vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

04 décembre 2008

K comme Kola (des tropiques aux tranchées)

Bien qu’il soit imprudent d’affirmer que cette célébrissime boisson à base de cola est consommée sur l’ensemble de la planète, on ne peut douter qu'elle soit connue aujourd’hui par de nombreuses sociétés. Elle est très certainement appréciée dans quelques villes industrielles de la péninsule de Kola située au nord de la Fédération du Russie. Mais ne nous attardons pas sur ces terres bien peu accueillantes. Quittons l’Europe du Nord pour nous plonger au cœur des sociétés de l’Afrique de l’Ouest et saisir les odeurs et les saveurs de ces myriades de petits marchés où se mêlent notamment des milliers de noix de kola.

Il n’est pas rare en effet de croiser des Ivoiriens, des Guinéens ou des Sénégalais dans ces territoires africains, mâcher cette graine des cultures dites « traditionnelles » de l’Ouest africain, au goût amer. Depuis des siècles, la noix de kola se récolte du mois d’octobre au mois de février, sur les kolatiers, arbres de 12 à 15 mètres de haut, poussant sur des sols humides, entre le sud du Sahara et les pays forestiers, produisant ces premiers fruits après une dizaine d’années [1]. Cette arboriculture soignée permit à quelques commerçants de se constituer une petite fortune, exportant vers le Maghreb cette noix, dénommée kola par Léon l’Africain au XVIe siècle, mais appelée gourou ou wolo par les peuples d’Afrique subsaharienne.

La noix de kola tient ainsi une place de choix dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest par sa fonction commerciale mais surtout par sa fonction sociale. Elle revêt une importance capitale dans les relations et la vie religieuse des peuples africains. En effet, selon les traditions et les coutumes de certaines ethnies, la noix de kola est source et symbole de puissance. Sa présence est de toute évidence indispensable lors de nombreuses cérémonies ; le kola annonce ainsi les baptêmes, les mariages et accompagne le défunt vers l’Autre monde.

La pharmacopée « traditionnelle » africaine utilise également cette graine de kolatier. Les Diola et les Manding de Casamance réalisent alors une boisson à partir de ce fruit, permettant, dit-on, aux femmes de mettre au monde, sans douleur, leur nouveau-né. Mâcher des racines de kolatier permettrait de conserver une hygiène dentaire saine et la noix de kola semblerait apaiser la mélancolie, les migraines, les fatigues et même posséder des vertus aphrodisiaques !

Dans les années 1880-1890, lors de ses missions d’exploration de la Boucle du Niger (Mali, Burkina Faso et Côte d’Ivoire) puis en Côte d’Ivoire, le gouverneur de cette colonie, Louis Binger, a consommé à maintes occasions le kola et évoqué certaines de ses qualités, tout comme son pouvoir sociale d’importance : « C’est avec le kola que je me faisais des amis et que je déliais la langue des noirs qui daignaient me rendre visite » [2].

Quelques années plus tard, à l’aube du XXe siècle, la noix de kola quitta l’Afrique et prit le chemin de l’Europe des tranchées de la Guerre de 1914-1918. Si certains des soldats de l’Empire colonial français, comme les tirailleurs « sénégalais », disposaient d’une nourriture saine et de bonne qualité dans les cantonnements, ils ne pouvaient guère apprécier de légumes frais et denrées venant de leurs terres natales, trop rarement distribués [3]. « Il serait à souhaiter que, comme les années précédentes, les tirailleurs puissent recevoir des produits de leurs pays (noix de kola, arachides, etc.). (…) Ils en sont friands et ce serait la récompense la plus appréciée que l’on pourrait leur accorder » recommandait un officier métropolitain commandant un bataillon de tirailleurs « sénégalais » à l’été 1918 [4].

Depuis le début du conflit, le ravitaillement et l’alimentation des combattants faisaient partie des préoccupations du haut commandement. Ces officiers de l’État-major veillaient à ce que l’ensemble des soldats puisse bénéficier de vivres variés, et en quantité suffisante. Des efforts avaient été faits afin d’offrir aux combattants des troupes coloniales - ces hommes que l’on nommait alors des « Indigènes » - des fruits et des légumes cultivés notamment en Afrique occidentale française, dont le symbole par excellence demeurait la noix de kola. Les propriétés stimulantes du kola, se diffusant sur une longue durée, permettaient de combattre la fatigue et aidaient à supporter la faim et la soif. « Lui qui veut faire grande marche, lui va pas dormir, lui va manger kolas seulement. Lui va pas reposer, lui va pas dormir, lui va pas faire cabinets, lui va marcher toujours » répondait, en langage « Français-tirailleur », un soldat africain interrogé par Lucie Cousturier, intriguée par les vertus tant célébrées de cette noix de kola [5]. Le kola venait alors compléter l’ordinaire de l’alimentation des tirailleurs représenté par quelques portions de riz accompagnées d’un morceau de pain et de café, enrichis de vivres achetés chaque jour au sein des coopératives, comme du lait frais, du fromage, du chocolat, de la confiture et des sardines en conserve.

Ainsi, le kola est une denrée éminemment culturelle de l’Afrique de l’Ouest qui, par son histoire - sociale et culturelle - et sa géographie, témoigne avec acuité que les sociétés africaines sont entrées, depuis des siècles déjà dans l’Histoire de l’Humanité, n’en déplaise à certains. Cette graine de kolatier permit, dans une certaine mesure, aux combattants africains de la Grande Guerre, venus se battre sur le territoire métropolitain, de vivre et de survivre aux épreuves du conflit [6]. De nos jours, on souligne bien souvent la présence, de plus en plus préoccupante, de la fatigue et de l’angoisse au sein des sociétés modernes au point que nos contemporains, en Occident, et particulièrement en France, sont devenus les champions de la consommation de produits pharmaceutiques calmants, stimulants ou euphorisants. L’histoire de la production et de la consommation de la coca, du kat et du kola tend à prouver que ce recours à la pharmacopée pour aider à supporter les expériences difficiles inhérentes à l'existence humaine est universel.

Bastien Dez, étudiant en deuxième année de mastère d’Histoire,
Université Paris-Sorbonne (Paris IV).

[1] Lors de ces voyages, celle-ci était - et est encore de nos jours - transportée dans des waga, paniers garnis d’un feuillage humidifié permettant de conserver leur fraîcheur pendant huit à dix mois. De Kong à Djenné, elle se retrouvait notamment dans les cours royales soudanaises, comme celle des Mâsa aux XIIIe et XIVe siècles. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire produit plus de 75 000 tonnes de kola par an et de nombreux échanges s’effectuent avec la Gambie, le Sénégal, le Nigéria et le Mali.

