsi combien la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est d’actualité, non pas pour le fait historique qu’elle a été, mais pour les valeurs, les transgressions qu’elle a suscitées : elle reste plus que jamais un repère moral, mais où le bien et le mal ne sont pas situés par tous dans le même camp.

[2] Maurice Bardèche, Nuremberg ou la Terre Promise, 1948 ; Paul Rassinier, Le Mensonge d’Ulysse, 1950.

[3] « [L’historien] signale [par ses renvois à d’autres historiens] que son texte prend place dans une sorte d’hyper-texte collectif, qu’il vient compléter sur certains points, contredire sur d’autres, renouveler sur d’autres enfin. […] Le texte de l’historien est plus qu’un texte : c’est un élément d’un ensemble qui le dépasse et l’englobe. […] Pour faire autorité, le discours de l’historien doit être autorisé non seulement par le savoir dont il se dit détenteur mais par l’inscription de ce savoir dans le grand œuvre de la corporation savante. » in Antoine Prost, Douze leçons d’histoire, Seuil, 1996, p.267-268.

[4] Le négationnisme a d’abord été le fait de nier ou de minimiser le génocide juif de la Seconde Guerre mondiale. Ce terme inventé en 1987 par l’historien français spécialiste de Vichy, Henry Rousso, n’a clairement pas la même signification que celui de « révisionnisme ». Est révisionniste, au sens strict, le fait de contester, à partir d’une méthode historique bien établie, un fait historique admis par la communauté : « le révisionnisme est consubstantiel à la discipline historique » écrit Pierre Milza (L’Europe en chemise noire. Les extrêmes droites en Europe de 1945 à aujourd’hui, Flammarion, 2004, p.159) ; est négationniste le fait de contester, fallacieusement, au mépris d’une méthode historique rigoureuse (notamment en sélectionnant, et en sur-interprétant, les sources), un crime contre l’humanité clairement établi et reconnu par l’ensemble de la communauté scientifique. Différence de méthode et d’objectif donc, car le négationnisme est par ailleurs profondément idéologique (réhabilitation de Vichy et de son idéologie politique, réhabilitation du Reich hitlérien, contestation d’Israël et plus largement antisémitisme).

[5] Maurice Bardèche, avec l’objectif de réhabiliter les collaborationnistes français, a d’abord cherché à réduire les crimes nazis à de « simples » crimes de guerre, qu’il place au même niveau que les crimes des Alliés (notamment les bombardements massifs). Pour lui il n’y a pas de génocide et le IIIe Reich a avant tout cherché à protéger l’Europe d’une invasion russe. Dans le même temps, l’ancien déporté issu de l’extrême gauche, Paul Rassinier, a lui aussi nié le génocide qu’il qualifie de mythe inventé par Israël en vue d’obtenir des indemnités de la part de l’Allemagne (P. Milza, L’Europe en chemises noires…, op. cit. ; Rousso Henry, « Portrait d’un faussaire : Paul Rassinier », in Les collections de l’Histoire, n°3, octobre 1998, p.100-101).

[6] Il y a d’ailleurs de fortes chances, du fait du fonctionnement polycratique du Reich et de la « méthode » de gouvernement d’Hitler, qu’un tel document n’existe pas (ce qui n’est en rien une preuve de la non existence de la volonté d’Hitler d’exterminer les Juifs).

[7] Mais en rejetant tous les témoignages, arguments, documents et autres preuves qui ne collent pas à sa démonstration, et qui sont pléthoriques, il opère en vérité une sélection fallacieuse, dommageable à la véracité historique et en opposition radicale à la méthodologie historique.

[8] Le nombre de juifs morts a Auschwitz a été revu fortement à la baisse (de 4 millions d’abord supposés à 1,2 millions aujourd’hui prouvés) ; les six camps d’extermination ont été clairement identifiés et distingués des camps de concentration (ainsi les historiens ont reconnu qu’il n’y avait jamais eu de chambre à gaz à Buchenwald) ; l’existence des chambres à gaz a été définitivement prouvée par l’étude des archives de l’entreprise Topf und Söhne qui fournissait les camps en fours crématoires (Wieviorka Annette, « Le négationniste et la chambre à gaz », in L’Histoire, n°331, mai 2008, p.16-19).

