vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

08 avril 2008

H comme Homme (le propre de l')

Quel est le propre de l’homme ?

C’est la question qui est examinée dans le livre de Vercors, Les animaux dénaturés*, une fiction dans laquelle la justice britannique doit statuer sur les droits d’êtres intermédiaires entre l’homme et le singe que des explorateurs viennent de découvrir. A-t-on le droit de les utiliser comme des bêtes de somme ou sont-ils assilimables à des hommes ?

Quel est le signe distinctif auquel on peut reconnaître qu’on est en présence d’un être humain? Dans le livre, la réponse est la religion. Bien d’autres réponses ont été apportées au cours des siècles : le rire ; la réflexion sur soi ; la raison ; la culture; le libre arbitre; le langage articulé; la mémoire et l’anticipation à l’infini; l’imaginaire et le fantasme; la fabrication d’outils; la politique, le libre arbitre, la perfectibilité infinie, etc. etc.

Un grand nombre de ces prétendues spécificités ont dû être abandonnées.

Mais est-ce de bonne méthode que de chercher notre essence dans ce qui nous distingue des autres espèces animales ? Car nous sommes peut-être essentiellement et définitivement des animaux ? C’est notre donné, que transforme sans l’éradiquer tout ce que nous avons acquis par mutation d’abord, puis par nos œuvres.

C’est à partir d’une certaine conception de l’homme que Freud jugeait illusoire l’entreprise communiste de rendre l’homme parfaitement altruiste en supprimant la propriété privée.

Cette recherche de l’identité humaine n’est pourtant pas vaine car elle commande le jugement que nous portons sur les mutations de la condition humaine que la technique met à notre disposition.

Peut-on fixer des limites a priori à cet auto-transformisme et dire quel clonage serait non humain, quelle greffe, quels appendices artificiels ?

On ne peut pas répondre au nom d’une essence invariable. Nous pouvons tout juste dire ce qui nous paraît aujourd’hui monstrueux au regard de nos valeurs. Non de la nature. Les utopies se sont trompées en postulant la malléabilité infinie de l’homme. Mais quand bien même elles auraient réussi, elles seraient toujours moralement inhumaines.

André Sénik

*Publié pour la première fois en 1952 chez Albin Michel, il existe actuellement en collections de poche.

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05 avril 2008

H comme Historique (construction et déconstruction)

La notion de construction historique, qui a acquis droit de cité dans la réflexion actuelle, est à la fois opportune et problématique.
Elle est opportune dans la mesure où elle nous libère d'un naturalisme excessif : bien des normes et des institutions (toutes ?) que, sous l'effet d'une longue habitude, nous prenons pour naturelles sont en réalité des constructions de l'histoire. Ainsi de la famille, voire du sentiment amoureux lui-même, parmi une multitude d'exemples possibles... C'est là un progrès incontestable dans l'ordre de la compréhension, et éventuellement aussi dans l'ordre de l'action puisque se réduit d'autant la sphère de la nécessité naturelle*.
Mais la notion est aussi problématique et dangereuse dans la mesure où "construit historiquement" est devenu synonyme d'arbitraire et périssable" (voué à et méritant de périr). En d'autres termes la notion de construction historique est désormais une arme de guerre contre tout ce qui est institué. A la vérité toutefois n'est-ce pas l'équivalence construit =arbitraire/périssable qui est elle-même arbitraire?
En effet :
1- il est superficiel de croire que l'histoire ne peut rien engendrer qui soit durable. Nombreuses sont les normes et institutions multiséculaires. Il existe même sans doute des acquisitions définitives. De même que, comme le note Kant, l'enfant qui a substitué le "je" au "il" pour parler de lui-même "ne reviendra jamais à l'autre manière de parler", de même on peut penser, par exemple, que le principe individualiste ( la valeur d'un individu est indépendante de son groupe d'appartenance ), une fois acquis par une société, avec ses avantages et ses inconvénients, ne peut l'être qu'irréversiblement.
2- Quant à l'arbitraire, si certaines constructions méritent d'être dénoncées et combattues (l'esclavage, le nationalisme...) d'autres méritent d'être soigneusement protégées ( droits de l'homme, démocratie... peut-être le principe individualiste...)

Pour critiquer une institution ou une norme il n'est donc nullement suffisant de contester sa naturalité. Il faut surtout établir de façon convaincante :
soit que la situation antérieure à son instauration était préférable humainement;
soit que la norme contestée constitue à son tour une entrave au déploiement de l'humain, et que tel dispositif précis pourrait avantageusement la remplacer.