[2] « J’en ai usé le plus souvent possible pendant mon voyage ; chez moi, son action se traduisait surtout sur les nerfs ; il me semble qu’il augmentait, dans certaines circonstances, ma force de résistance et qu’il me permettait plus facilement d’endurer les fatigues. (…) Mais là où j’ai surtout apprécié le kola, c’est par les services qu’il m’a rendus en me permettant d’en distribuer aux nombreux visiteurs que je recevais. C’est une politesse facile à faire, et quoique le prix du kola soit très élevé dans certaines régions, mon approvisionnement en marchandises me permettait de faire des achats fréquents de kola et de vivre en grand seigneur et en faisant de nombreuses distributions. C’est avec le kola que je me faisais des amis et que je déliais la langue des noirs qui daignaient me rendre visite. (…) Tous ceux qui s’habituent à en mâcher s’en sont bien trouvés et ont été moins éprouvés par les fièvres. C’est un tonique par excellence » (Cité par Georges Niambey Kodjo, Le royaume de Kong (Côte d’Ivoire) : des origines à la fin du XIXe siècle, L’Harmattan, Paris, Budapest, Kinshasa, 2006, p. 187).

[3] Rappelons que ces tirailleurs « sénégalais » sont certes originaires du Sénégal mais viennent également des États actuels de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Bénin, du Mali, du Burkina, de Mauritanie et du Niger.

[4] Compte-rendu du chef de bataillon Devaux sur le moral des hommes du 53e BTS en juin 1918, le 1er juillet 1918 - Service historique de la Défense, fort de Vincennes (SHD), 16 N 1507.

[5] Lucie Cousturier, Des inconnus chez moi, Editions de la Sirène, Paris, 1920 ; Réédition : L’Harmattan, Paris, 2005, p. 54.

[6] Il en va de même pour le « pinard » chez les soldats originaires de métropole. Enfin, les enquêtes et les productions cinématographiques nous ont familiarisé avec la représentation du combattant des guerres contemporaines se procurant quelques drogues afin de « tenir ». La toxicomanie et les addictions dénoncées en temps de paix retrouveraient-elles des vertus en temps de guerre ?

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30 novembre 2008

K: Du Kitsch, du Kawaii (notes sur le paradis perdu) 3/3

Il n'y a pas de second degré en art.

La prolifération des objets manufacturés, Marcel Duchamp (Fontaine date de 1917, (une porcelaine !)), les supermarchés, l'absolu divorce entre l'art moderne et un public qui cherche l'homme, puis entre l'art contemporain et un public qui cherche des modes d'emploi, le Pop Art, le temps, l'humour, l'éternel retour, vont modifier le regard porté sur le Kitsch qui, à la fin du XXème siècle, se trouve investi d'une aura, trouve place, sens, valeur.

Cependant que tous repères semblent perdus pour juger d'une œuvre d'art. La hiérarchie des supports et matériaux, des lieux d'exposition, les critères d'élection esthétiques ont volé en éclats. Les medias, spécialisés ou non, par lesquels on passe maintenant avant l'expérience de toute œuvre, jouent le rôle de signaux, répercutent à travers des réseaux des événements qui s'autoproclament, ce faisant, ils trament eux-mêmes l'assomption de tel ou tel artiste.

(On cherchera en vain ici l'explication de telle ou telle irruption artistique. Ni kitsch ni kawaii, les œuvres et artistes qui se trouvent accolés ne forment pas non plus un mouvement. L'incohérence de certains rapprochements n'a d'égal que le pitoyable résumé qu'on a fait de démarches autrement transcendantales. Ce que c'est que l'art. Mais le lecteur aura pu se faire une idée du bric-à-brac sans références de ces notes qui ne procèdent pas différemment— ce serait leur projet —que le Kitsch.)

Nouvelle doxa.

Le fait d'avoir été nommé signe sa perte en tant qu'objet naïf, intime, l'arrache à son jardin clos. Le Kitsch ne voyait pas venir les commentaires.
Le Kitsch est vu, loué, revendiqué. Oui, c'est kitsch, mais j'en ai conscience.


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                                           Pierre et Gilles, Fleurs de Shanghai, 2005, © Pierre et Gilles

Ce Comme avant idéal et perdu, par définition, revient chez de nombreux artistes qui présentent un monde à la Walt Disney personnel. Des produits dérivés, la firme américaine en a répandu des millions. C'est ainsi que la globalisation des marchés et des échanges a pu déverser ces quantités d'objets qui nous possèdent, au même titre que les robots ménagers distrayants, l'ordinateur, le design ludique, les jouets à tout âge.

Un même Comme avant anime les objets et les attitudes kawaii.
Kawaii signifie mignon, adorable, cute, en anglais, existe dans cette acception depuis les années soixante-dix au Japon, où il a gardé des connotations de pauvre, de pathétique. Le mot dont la vogue reste récente (quinze ou vingt ans) s'applique aux goûts d'une petite fille (?), désigne un érotisme asexué, ou qui désirerait l'être. Arnold Schwarzenegger est kawaii.
Kawaii doit être crié de façon stridente et allongée en élargissant démesurément les yeux sur une chose particulièrement lovable (l'anglais garantit la sincérité), une peluche, une figurine en plastique à accrocher sur son téléphone.
Le terme a d'abord désigné une façon d'écrire latérale et arrondie adoptée par une partie de la jeunesse, en même temps qu'un parler enfantin et une façon de se vêtir. C'est avant tout le style mignon des jouets industriels, dont l'emblème serait Hello Kitty !
Le corps kawaii est pâle, sans trous, muet, comme avant.
Kitty est un chat amical blanc dont la tête plus grande que le corps n'a pas de bouche. Rien à dire qu'un être là du désir permanent, les yeux grand ouverts de l'effroi d'être pris/pas pris, acheté/pas acheté, vu/pas vu.

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Hello Kitty est moins un personnage qu'un logo illustrant des vêtements, des fournitures scolaires, des cartes de vœux, des muselières pour chien, des tatouages, l'électroménager. Un signe. Tout objet, la nourriture même, a la possibilité de recevoir cette onction et de devenir kawaii. Ainsi frappé de cet emblème, l'univers poli s'ouvre en une collection sans cible particulière que le désir de se porter ailleurs, toujours ailleurs.

Ce qui est kawaii brille. Les yeux des personnages de manga, toujours trop grands par rapport à la tête, resplendissent d'étonnement ou de tristesse, mais brillent.


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Kawaii est un hypocoristique.

L'objet kawaii comble sans jamais combler.

Pour certains artistes, comme pour l'industrie, il s'agit de créer l'icône, l'icône monnayable, le produit.


4_dob

                                             Mr Dob, 1997, de Takashi Murakami, ballon gonflé.

Cet artiste japonais s'inspire de l'univers des mangas, crée des figurines, renouvelle également certains objets de la mode (pour Vuitton).

MURAKAMI_Takashi__My_Lonesome_Cowboy__1998__peinture___l_huile__acrylique__fibre_de_verre_et_fer__254x116_5x91cm

Takashi Murakami, My lonesome cowboy , 1998, peinture à l’huile, acrylique, fibre de verre et fer, 254x116,5x91cm


"Créer un poncif, c'est le génie" écrit Baudelaire.

Le Lapin argenté en hélium de Jeff Koons, dans la parade de Thanksgiving en 2007, défile en même temps que la grenouille Kermit, Kitty, Monsieur Patate, Dora, Picachu ou Schrek. La production artistique joute avec l'imagerie et la culture populaires.