[9] Il n’y a qu’à voir les nombreuses émissions, documentaires, revues de vulgarisation, etc. qui existent. Je citerai les propos simples mais éclairants de Tzvetan Todorov à ce sujet : « Les individus comme les groupes ont besoin de connaître leur passé : c’est que leur identité en dépend, même si elle ne s’y épuise pas. Frappé par la maladie d’Alzheimer, l’individu sans mémoire perd son identité, cesse d’être lui-même. Il n’existe pas non plus de peuple sans mémoire commune. » in « Du bon et du mauvais usage de la mémoire », in Manière de voir, n°76, 2004, « Les génocides dans l’histoire », p.90-93.

[10] Une série de lois « mémorielles » ont ainsi été votées depuis la « loi Gayssot » de 1990 qui punit les propos négationnistes sur le génocide juif : reconnaissance du génocide arménien par le Parlement français, « loi Taubira » sur la commémoration et l’enseignement de l’esclavage, loi sur l’enseignement du « rôle positif » de la colonisation. Néanmoins, la justice avait déjà des armes juridiques pour punir les négationnistes dans les années 1980, mais pas au nom de la « vérité historique », uniquement pour la condamnation de propos racistes ou antisémites (procès intenté par le MRAP et la LICRA contre Faurisson en 1981).

[11] Rebérioux Madeleine, « Faut-il des lois contre les négationnistes ? », in Les collections de l’Histoire, n°3, octobre 1998, p.102-103.

[12] Dans le débat qui oppose ainsi Christiane Taubira aux historiens signataires de la pétition « liberté pour l’Histoire » à propos de sa loi sur la commémoration de l’esclavage, il me semble que le discours politique est ambivalent et très rhétorique. Ainsi lorsqu’elle écrit dans Le Monde (15 octobre 2008) que « lorsque la société s’empare [du passé], le législateur doit proférer une parole particulière, et légitime, dans la polyphonie produite par les historiens et les associations », elle dévoile, malgré toutes les précautions émises avant pour ne pas mettre en cause le travail spécifique des historiens, une pensée dangereuse : dans le débat historiographique, qualifié donc de « polyphonie », c’est au non-spécialiste qu’est le représentant élu du Peuple de trancher en énonçant une parole « légitime » ! Les dérives, on l’imagine facilement, guettent une société qui entend fixer par la loi ce qu’il faut croire ou ne pas croire de son passé.

[13] Ainsi M. Gollnish s’oppose à une loi européenne sanctionnant le négationnisme : « Je me range du côté des historiens comme Pierre Vidal-Naquet et Madeleine Rebérioux [tous les deux à gauche et aucunement négationnistes, il va de soit], qui contestent au législateur le soin d’écrire l’histoire. » (Le Monde, 18 janvier 2007).


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14 octobre 2009

N comme Narcissisme (dans la société moderne. Handicap ? Ou viatique ?)

Je ne reviendrai pas dans le détail sur la légende originaire qui a inspiré à Freud le nom de cette disposition humaine à s’aimer soi-même, le narcissisme. Je la résumerai par la prédiction de l’oracle :  Il  (« Narcisse ») ne vivra qu’à condition de ne pas se voir..

Un sentiment d’amour pour soi était connu sous le nom d’amour propre. Il n’avait pas le statut d’une instance essentielle du psychisme, mais celui d’une référence morale qu’il fallait respecter (tu aimeras  ton prochain comme toi-même*). L’amour-propre tient plutôt, alors, de l’idéal du moi : c’est un respect de soi-même, un objectif à atteindre, une préférence à propos de soi.

L’amour-propre des  religions ne concerne pas le corps, mais l’âme qui l’habite, et qui aura à rendre des comptes. Le corps n’est sacré que comme demeure. L’homme n’en dispose pas, et la rigueur morale  qu’il doit imposer à sa vie, s’impose à son corps (tenté par le mal).