Si "déconstruire" veut dire mettre en lumière la manière dont telle institution ou telle norme a été construite historiquement, rien de mieux, de plus éclairant, de plus utile.
Mais si, comme c'est bien souvent le cas, "déconstruire" signifie défaire, chercher à abolir ce qui a été construit pour la simple raison que "tout ce qui naît mérite de mourir" (Engels), rien de plus détructeur.

Pierre Gautier

* "... il me semble que la question critique, aujourd'hui, doit être retournée en question positive: dans ce qui nous est donné comme universel, nécessaire, obligatoire, quelle est la part de ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires? Il s'agit en somme de transformer la critique exercée dans la forme de la limitation nécessaire en une critique pratique dans la forme du franchissement possible" (Michel Foucault, Qu'est-ce que les lumières?).

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01 avril 2008

H comme "Hasard" (dans la Vie et dans l'Art)

I- Hasard et Vie (F. Chiche)

Ce mot reste un défi à notre culture tant il recouvre de zones d'incertitude, d'inconnues, de surprises.
Chacun de nous a fait l'expérience d'une rencontre, totalement improbable et pourtant vécue. Un appel téléphonique, un courrier d'un être à qui l'on pensait à l'instant même, un retournement de situation quasi "miraculeux"…
Le hasard reste notre incapacité à comprendre, à prévoir, une forme de coïncidence dont la probabilité logique reste faible.
Il y a dans ce mot une composante liée à la "chance", au jeu puisque ce mot est issu de l'arabe Az-Zahr qui est le jeu de dés.
La forme ludique du hasard a intéressé les économistes qui pour tenter de réduire la part du hasard dans leur recherche ont formulé une "théorie des jeux" devenue incontournable dans toutes les analyses économiques se référant aux oscillations des marchés.
Jérôme Monod avait tenté de relier le hasard à une forme de "nécessité", il fut contredit quelques années plus tard.(1)
Et puis il y a Dieu, ou ses équivalences, une forme de pouvoir qui nous dépasse, que certains invoquent par la prière, auquel d'autres se soumettent en toute humilité puisque cette croyance renferme les réponses à toutes les questions qui nous troublent.
Les plus grands scientifiques ont été amenés à admettre la limite de leur maitrise sur certains phénomènes. La boutade d'Albert Einstein "Le hasard c'est Dieu qui se promène incognito" illustre l'humour nécessaire à un agnostique comme lui pour concilier les convictions de chacun.
S'il y a un hasard qui nous réconcilie avec son mystère, c'est bien celui de la naissance: Un spermatozoïde sur des millions, un ovule par mois, deux êtres qui s'accouplent (par quel hasard ?) et un mélange de gènes avec une inexplicable probabilité…de hasards pour qu'apparaisse un être totalement nouveau qui nourrit tous nos espoirs. En fin de compte le hasard alimente souvent l'espoir du renouveau, mais ses lois restent obscures.
Il nous reste indispensable pour espérer, rêver ou nous inspirer comme le reconnaît Balzac:" Le hasard est le plus grand romancier du monde, pour être fécond, il n'y a qu'à l'étudier".(2)
Nous y sommes.

Freddy Chiche

(1) Dans son livre "Le Hasard et la Nécessité" paru en 1970, Monod écrit le passage suivant : « Il n’est ni observé, ni d’ailleurs concevable, que l’information soit jamais transférée dans le sens inverse (c’est-à-dire de l’ARN vers l’ADN). C’est l’un des principes fondamentaux de la biologie moléculaire. ». Cette affirmation s'est révélée fausse la même année, par la publication d'Howard Temin qui découvre que chez certains virus, le VIH par exemple, cette inversion existe. Par ailleurs, sa célèbre réflexion philosophique sur l'origine de l'Homme reste à discuter: "L'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard."
(2) Balzac. La condition Humaine.


II Peintures, Marc Baufrère

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Marc Baufrère, La Respiration du Temps




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Marc Baufrère, Aspiration d'une météorite




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Marc Baufrère, Dans l'intimité de l'Atalante



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Marc Baufrère, A l'intérieur de mon cerveau



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Marc Baufrère, L'Arche du dégel



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Marc Baufrère, L'Aspiration sucrée




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Marc Baufrère, Paysage du non-dit (40)



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Marc Baufrère, L'Envol du feu



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Marc Baufrère, Paysage du non-dit (36)




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Marc Baufrère, La Mort du Papillon



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Marc Baufrère, Paysage du non-dit (41)



A propos des peintures de Marc Baufrère


Milan Kundera dans L’Insoutenable légèreté de l’être décrit la vie comme un brouillon que l’on n’aura jamais la possibilité de mettre au propre, et qu’on se doit donc de rater le moins possible.