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Si le Kitsch montrait une tendance à la miniaturisation, de nombreux artistes contemporains au contraire surdimensionnent leurs productions. Cette échelle rapporte le spectateur à un stade où les choses lui paraissaient démesurées. Le gigantisme assied en même temps qu'une présence la démesure d'une démarche, un solide financement aussi bien qu'une impossibilité de le faire soi-même.
Jeff Koons emploie des matériaux qui reluisent, porcelaine, métal poli. Balloon Flower représente une fleur monumentale imitant un ballon noué en acier chromé aux surfaces réfléchissantes.
L'art, selon ces artistes, n'est pas un bricolage. Il suppose une chaîne de réalisation : des banquiers, des collectionneurs, des publicitaires qu'il a fallu convaincre, des entrepreneurs, des artisans. Chaque pièce — en cela, il diffère de l'industrie — est créée à quelques exemplaires.

Jeff Koons intervient sur des tasses à café Illy en frappant la porcelaine d'une petite forme animale, colorée, mignonne.

Objets clos, fermés physiquement, corps sans orifices, lisse, vernis, poli. Pas de surface poreuse où la lumière s'éteint. Il faut du neuf et des couleurs vives. Beau parce que neuf, intouché, pur, comme au sortir de sa fabrication. Le lustre de l'objet manufacturé garantit sa valeur. Le signe de l'art dépend moins du geste de l'artiste que de la réussite d'une plus-value.

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Jeff Koons, Rabbit, 1986. Coll. Museum of Contemporary Art, Chicago. © Jeff Koons.

L'objet-miroir reflète le photographe, le musée, l'affluence. Insaisissable objet.
Miroir déformé où je me vois, où je ne me reconnais pas, où je ne me retrouve pas. Ah si, c'est moi, là !
Tout le monde cherche à se retrouver dans l'art.

Des totems.

Joie, lumière, or, couleurs vives, fleurs, animaux sans bestialité, doudous, grands cœurs peuplent une atopie sociale libérée de la tutelle du jugement. Simulacre métaphysique d'une harmonie, éden d'une fusion affective éternelle.

Neuf, toujours neuf.

Comme à retrouver dans l'éclat de sa surface la brillance des yeux des parents émerveillés de ce que j'ai fait, de ce que je suis. Retrouver l'origine du désir, un objet petit a.
Un paradis perdu.

Certaines sculptures réinvestissent ce que nous semblions connaître, comme le Kitsch, fournissent un regard réel sur un univers des rêves, un univers de l'enfance, un univers des contes de fées. Effigies empâtées de déjà-vu. Des anges contingents.

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Jeff Koons, Ushering in Banality, 1988.


L'art n'a pas d'éthique, n'est pas là pour ça. Il véhicule d'autres valeurs.

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                 Jeff Koons, Michael Jackson and Bubbles, 1988, céramique dorée à la feuille d'or.

C'est la sculpture d'un homme assis au regard éberlué, par son prix (vendue en 1991, elle était la sculpture la plus chère du monde), par son statut d'icône (c'est Michaël Jackson), par les lieux (c'est Versailles), par l'évolution humaine, par l'approximation du travail des céramistes ? Oui, tout cela, et bien d'autres choses. Quant à son prix, qu'importe, si l'œuvre ouvre un monde.
Les spectateurs rêveront-ils ici comme à la contemplation des joyaux de la couronne ? Oui. L'œuvre dit je suis la structure accueillante d'un certain nombre de principes de richesses. Je vaux le prix. L'argent est spectaculaire.

Dans les jardins de Versailles, une autre sculpture d'homme à terre.

10_Gaulois_Versailles


Copie française d'une copie romaine d'une sculpture grecque perdue.

10_Gaulois_Capitole

"Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !"

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La Galerie des glaces reflétée dans une œuvre de Jeff Koons réfléchissant ceux qui tentent de la saisir en photo par un bel après-midi familial. Kawaii.

(fin provisoire)

Alain Sevestre, auteur (notamment de L’Art modeste : notes sur la croûte, éditions Gallimard).

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23 novembre 2008

K: Du Kitsch, du Kawaii (notes sur le paradis perdu) 2/3

La magie, le rituel de l'art ne s'en remettra jamais.
Le Kitsch donne plus. Il donne trop. Il pense offrir au monde. Il songe au public, répond à une attente. D'une petite chose, il obtient une grande plus-value sentimentale.
L'artiste est celui qui trouve des solutions. Le Kitsch copie ses solutions, les chromolithographie, préfère. Il voudrait qu'on oublie l'art et qu'on ne pense qu'à lui. La lampe de chevet-Tour de Pise éclaire et en plus rappelle un voyage. Au reste, l'art est trop fort dans sa forme, son propos, son concept, son génie, sa présence ; le Kitsch lui ôte donc tout aura afin que tout le monde en profite sans faire de chi-chi.

2

Lohengrin, héros bariolé dans sa panoplie de légendes, de contes, de mythologies, d'hagiographies, de Louis II de Bavière.

Le Kitsch n'est pas un art mineur.
Le Kitsch ne critique pas, n'a pas intérêt. Il veut participer.
Le Kitsch n'est pas un manifeste.
Le Kitsch ne comprend pas pourquoi à l'époque de sa reproductibilité technique, l'œuvre d'art doive rester unique et vaille si cher.

Le Kitsch dit c'est beau parce que je le trouve beau. Il a son goût à lui, personnel, intime. Défendable, parce que comme l'avoue Rosanette à Frédéric "ça rappelle des souvenirs", ou comme le hasarde Louise, devant un déversoir à Nogent : « C’est comme le Niagara ! », qu'elle ne connaît pas. Indéfendable, parce que, au même motif, ce sont des sentiments empruntés, des idées reçues.

C'est la musique d'André Rieu, celle de Waldos de los Rios interprétant l'Hymne à la joie avec guitare électrique.
Il y a un Kitsch littéraire, architectural, chorégraphique, pavillonnaire.

Le Kitsch sidère, effare, inquiète, suscite des colloques.

3

Sérénade (coll. particulière)

Souvenirs de quoi ? D'Andalousie ? D'une nuit ? D'une situation éprouvée ? De Roméo et Juliette ? Plane la réminiscence de l'Annonciation. Leur position respective (lui debout, elle assise, abritée), le potelé diaphane de leur peau, leur regard ailleurs, nulle part, disons, angélique, la fleur de lis-guitare, l'instant, plaident pour l'amour éthéré. Il faudrait faire un sort à la guitare tendue du barde espagnol comme à ce chemin en zigzag ou à cette maison au toit solidement rouge, mais la nuit est trop belle, la taille trop fine et les ombres trop voluptueuses.
Comme dans les chromos publicitaires (Liebig, Au Bon Marché, Nestlé…), les images pieuses ou les photos composées pour calendrier, l'idéal de la situation présentée rejoint la leçon de choses : la vérité excédentaire d'un sujet a été nivelée, gommée pour gagner en vertu pédagogique. Ainsi, cette Sérénade, après la scène du premier regard mais avant l'étape du premier baiser, voici la romance au clair de lune. Le Kitsch est oecuménique.