Dans la nomenclature freudienne, le narcissisme constitue l’investissement libidinal de sa propre personne, son corps, en premier lieu, support de sa vie, objet offert à l’intérêt des autres.  Freud pose que le nourrisson doit pratiquer cet investissement de lui-même, pour survivre. Il considère que les psychoses résultent des avatars de cet investissement initial**. L’amour pour ce qu’on est, comme sujet, pour ce qu’on fait, pour soi-même, avant de servir la société, sont des extensions du narcissisme.

C’est ce qu’on entend par narcissisme dans les sociétés modernes, qui ont laissé s’exprimer l’individualisme en lui accordant la liberté. Cet individualisme devient de plus en plus global, le corps devenant partie intégrante du « moi » (Robert Redeker).

Autant le narcissisme était condamné par les religions et les sociétés qu’elles dominaient (« le moi est haïssable »), autant il est admis aujourd’hui que, dans les limites d’une capacité à l’auto-critique, il constitue un capital pour un individu, dans son parcours d’intégration à la société. L’acquisition de ce capital ne va pas de soi, tellement le parcours est long et semé d’incidents qui mettent à mal le narcissisme.

La petite enfance est présumée comblée par l’amour des parents, mais leurs insuffisances, leurs maladresses, ou leur partialité, sont cependant le lot de beaucoup de sujets. L’amour des parents est autant une demande qu’une offre, et l’offre est inconsciemment conditionnée à la satisfaction de la demande, de gratification du narcissisme maternel et paternel, justement. La méconnaissance de  cette inter-activité est à la base des théories de Bettelheim sur l’autisme.

La seconde enfance confronte les enfants aux apprentissages et à la compétition sur le terrain des acquisitions de connaissances. Ils ont à gratifier le narcissisme de leurs parents, mais aussi celui de  leurs enseignants, substituts des parents. Du niveau, de la solidité, du narcissisme des enseignants, va dépendre le destin de celui des élèves. Il serait illusoire d’attendre une perfection de ce parcours.  Certains auront accumulé des bénéfices narcissiques, d’autres, des déficits.

L’étape suivante est l’adolescence et l’entrée dans la compétition sexuelle et son corollaire sentimental. Offrir son corps à l’autre en échange du sien met en balance les mérites de chaque corps, de chaque « moi ». La rebuffade est l’épreuve la plus douloureuse, la plus dangereuse. C’est l’âge des tentatives de suicide, avec quelques réussites. Le soutien des parents, de tous les adultes, est particulièrement nécessaire pendant cette période de remise en question permanente.

L’intégration dans la société par le biais d’une profession constitue la dernière étape, guère moins dangereuse pour la réserve de narcissisme encore disponible. Les sociétés modernes, avec leur  instabilité de l’offre d’emploi, l’incertitude des carrières, majoritairement aléatoires, mettent à l’épreuve les narcissismes. Tel qui se croyait prêt, prêt à l’emploi, se voit renvoyé à l’école pour complément de formation. Le sentiment d’utilité est un des piliers du narcissisme adulte (c’est un sentiment préparé à l’avance, mais de réalisation tardive).

Entre les carrières inférieures aux attentes, les salaires minables et désespérément fixes, les exigences de rendement, de sacrifice pour l’entreprise, les licenciements qui mettent en pointillés la vie, le narcissisme est mis à rude épreuve. Pour une grande partie de la population active, le nivellement par le bas est le lot commun.

Chaque victime ne dispose à coup sûr que de sa capacité à s’échapper de ce sort par une reconstruction de son narcissisme. Les formations, les reconversions, les psychothérapies, les « coachings » n’ont pas  d’autre but, au final.

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Yves Leclercq (psychanalyste)

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*Du point de vue de la religion, c’est s’aimer soi-même que de se conformer à la loi.