Le Kitsch fuit le déplaisir qu'il y aurait à constituer une vision du monde satisfaisante pour quelques-uns seulement ; il vise une totalité. Autodidacte, il simplifie, transforme le percept de l'œuvre d'art en sensation prête à l'emploi, devance l'attente du public.

Le Kitsch a compris très tôt, avant même la rupture entre l'Académie et l'Art moderne, qu'il fallait, plus qu'un objet précis, par n'importe quel moyen, sur n'importe quel support, sauver une catégorie qui n'intéressait plus : le Beau, valeur entre les valeurs, et dont il pouvait se prémunir par la suite, vis-à-vis de tous les jugements. Esthétique (c'est moche), économique (oui, mais c'est moins cher qu'un vrai Michel-Ange), théologique (Christ sulpicien plus crédible que le Christ roman ; en tout cas, je me sens mieux avec), technique (c'est du bricolage (oui, mais c'est pas cher)).

4

Le Kitsch fait feu de tout bois, avale tous les arts, porte secours à tous les objets. C'est un art du plein.
Le Kitsch voudrait qu'on le laisse tranquille. Il a tout, n'a besoin de rien.
Le Kitsch a une stratégie commerciale et sentimentale à courte vue.

Peut-être conviendrait-il de ne considérer les objets kitsch que comme des produits dérivés. À l'instar de la finance, auquel appartient le terme, il permet avant tout une transaction. Quelques pièces pour un rêve.

Le Kitsch dit ne me jugez pas, aimez-moi. C'est difficile.

Le Kitsch est sentimental, toujours sentimental, absolument sentimental. Ce qui touche dans l'objet kitsch est la conscience d'avoir été touché. L'objet kitsch dérive donc surtout d'une volonté de capter vite le désir qui passe.
Le Kitsch voudrait que tout soit comme avant. Un paradis perdu saturé de créatures presque neuves où le désir remplace partout le jugement. Parce que le désir ne ment pas.
Avant quoi ? Toujours avant. Comme avant est le concept d'une époque révolue, indéfinie. Une période où jouets, objets, œuvres, outils, brillent de leur simple présence, sans relations, sans hiérarchies, sans noms, se découvrent au regard dans une égalité idéale et à portée de main : faut-il s'amuser avec, s'en servir, les poser puis les regarder, les toucher, ne pas les toucher ?

Oui, on peut toucher. Cette capacité haptique du Kitsch s'oppose à l'art contemporain. On ne touche pas les œuvres d'art.

Le Kitsch vise l'idyllique, un en deçà de l'humanité sociale sans bien ni mal, sans langage et, partant, sans critique.

Le Kitsch œuvre dans l'éblouissement. Les matériaux employés souvent poreux ou mats nécessitent l'adjonction de vernis pour faire étinceler le merveilleux, obtenir une sacralisation à peu de frais. À défaut, les peintures sont mises sous verre, les objets sous vitrine. Le globe de la boule à neige protège et resplendit. La céramique en petits formats coalise l'idéal de l'objet éclatant que les possibilités de production de masse, dans la seconde moitié du XIXème siècle, répandent à l'envi.

                                                        5

Le Kitsch veut dire ersatz. Il utilise le concret, veut le concret, dans ses représentations, dans sa facture et dans sa présence. Cependant qu'il ne vend que l'absence, le manque. Faux, simulacre, tape-à-l'œil, il a soustrait du haut lieu touristique, de l'événement (le Kitsch aime les jubilés) ou du musée, une sorte de monstre édulcoré, déclinable en série, plus accessible, plus petit et qui prend donc moins la poussière. Par ailleurs, que garder d'une visite, que peut-on emporter d'un lieu ? La carte postale se montre souvent bien insuffisante à commémorer.

Le Kitsch finit par être aimé, au second degré.

(à suivre)

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Alain Sevestre, auteur (notamment de L’Art modeste : notes sur la croûte, éditions Gallimard). 

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Ps : pour collaborer à cet abécédaire:   pierre.gautier75@wanadoo.fr

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20 novembre 2008

K: Du Kitsch, du Kawaii (notes sur le paradis perdu) 1/3

Posons que le Kitsch veut sauver le Beau. 

C'est une histoire de point de vue, d'œil. 

Anonyme, industriel ou certifié fabriqué main, le Kitsch est sans auteurs. De sorte qu'il ne saurait circonscrire de lui-même un champ de pratiques ou d'objets. Au reste, le Kitsch est également un sentiment. Le Kitsch aimerait bien qu'on ne le nomme pas, qu'on ne l'appelle pas Kitsch. Le Kitsch ne dit pas qu'il est kitsch. Il ne dit rien. Il vit blotti sur lui-même parmi ceux qui l'aiment. La notion de valeur n'a pas cours avec le Kitsch ; c'est affectif. Le Kitsch aurait voulu que jamais ne fût prononcé le mot Kitsch. Ce n'est pas très gentil ; parce que l'étymologie allemande évoque les notions de "bâclé", de "camelote"; verkitschen signifie "brader", "revendre par derrière un produit contrefait". Apparu à la fin du XIX ème siècle, le terme est le même dans toutes les langues. C'est merveilleux. Comme une nouvelle loi physique, une nouvelle vision du monde inspirée d'une découverte. 

Le Kitsch figure une manière de chaos d'objets, d'embarras affectif, et son anonymat, loin de l'ouvrir à une liberté de création, le cantonne à la surcharge, à l'amalgame, autant qu'au déficit. 

Dire Kitsch pour tout ce qui n'est pas art, mais y prétend par une réorganisation bricolée de ses formes empruntées à l'art. Il y a l'art et le non-art ou l'anti-art qu'on nomme Kitsch. Et qui définit l'art. 

Mauvais goût, toc, laid, pompier, le Kitsch n'existe qu'en tant que catégorie repoussoir d'un univers des formes fondé sur une classification des arts. Esthétiquement, le Kitsch fait tache, démange, gangrène. C'est la lie de l'art. Mais il y a de l'art, un reste, une trace. Cette part infime qui reste, en pauvre clin d'œil, en référence dépravée, qui n'a rien à voir avec l'art, finit par provoquer l'éclatement des jugements, l'éclatement des classifications et jusqu'à la "notion" même d'avant-garde. 

Cet intenable entêtement à vouloir porter secours, cet aspect volontaire, du Kitsch, dirigé vers une seule solution, le ferme d'emblée à tout autre regard. Il veut plaire. D'arrache-pied, il extrait de l'oeuvre d'art, du monument ou du site artistique, de l'idée qu'il s'en fait, non pas de quoi inaugurer des perspectives, critiquer des formes, mais de quoi camper sur ses positions réactionnaires : le Beau, le vrai Beau, est celui qu'il trouve beau. 

Nous lui prêtons une intention. Lui n'en a pas ; il veut un souvenir pour pas cher. Et qui serve, sinon à déboucher le vin, au moins de décoration. Beau parce qu'utile. Il y aura au moins ça, la fonction : lampe de chevet, plateau, vide-poche, porte-clefs, cendrier, cadre, encrier. 

Beau parce que ça me rappelle des souvenirs. Souvenirs d'endroits où je ne suis pas allé, peu importe. Une histoire est racontée, qui s'inspire du monde merveilleux des contes de fées, d'un paradis. Ne pas penser, ne pas réfléchir. Idéaliser l'enfance, avant la formation du goût et du jugement, ne pas se poser de questions, ne pas comparer. La joie. Toujours sommé de s'expliquer, l'art fournit des réponses. Pas le Kitsch, qui fournit du concret, parce qu'il y a la vie, il y a l'homme, il faut vivre. C'est épais, tangible. 

L'art laisse une trace, est poings et pieds liés aux questions qui dominent l'homme. Ici, on ne va pas si loin, on aimerait juste un truc à rapporter chez soi pour se souvenir qu'on est venu. Que ça fasse indice. Mais encore une fois, pas trop cher. 

Boule à neige emprisonnant le résumé d'une ville (tour Eiffel, Arc de triomphe et Notre-Dame serrés sous le même dôme, écrit Paris), ou la réduction d'un site (il faut voir celle de la Dune du Pyla ! une sorte de crotte à étages, c'est tout, écrit Dune du Pyla). 

Horloge à coucou en bois de tilleul, sculptures faites à la main, livrée avec certificat d'authenticité de fabrication en Forêt noire. 

Assiette décorative (toutes provinces). 

Boîte à bijoux coquillages (de Concarneau). 

Nain de jardin (tous jardins). 

Dauphin bleu roi voltigeant au-dessus d'un réveille-matin (hongrois). 

Porte-clefs mural (en fait, une planche et un paysage en bas-relief). 

Le Kitsch n'a pas sa place dans un musée des arts et traditions populaires. 

Et même il y a quelque chose de rassurant à ne pas se mesurer à l'art, à ne pas faire art, à ne pas s'exposer. C'est pour chez moi. Je ne veux pas heurter. Être tranquille avec des souvenirs. 

C'est, à ne pas se laisser définir, à enfreindre toutes classifications, à emprunter à droite à gauche, à substituer, à arranger une histoire de pacotille, à louper, à bâcler, que le Kitsch insiste. 

Le Kitsch fabrique des trompe-l'œil, des ornements qu'il offre aux dieux, qui n'en veulent pas. Tant pis, ça ira dans le salon. Rougissant de désir, le Kitsch va manquant de tout, angoissé, angoissant, en rajoute, revient, essaye encore. C'est toujours non. 

Comment attirer le regard, un bon regard, alors même qu'on ment ? 

Mais il n'est pas question de vérité ici. Le Kitsch s'offre comme un spectacle qui convoque tous les accessoires et signes disponibles pour créer l'illusion, faire comme si. Ce qu'il représente est une sacralisation. Le Kitsch sacre et place sur un autel son objet même. Toujours encadré, le paysage y apparaît dans un écrin de fleurs. Une bordure dorée, un bâti de flou, un nid de paillettes, un cocon, une frange mettent tour à tour en scène une beauté épuisée de codes. 

Si l'objet kitsch cesse de fonctionner, il n'est pas jeté car il orne. Le Kitsch décore. Il est multi usage. L'objet souvenir, emblème d'un voyage, doit répondre, et répond en tant que partie à la totalité, doit produire son effet, évoquer. Rond de serviette Puy-en-Velay. Cependant, il arrive que l'art ne soit pas directement compromis : les mini-chopes décoratives de collection parées chacune d'une décalcomanie représentant une vue d'Alsace ne reprennent pas un tableau, cependant un premier plan d'un massif de fleurs, le clocher de l'église, le fleuve, tout est composé. La fonction d'usage de la chope (boire) a même disparu. Il faudrait là écrire l'histoire de l'objet souvenir, l'histoire de cet objet dont on ne se servira pas parce qu'il est avant tout le réceptacle non d'une fonction mais de la participation à une vie antérieure (même par procuration). Histoire de commerce, histoire d'industrialisation, histoire de miniaturisation. Histoire du Kitsch. 

Le Kitsch est une communion de tous les styles, la conjonction dans le même salon, dans le même objet d'improbables rapprochements. Le Kitsch veut réconcilier. C'est un art gentil, prétendument gentil, partant c'est une façon massive, grégaire, fascisante, anti-intellectuelle. Il hait l'élite et le scandale. Il se réapproprie une surface, pille. Il massacre. Il oublie la démarche. 

Cependant, il profane... 

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(à suivre) 

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Alain Sevestre, auteur (notamment de L’Art modeste : notes sur la croûte, éditions Gallimard). 

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Ps : pour collaborer à cet abécédaire:   pierre.gautier75@wanadoo.fr 

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16 novembre 2008

K comme Kairos ( ou temps opportun)

Kairos : en grec, temps opportun, moment propice, occasion favorable.

La notion de kairos occupe une place centrale dans l’éthique d’Aristote et il me semble qu' en dépit des siècles, elle peut encore permettre d'éclairer nos débats entre partisans et adversaires des sociétés modernes .

Si la notion de kairos est décisive, c’est d’abord et simplement parce qu’ aucune action, aussi louable soit-elle, ne saurait être tenue pour bonne si elle n’a pas été posée au moment opportun. Il ne suffit pas d’avoir de bonnes intentions, ni même de les mettre en œuvre, il faut encore le faire au bon moment, ni avant, ni après ; sinon la meilleure action peut être aussi désastreuse qu’une attaque militaire lancée prématurément ou trop tardivement : « Ceci est utile mais ne le sera pas demain » (Grande morale, Aristote). Un homme d’action (homme politique, entrepreneur, général, médecin) doit donc nécessairement avoir le sens du kairos.

Mais ce sens du kairos n’est pas simplement nécessaire pour savoir quand il convient d’agir, mais aussi pour déterminer ce qu’il faut faire : « Ceci est utile dans certaines circonstances, mais non dans d’autres » (Grande morale). Le bien n’est pas unique, indépendant des circonstances, le même dans toutes ; il est relatif à la situation, au moment présent. La même chose peut être bonne ou mauvaise selon les circonstances ; source d’un mieux dans certains cas ou d’un moins bien dans d’autres. C’est pourquoi aussi il y a très peu d’actions intrinsèquement mauvaises : une conduite honteuse peut faire l’objet d’éloges « si on la souffre en contrepartie de grands et beaux avantages », par exemple « si elle nous est ordonnée par un tyran, alors qu’il tient en son pouvoir nos parents et nos enfants, et qu’en accomplissant cette action nous assurions leur salut, et en refusant de la faire, leur mort » ; c’est pourquoi encore, " puisque la fin de l’action est relative aux circonstances (kata ton kairon)" (Ethique à Nicomaque), c’est aux acteurs eux- mêmes qu’il appartient de définir ce qu’il convient de faire en tenant compte des opportunités : en appréciant à chaque fois le rapport entre la qualité de l’intention et les risques que sa réalisation implique.