**Les pathologies du narcissisme ne font pas partie des psychoses, mais des pathologies de la personnalité. Par défaut (de narcissisme), ce sont les états-limites, que le sentiment de non-valeur accompagne. Par excès, ce sont les personnalités narcissiques, obsédées, comme le personnage mythique, par leur image, celle renvoyée par le miroir, ou celle que leur renvoie la société, interrogée avec inquiétude. L’écrivain Jean-Denis Bredin en a fait un portrait très forcé dans la 
nouvelle « Mon toto », du recueil « La tache » (Gallimard, 1988)

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07 octobre 2009

N comme Négociation (une pratique post-moderne?)

La négociation est-elle un signe propre à notre société moderne ? Oui et non.

Non d’abord. Il apparaît que la négociation a toujours existé. Elle est associée au négoce et à la diplomatie. On imagine bien les antiques comptoirs phéniciens, théâtre d’âpres échanges entre marchands et acheteurs de vin, de minerais ou d’animaux exotiques. Les grandes foires médiévales, de Londres à Leipzig,  étaient également le lieu de marchandages d’affaires plutôt rudes. Passons sur les autres siècles et la naissance du capitalisme industriel où la négociation devint alors une pratique stratégique décisive – avec les fournisseurs, les banquiers, les salariés, les pouvoirs publics – et dont l’usage pouvait mener une entreprise à la richesse ou à la faillite. 

Idem pour la diplomatie. Au XVIIe siècle, la négociation se théorisait sous la plume de François de Callières, émissaire officieux et officiel de Louis XIV, dans un ouvrage intitulé « De la manière de négocier avec les souverains » où l’auteur décrivait  le diplomate comme un « honnête homme » doué d’écoute – on ne parlait pas encore d’empathie ! -  et capable de trouver – « les moyens de s’insinuer dans les bonnes grâces d’un prince et de ses ministres ». Tout au long de l’Histoire, les monarques et autres chefs d’État se sont ainsi dotés de diplomates-négociateurs – Talleyrand en est un représentant connu et reconnu -  pour les représenter, défendre leurs intérêts ou ceux de la nation. 

La société moderne n’a donc pas inventé la négociation, probablement aussi ancienne que l’humanité. D’ailleurs à propos d’homme, la négociation se révèle être une pratique spécifiquement humaine, comme la parole qui lui est associée.  Les animaux ne connaissent pas l’échange, la transaction, le mensonge et encore moins le marchandage.

Mais reprenons. La société moderne – s’entend post-post-moderne, bref celle d’aujourd’hui -  si elle n’a pas inventé la négociation, lui a donné une fonction spécifique.Elle apparaît aujourd’hui, comme elle n’a jamais été, comme un mode de communication général, sociétal, transversal, et non plus seulement comme une pratique purement professionnelle.  Tout le monde négocie : ceux dont c’est le métier certes, mais aussi les citoyens. Chacun marchande tout : les prix, les produits, les services, les impôts, le comptage des urnes, les jugements rendus et donc aussi les rôles et les statuts. L’autorité est négociée, et par là, étant négociable, elle s’achève. La négociation sur l’apprentissage de la grammaire – et notamment l’usage du subjonctif imparfait -  entre élèves et enseignant est, par exemple, au coeur du film « Entre les murs ». L’entreprise passe autant – sinon davantage -   d’énergie dans ses négociations internes, entre salariés, qu’externes, avec les clients.

La question est donc de savoir si ce syndrome de la négociation tous azimuts signale le déclin d’un ordre composé de ses trois piliers :  Savoir, Pouvoirs, Hiérarchie - et annonce l’émergence d’une société nouvelle où tout se donne à discuter librement en confrontant arguments et intérêts.À cet égard, il est intéressant d’observer  que la dernière campagne présidentielle a introduit la négociation dans ses programmes politiques,  en mettant en avant le slogan « gagnant-gagnant », technique permettant aux interlocuteurs de trouver à l’issue d’une transaction un gain et une satisfaction mutuels.

À moins que le tout-négociation – tout se discute, tout se négocie -  qui se donne tant à voir aujourd’hui ne remette en question en profondeur le modèle démocratique fondé sur la liberté individuelle et collective régulée par l’exercice et l’autorité – non négociables -  de la  loi.