Pour dire les choses autrement, l’objet de l’action bonne (politique, médicale…) c’est moins le bien que le mieux dans les circonstances données ; le bien relatif à la situation, au moment présent. Il n’y a pas d’autre bien que ce mieux. Ce que doit viser l’homme soucieux du bien, c’est non quelque bien absolu (comme pour Platon) mais l’amélioration du sort individuel et collectif des hommes actuellement vivants : ainsi sur le plan politique, la constitution qu’il doit s’efforcer de mettre en place est non « la meilleure absolument » mais « la meilleure constitution possible étant donné les circonstances »,  hic et nunc, en tenant compte de la géographie et de l’histoire.

On a souvent reproché à cette conception son manque d’ampleur et d’élévation spirituelle (surtout comparée à celle de Platon) ou de se résigner au train du monde, et ainsi d’être incapable de satisfaire « un homme sensible, au sentiment profond » (Bertrand Russell)* ou celui qui est « animé par la volonté de rupture, la possibilité d'une autre destination de la vie collective, le goût du conflit dès lors qu'il met en jeu des principes » (Alain Badiou)** ?

Mais qui est le moins résigné au train du monde ? le plus déterminé à construire un monde meilleur ?

Est-ce celui qui rêvant et même militant pour un autre monde regarde de haut et comme inutiles les améliorations de celui-ci ?

N’est-ce pas plutôt celui qui pense que partout un mieux est dès maintenant possible et « tire parti des circonstances » pour le réaliser, « pareil en cela au bon cordonnier qui, du cuir qu’on lui a confié, fait les meilleures chaussures possibles » ?

Pierre Gautier  

*« Les idées morales d’Aristote représentent avant tout les opinions généralement adoptées par les hommes instruits de son temps. Ils ne sont pas, comme les contemporains de Platon, imprégnés de mysticisme et ne professent pas des théories hétérodoxes semblables à celles de La République, concernant la propriété et la famille. Ceux qui ne dépassent, ni en bien ni en mal, le niveau de l’éducation courante, les citoyens de bon rang, trouvent dans l’Ethique à Nicomaque un exposé systématique des principes sur lesquels régler leur conduite. Ceux qui y cherchent autre chose seront désappointés. Le livre s’adresse aux adultes qui l’ont mis à profit, surtout depuis le 17e siècle, pour réprimer les ardeurs de la jeunesse. Mais un homme sensible, aux sentiments profonds s’en détournera » (Histoire de la philosophie occidentale)

**« En éthique, le platonicien privilégie la conversion subjective, l'éveil soudain à une voie antérieurement inaperçue vers le Vrai, alors que, du côté d’Aristote, prévaut la prudence du juste milieu, qui se garde à droite comme à gauche de tout excès. En politique, l'aristotélicien désire le débat organisé entre les intérêts des groupes et des individus, le consensus élaboré, la démocratie gestionnaire. Le platonicien est animé par la volonté de rupture, la possibilité d'une autre destination de la vie collective, le goût du conflit dès lors qu'il met en jeu des principes...

L'hégémonie contemporaine de la démocratie parlementaire se reconnaît dans le pragmatisme d’Aristote, son goût des propositions médianes, sa méfiance au regard de l'exception et du monstrueux, son mélange de matérialisme empirique, de psychologie positive et de spiritualité ordinaire. Le train du monde s'accommode parfaitement d’Aristote. » (Aristote par Alain Badiou, entretien avec Jean Birnbaum)

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11 novembre 2008

K comme Krach (et confiance)

Un krach financier ébranle gravement la confiance des divers agents économiques. Chacun s’accorde à reconnaître qu’aucune restauration des équilibres économiques n’est possible sans le retour de la confiance.

Lorsque l’affaiblissement de la confiance est l’effet de la crise, son rétablissement est difficile mais possible et même probable si des mesures énergiques et efficaces sont prises. Ce sera une affaire de temps.

Mais supposons que le krach survienne dans un climat où le doute et l’inquiétude règnent déjà en maîtres ; qu’il ne surprenne pas la confiance (comme dans la période qui s’étend approximativement du 18e siècle aux dernières décennies du 20e) mais confirme la méfiance déjà installée ( avant de l’exacerber), alors les choses risquent d’être considérablement plus périlleuses : même les mesures les plus nécessaires et les plus énergiques peuvent manquer d’efficacité.

Or n’est-ce pas le cas aujourd’hui ? La crise actuelle a certainement pour cause immédiate la dérégulation des marchés financiers, mais sa gravité et sa durée proviennent beaucoup également du climat de défiance généralisée  qui s’est emparé petit à petit de nos sociétés depuis plusieurs décennies (qui croit encore au progrès, du moins en Occident ? qui ne pense pas que demain sera pire qu’aujourd’hui ?) : comment un système « fiduciaire » pourrait-il subsister sans un minimum de confiance, non seulement dans la monnaie mais dans l’avenir ?

Reste à savoir si cette perplexité généralisée est justifiée. Peut-être, mais peut-être pas. On a vu des peuples se mettre à douter d’eux-mêmes alors qu’ils étaient au faîte de leur histoire. Pensons par exemple aux Romains du 2e siècle : au moment même où Aelius Aristide déclarait dans son Eloge de Rome (143 ou 144) que « le monde entier a été ( par vous Romains) transformé en un jardin d’agrément » alors qu’ « avant votre gouvernement la vie, je pense, devait être dure, sauvage, peu éloignée du mode de vie montagnard »*, un sentiment de «  fin des temps » s’emparait d’un grand nombre de Romains : le monde, c’est-à-dire l’empire romain, avait atteint sa plénitude et on ne pouvait plus attendre que le déclin. Si on en croit les historiens ce doute, pour étrange qu’il soit, a largement contribué à la chute de Rome.**

Conclusions

1/ de Pierre Gautier :

Prenons les mesures ponctuelles et durables requises par la crise : pour la juguler et prévenir son retour dans la mesure du possible.

Mais vérifions aussi avec soin que le doute qui s’est emparé de nous bien avant le krach actuel était suffisamment justifié.

2/ de Philippe Réache :

S’il est vrai que l’Occident est entré dans une période  (longue)  de doute,  on ne peut qu’en tenir compte,  justifié ou non.  Dépend-il de nous,  qui sommes plongés dans cette époque,  d’en sortir ?

Si tant est que cela soit possible,  c’est à une profonde révision des structures de nos sociétés et de nos modes de pensée qu’il faut se préparer (Que signifie et à quoi sert exactement l’argent ?  Qu’avons-nous vraiment besoin de consommer ?  Qu’entend-on par progrès ?)   ou, si l’on préfère, à un changement de civilisation.