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Jean-Paul GUEDJ (auteur de « 50 fiches pour négocier avec efficacité » aux Éditions BRÉAL, 2008)

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01 octobre 2009

N comme Nihilisme (et idéalisme)

On oppose souvent le nihilisme et l’idéalisme. Et c’est compréhensible : le nihilisme[1] est négation de toute valeur (rien ne vaut plus que quoi que ce soit d’autre et ainsi rien ne vaut), alors que l’idéalisme au contraire peut être défini comme l’affirmation d’un certain nombre de valeurs fondamentales et absolues, inconditionnelles et indiscutables.

Il reste que cette opposition, elle, n’a rien d’absolu et que l’idéalisme peut conduire à une forme de nihilisme.

C’est notamment le cas lorsque les valeurs fondamentales affirmées servent moins à orienter les efforts humains qu’à juger les réalisations humaines, et donc à les discréditer : comment pourrait-il en être autrement ? A l’aune de la justice ou de l’égalité ou de la liberté absolues, les réalisations humaines, par définition relatives, ne peuvent apparaître que dérisoires. Utilisé de cette façon, l’idéal est surtout un moyen de disqualifier le réel.

Cette disqualification peut d’ailleurs fort bien ne pas rester théorique. Des peuples , sous le poids de certains idéaux, peuvent finir par méconnaître la valeur, au moins relative, de ce qu’ils ont réalisé, par penser, contre l’évidence parfois, que « jamais les choses n’ont été pires » et par ne plus croire en eux-mêmes. Ce fut par exemple, si on en croit Nietzsche, l’un des effets de la diffusion de l’idéal chrétien dans l’empire romain : « On se vengea de Rome (et de ses « constructions éternelles ») en introduisant un avenir dans lequel Rome ne supporterait pas la comparaison »[2].

Ce qui n’aida sans doute pas les Romains à affronter les problèmes auxquels ils étaient confrontés.

Le modèle des sociétés modernes et imparfaites mérite d’être défendu à Paris comme il l’a été récemment à Téhéran lors des manifestations pour des élections libres.

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Pierre Gautier

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[1] Etymologiquement le mot est formé à partir du latin « nihil », rien. A l’article « Nihilisme » du Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale (PUF), Bertrand Saint-Sernin précise toutefois : « Le terme français se décompose en deux racines : hilum, le hile, et ne, la particule négative. En botanique, dit Littré, le mot désigne « le point d’attache par où la graine adhère au funicule, et en reçoit les sucs nourriciers ». ; en anatomie « le point  généralement déprimé où un viscère parenchymateux reçoit ses vaisseaux. Hile du foie, du rein, du poumon, du placenta… » (…) l’image associée à nihilisme est celle d’un fil qui se rompt, d’un être dont les attaches se défont et qui, de ce fait, se trouve libre ou à la dérive ».

[2] Nietzsche : Aurore (I,§ 71)


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16 février 2007

Non-violence et Ecole

On a longtemps cru que la violence et la non-violence s’opposaient, étaient destinées à évoluer en sens inverses : si l’une augmente, l’autre doit régresser. En particulier le progrès de la non-violence devait engendrer le recul de la violence. Il faut, hélas ! déchanter. Les choses, une nouvelle fois, ne sont pas si simples. Le progrès de la non-violence peut faire reculer le violence , mais il peut aussi, ce qui n’était guère prévu, la réveiller, lui redonner sens et chance.

L’Ecole en est l’illustration. L’Ecole n’a sans doute jamais été un sanctuaire. Il reste que la violence qui, depuis une vingtaine d’années s’y déploie, est bien quelque chose de nouveau : il ne faut pas confondre les bagarres entre élèves et les chahuts qui ont toujours existé avec les agressions contre des élèves et des professeurs (dites incivilités). Les causes de cette situation nouvelle sont sans doute multiples. L’une d’entre elles me semble être la non- violence elle-même. Doucement mais sûrement la violence a été traquée dans l’Ecole française : par la suppression progressive puis totale des châtiments corporels, et parallèlement, auprès des élèves, par une action délibérée et soutenue pour disqualifier moralement les comportements violents ; les principes de cette action étant : 1- qu’il faut substituer le dialogue à la violence ; 2- qu’il ne faut même pas répondre à la violence par la violence. Ce faisant, maîtres et élèves élaboraient une manière plutôt harmonieuse de coexister (je pense aux années 70). Manière toutefois bien fragile parce que tributaire d’une évolution commune des uns et des autres, notamment d’un accord sur l’idée de la supériorité du langage sur la violence.