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Pierre Gautier et Philippe Réache (historien)  

 

* Aelius Aristide ajoute : « Avant votre gouvernement (celui de Rome et non de tel empereur) les choses étaient confondues sens dessus dessous et allaient à la dérive ; mais lorsque vous eûtes pris le commandement, la confusion et les discordes cessèrent, un ordre universel s’installa, ainsi qu’une éclatante lumière de mode d'existence et de régime politique ; les lois se révélèrent et les autels des dieux inspirèrent confiance »

** voir sur ce point le beau livre d’Aldo Schiavone : L’Histoire brisée, la Rome antique et l’Occident moderne (Belin 2003)

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07 novembre 2008

K comme Kultur (et culture)

La Kultur, dont le terme apparaît en Allemagne dans la seconde moitié du XVIIIe, est la mère de notre « culture » moderne et contemporaine. On méconnaît d’ailleurs, le plus souvent, que c’est de ce mot même de Kultur qu’est né le français « culture », lequel, loin de nous arriver en ligne directe du latin cultura, a connu le détour de la traduction de l’allemand au cours du XIXe siècle, pour apparaître tardivement dans la langue française – l’adjectif « culturel » datant, lui, des années 1930. Mais on méconnaît aussi combien l’idée de Kultur a été d’un impact décisif sur l’histoire de l’Europe du XXe siècle, et combien elle est la source de la plupart des malentendus auxquels donne lieu aujourd’hui le phénomène de la « culture ».

En s’opposant sur la définition de la Kultur, Kant et Herder ont contribué au tournant historique qu’a été le triomphe du mot de Kultur sur celui de Bildung, qui était pourtant au cœur de l’œuvre de Gœthe, Schiller, Hölderlin ou Hegel. Ce triomphe lexical s’est doublé de la victoire de la pensée de Herder, qui s’est imposée dans toute l’Europe du XIXe siècle : la Kultur a été comprise comme l’essence d’un peuple (Volk), dont le développement historique s’effectue de manière organique dans l’immanence de sa langue, de sa poésie, de ses chants, de son folklore… La Kultur est ainsi devenue le lieu de l’identité [1].

Et c’est précisément parce qu’elle a eu partie liée avec l’affirmation identitaire que la Kultur ainsi pensée a scellé le destin de l’Europe. Via la France des traductions de Quinet et des cours de Michelet, via les études allemandes des lettrés d’Europe centrale, en effet, la pensée de Herder a largement donné le branle à la formation des nations et à la légitimation du « principe des nationalités ». Grâce à la puissance des fictions pénétrées de romantisme littéraire, qui ont en partie nourri les Révolutions de 48, l’Allemagne, la Pologne, la Grèce, l’Italie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie (mais la France tout autant !) ont pu se constituer comme identité nationale – en inventant et en écrivant d’un même geste leur histoire, c’est-à-dire leur mythistoire. Ces fictions culturelles ont créé l’Europe des nationalismes : la projection imaginaire des identités a fait le lit de l’affrontement des nations européennes jusqu’aux deux guerres mondiales du XXe siècle. Dans une conférence tenue en mai 1941 ( !) à Paris, même un Gadamer fait un vaste éloge de Herder, en revendiquant, contre une idée « française » de la culture, le sens historique de la force, l’esprit de la nation et la vie profonde des peuples : il justifiait ainsi « kulturellement » l’Allemagne dans le rôle historique qu’elle était alors en train de jouer, confirmant que l’Europe des nationalismes a bien été un phénomène de « culture ».

L’entrée en scène du « mondial » n’a pas invalidé pareille conception de la Kultur, bien au contraire : l’exaltation ethnographique du local, voire du tribal a trouvé, en effet, un allié très efficace dans le « mondial » dont Malraux fut l’inventeur, puisque la patrimonialisation des cultures encourage et généralise leur relativisation en légitimant toute forme d’exception. De manière très herderienne, toute culture et toute appartenance peuvent désormais s’envisager à l’échelle virtuelle et planétaire d’une histoire de l’humanité : toute culture peut effectivement s’enorgueillir d’appartenir au « patrimoine de l’humanité », selon cette formule de l’Unesco, dont l’idéologie contribue aujourd’hui à constituer la culture comme un vaste Disneyland.

Tel est là, pour reprendre le mot de Freud, le « malaise dans la Kultur », dont l’un des traits majeurs tient à ce qu’il nomme « le narcissisme des petites différences » pour caractériser l’aventure toujours désastreuse des identités fictives – laquelle est encore, notons-le, l’horizon et le lot de ce qu’on appelle aujourd’hui les « communautarismes » [2].

Bien au-delà d’une « crise de la culture », c’est donc le concept même de culture qui fait question. À l’heure où l’Europe est en quête d’« identité », il serait essentiel, loin de tout positivisme anthropologique, de repenser la culture comme phénomène historique, notamment en repartant de la différence entre Kultur et Bildung, et en méditant ce mot de Heidegger : « Les Grecs n’avaient pas de culture. » [3]

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Jean Lauxerois, auteur et traducteur (dernière traduction: Platon, Ion et autres textes, Agora Pocket 2008)

                                              

[1] Bildung ne saurait donc être traduit par « culture », et le terme de « formation », parfois choisi, rend faiblement la densité et la complexité de ce que l’Allemagne de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle a pu entendre par Bildung. Comme le dit Hegel, la Bildung est « un long chemin » : c’est l’expérience selon laquelle un être, singulier ou collectif, peut advenir « au libre usage de ce qui lui est propre » (Hölderlin). Mais, à la différence de la Kultur, ce chemin menant à soi passe nécessairement par l’autre que soi, par l’étranger, par le monde en son altérité. Cette épreuve de l’altérité se concrétise notamment dans la traduction et dans le roman, dont la philosophie et la littérature font à l’époque la théorie. De Gœthe à Schiller, de Hölderlin à Novalis et à Hegel, la conception de la Bildung se nuance et varie même jusqu’à l’extrême. Quoique relativement moins connue, c’est sans doute l’œuvre de Hölderlin, Remarques sur Antigone et Œdipe de Sophocle, qui apparaît comme la méditation la plus aiguë sur cette question de la Bildung et sur le rapport qu’elle suppose entre le « nationel » et l’« étranger ».

[2] Ce « malaise » se nourrit singulièrement de la manière dont la Kultur, dans l’identification narcissique qu’elle suppose, se déploie sous le signe de la mélancolie. À partir de Freud, en effet, on pourrait montrer que la Kultur répond au destin du sujet moderne ; exacerbé dans son idéal d’identité narcissique, ce sujet a rompu avec le monde, avec la nécessité, avec l’ouverture du temps et avec la finitude – jusqu’en affirmant la toute-puissance de l’Esprit. La Kultur est ainsi devenue la figure de l’idéal du Moi, en refermant le sujet sur la dimension du passé, auquel il s’identifie, dans une mélancolie qui s’avère être d’abord une « maladie de culture » (voir sur ce point l’article Mélancolie dans la suite de cet Abécédaire).

[3] Notons en passant que la culture aussi « générale » qu’« universelle », qu’on voit souvent défendue en France comme un en-soi, relève surtout, dans sa « petite différence », de ce que Hannah Arendt nomme bien « un philistinisme cultivé ». Ce prétendu « modèle » n’a jamais été philosophiquement pensé comme tel, ni n’a jamais fait l’objet d’aucune élaboraton théorique. Cette idée de la culture est avant tout un effet idéologique, écho lointain d’un phénomène de cour et de salon, qui s’est répercuté dans les sphères éducatives de la IIIe et IVe Républiques. Rien là qui puisse approcher la grandeur de la paideia grecque, ni celle de la cultura latine puis médiévale, ni bien sûr celle de la Bildung allemande.


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25 octobre 2008

K comme Keynésianisme (SAMU économique ou Vérité durable ?)

Le keynésianisme, proposé par John Maynard Keynes, économiste anglais, est un enfant européen, et non marxiste, de la grande crise de 1929. Il théorisait l’intervention de l’État dans la régulation d’une économie sociale, sous la forme d’un soutien de la demande, promue locomotive de la production, conçue comme créatrice d’emplois. Ce soutien se réalise par la diminution des impôts frappant les revenus et celle des taux d’intérêt. Les besoins de consommation activent les revendications salariales, qui se répercutent sur les prix de revient. Même dans une économie protégée par des barrières douanières, ces procédés engendrent de l’inflation et une surchauffe, contraignant l’état à assécher la masse monétaire en circulation par une augmentation des impôts. Le ralentissement qui suit nécessite alors une relance*.

Les politiques keynésiennes, couramment pratiquées en Europe et bien sûr en France, où elles ont été mâtinées de marxisme, sont devenues intenables avec les progrès du marché européen, suivis par celui de la mondialisation. Le monétarisme, qui a suivi, mettant au premier plan la valeur de la monnaie et la lutte contre l’inflation, nécessite la rigueur des dépenses publiques et la modération des salaires. Le néo-libéralisme et son corollaire, la mondialisation, initiés par Ronald Reagan, ont mis en concurrence tous les outils de production, en abaissant de manière concertée les barrières douanières. La dérégulation a affecté de nombreuses activités, délocalisées vers les pays à faible coût de main d’œuvre quand c’était possible, ou a nécessité des restructurations se traduisant par un chômage en hausse dans les pays développés.

La mise en application des idées de Keynes a systématiquement omis, en France, pour des raisons essentiellement dogmatiques et culturelles, un des volets de la théorie : la performance, technologique et financière, des entreprises.  Celle-ci n’a cessé de se réduire, globalement, depuis la fin de la reconstruction (trente glorieuses).

Mais la crise financière, la stagnation des salaires, la reprise de l’inflation frappant l’énergie et les produits alimentaires, la baisse réelle du pouvoir d’achat, ont fait ressortir des cartons le keynésianisme. Il serait logique, pour commencer, de l’appliquer à une relance. Est-ce possible ?

Yves leclercq

* "stop and go"



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20 octobre 2008

K comme Kant (Emmanuel), philosophe de la société moderne

            Kant est le philosophe dans lequel la société moderne contemporaine peut le mieux se reconnaître.

Profondément religieux, il a voulu que la religion ne puisse pas dicter sa loi ni à la politique ni à la raison, et qu’elle s’oblige même à rester « dans les limites de la simple raison ».

Non content d’être un ardent défenseur de la liberté de conscience, il a exhorté au courage de penser par soi-même.  On lui doit la formule qui résume l’esprit des Lumières: « Sapere aude! » (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. »

Il a voulu que la religion ne puisse même pas dicter sa loi à la morale, qui doit se fonder sur la seule raison, et qui ne doit voir dans le Christ qu’un exemple, et non la source de nos devoirs.

Il a compris que les conflits entre les hommes et entre les nations était ce qu’il y a de plus conforme à leur nature, il qu’il ne fallait pas rêver de moraliser l’homme ou d’éradiquer la cause sociale des conflits. À la place de ces utopies, il a préconisé le règne du Droit. Il a étendu cette solution à l’échelle internationale, et il a annoncé dès 1784 à qu’il faudrait bien un jour que les États  sortent  « de l'état sans lois des sauvages pour entrer dans une société des nations, dans laquelle chaque État, même le plus petit, pourra attendre sa sécurité et ses droits non de sa force propre ou de son appréciation juridique personnelle, mais seulement de cette grande société des nations (Foedus Amphictyonum), de l'union des forces en une seule force et de la décision, soumise à des lois, de l'union des volontés en une seule volonté. »

Il est le penseur qui a le plus rigoureusement insisté sur le caractère universel de la dignité de la personne humaine, en tant que personne et indépendamment de toute autre considération, préparant ainsi la formulation de l’article 1 de la Déclaration universelle des droits et du citoyen adoptée par l’ONU en 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » Le mot « dignité » ne figurait pas dans les déclarations antérieures au nazisme. Philosophe des Lumières et penseur de l’universalité et de la dignité de toute personne humains, Kant semble donc bien éloigné des emportements romantiques et des penchants nationalistes qui sont parfois présentés comme des sources possibles de l’idéologie nazie. Adolf Eichmann, de sinistre mémoire, s’est pourtant déclaré « kantien » dans la conception qu’il s’était faite du devoir à accomplir !

S’interrogeant sur cette étrange référence philosophique de la part du bourreau, Hannah Arendt répond que « la déformation qu’Eichmann avait fait subir à la pensée de Kant correspondait sinon à Kant, du moins à une adaptation de Kant »* à l’usage du type d’homme qu’était Eichmann. Le rigorisme moral de Kant, une fois détourné et inversé en rigorisme immoral, aurait développé la conviction que « chaque homme doit faire plus que son devoir ». L’effet pervers du rigorisme moral de Kant était dû à un contresens et constituait une violation des principes kantiens. La cause semblait entendue jusqu’aux récentes accusations portées par Michel Onfray**, selon lequel la philosophie de Kant serait plus que compatible avec le nazisme, Kant étant lui-même un collabo avant la lettre ! Puisque le déni d’humanité des Juifs par le nazisme était légal, Kant l’aurait trouvé juste moralement, en dépit de sa loi morale qui fait un impératif catégorique de ne « jamais traiter autrui seulement comme un moyen mais toujours aussi comme une fin » et qu’il faut agir uniquement en fonction de règles qu’on pourrait ériger en lois universelles.

La mauvaise foi hargneuse d’Onfray a de quoi sidérer tous ceux qui par profession sont familiers de l’oeuvre de Kant, de ses principes et de sa cohérence. L’offensive contre le kantisme s’explique, au mieux, par l’hostilité envers l’Etat de droit qui est le principal rempart des libertés dans les sociétés modernes, au nom d’une conception anarchiste qui réduit la liberté au droit de désobéir à la loi. Résistance civile non dépourvue d’ambiguïtés : les arracheurs de plantes transgéniques s’en réclament, alors même qu’ils la contestent aux commandos anti-IVG, qui croient moral de sauver des vies humaines en formation.. De tout cela, nous reparlerons certainement… A la lettre R !

André Sénik

* Eichmann à Jérusalem (Folio histoire)

**Le songe d'Eichmann : Précédé de Un kantien chez les nazis (Galilée)

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