Mais cette idée ne va nullement de soi, et qu’arrivent dans l’Ecole des jeunes gens qui n’ont pas connu cette évolution, qui ne sont pas convaincus que le recours à la violence est dégradant, qui sont même parfois convaincus du contraire, qui voient dans la capacité d’en user le signe du courage physique, et dans le refus de se battre la marque de la lâcheté ; qu’ils aperçoivent de surcroît que leurs forfaits demeureront probablement impunis, alors on comprendra aisément que l’Ecole, devenue non-violente, soit non seulement mal armée pour se défendre mais aussi une proie bien tentante (comme un pays pacifiste- et non pacifique- peut l’être pour un voisin qui ne l’est pas), d’autant plus qu’agressée, elle a, pendant longtemps, eu beaucoup de mal à ne pas se croire l’agresseur.

La solution n’est pas simple. Elle ne consiste certainement pas à revenir aux châtiments corporels. Mais pourra-t-on faire l’économie, au moins pour un temps, d’un retour à une rigueur et à une discipline qu’on avait cru pourtant avoir dépassées ?

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pierre gautier

Posté par pierregautier75 à 20:47 - N - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 février 2007

"Normes naturelles"

   De même que la constatation d’une différence ne permet pas de conclure à une discrimination, le caractère historique d’une norme ou d’une institution ne devrait pas impliquer mécaniquement leur dénonciation comme arbitraires. Et pourtant ce paralogisme est très fréquent quand il s’agit de contester des normes prétendument naturelles. Le moyen le plus régulièrement utilisé pour remettre en cause par exemple la distinction du masculin et du féminin a été, et est encore de montrer que c’est une construction historique et non une donnée naturelle, qu’elle n’a pas toujours existé, qu’il n’y a donc aucune raison pour qu’elle existe toujours : autrement dit qu’il est grand temps de s’en libérer et de lui substituer par exemple l’infinité des identités sexuelles. Ainsi certains sonnent-ils le glas de la différenciation sexuelle, de la filiation biologique ou encore de l’homme comme sujet, puisque "  tout ce qui naît mérite de mourir " (Engels). Pourtant certaines constructions historiques ne méritent-elles pas d’être protégées et de durer ? L’antiracisme, l’idée d’égalité, la notion de dignité de la personne humaine sont, elles aussi, des constructions historiques : elles ne sont pas plus inscrites dans la nature, même plutôt moins, que la différenciation sexuelle ou la filiation biologique : sont-elle arbitraires pour autant ? Méritent-elles de " mourir " ? ( pour mon compte, je serais tenté de penser que la différence du masculin et du féminin est naturellement très minime, qu’elle a été creusée par la culture, mais que, ce faisant, elle a enrichi la nature).

   Pour en finir avec une " norme naturelle " (et il faut effectivement en finir avec certaines d’entre elles), il n’est donc nullement suffisant de contester sa naturalité, ni de mettre en évidence son caractère historique; i l faut surtout établir de façon convaincante :

  1. qu’elle constitue une entrave au déploiement de l’humain,

  2. que tel dispositif précis pourrait avantageusement la remplacer,

ce qui est une tout autre affaire, d’autant plus qu’il pourrait apparaître, chemin faisant, que lorsqu’une norme est proclamée naturelle, ce n’est pas forcément en raison d’un naturalisme naïf, mais pour " faire barrage à la décision capricieuse, à la souveraineté illimitée " (C.Jambet).

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pierre gautier

Posté par pierregautier75 à 19:52 - N - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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