Nul brouillon dans la technique de Marc Baufrère, mais bien plutôt la recherche d’une reproduction maîtrisée de hasards. Ce qui a, à l’origine, poussé l’artiste dans cette voie d’abstraction onirique est l’observation d’une simple tache et la prise de conscience de sa beauté, de sa richesse « naturelle ». Depuis plus de 40 ans, il s’est ainsi a-taché à (re)créer ces bizarres architectures. On peut immédiatement le rapprocher d’autres peintres comme Ernst ou Pollock, mais également de certains artistes à la technique très différente, parfois même opposées, comme celle de la plupart des dessins de Fred Deux. Par-delà cette opposition, ils ont en commun cet intérêt pour les beautés étranges, que révèlent leurs oeuvres. La technique de Marc Baufrère interroge directement sur la nature de l’acte créatif. Elle est une lutte permanente avec la peinture prise comme une matière quasi vivante, et l’artiste est autant démiurge dans ce chaos que créature. « Peindre c’est se déchirer soi-même », dit-il, avant d’ajouter que dans la blessure ainsi ouverte naît le questionnement du rapport à soi et au monde. L’homme et l’univers ; l’individu et la société. Ses armes dans cette déchirante lutte ? Bassines, tournevis, pinceaux, grillages ou autres empreintes. Et pendant cet affrontement il n’est pas impossible que des événements inattendus se produisent face auxquels il convient de réagir rapidement, presque instinctivement. L’avantage est parfois aux coulures de peinture, parfois à leur architecte. Pendant et après le séchage interviennent d’éventuels rajouts ; ou bien même le dégagement de profondeurs, l’affleurement provoqué de « roches métamorphiques » enfouies et cachées, au papier de verre. Au fil des années Marc Baufrère a cherché à créer et maîtriser certains effets, y parvenant parfois, en utilisant des produits différents, plus ou moins denses, s’évaporant plus ou moins vite (afin de contrôler les nombreuses plissures par exemple). Le hasard peut parfois survenir de manière anecdotique mais révélatrice. Ainsi la toile « La mort du Papillon » tient son nom du décès réel d’un papillon de nuit englué et noyé dans la lourde glycéro non sèche, et depuis toujours incrusté à sa surface. Ce petit drame a fait sens pour le peintre qui en baptisé la toile ! Qui de l’artiste ou du papillon a terminé l’œuvre ?

C’est parce que les peintures de Marc Baufrère sont à cette insaisissable frontière de la volonté démiurgique et du chaos furieux, étant les enfants d’un hasard provoqué, guidé, mais jamais maîtrisé, qu’elles me renvoient à des thèmes existentiels. Faisant surgir des couples d’opposés structurants, elles sont autant oxymores que certains paradoxes de nos vies et caractères : l’immense et le détail ; l’explosion et l’immobilité ; l’instant et la lenteur ; l’unique et le plusieurs. A ces « et » il faudrait peut-être préférer des « dans » inclusifs, pour transcrire le jeu permanent d’échelles emboîtées. Plonger dans l’une de ces toiles, c’est avant tout voyager dans des espaces où nos repères n’ont en effet plus de valeur (et inversement) : quand la nébuleuse se fait détail, l’infini tient dans peu de choses, et me semble du coup saisissable. A ce moment, c’est à la loupe qu’on le parcoure, qu’on dissèque sa surface dans la densité de quelques centimètres carrés°. Et c’est là que l’interrogation de l’individu comme élément solitaire mais constitutif de la société peut parallèlement prendre sa place.

Paysagiste de l’imaginaire, ce peintre nous propose des visites non guidées en nous-même. Il nous offre la pleine liberté de nous perdre, de nous laisser surprendre. Au matérialisme fini de notre univers immédiat, il oppose celui d’un hasard onirique : indirect et transcendant. Ces étranges structures ne produisent ainsi aucun discours sur nous-même car elles ne peuvent être enfermées dans le cadre d'une compréhension ou signification asphyxiante. Libres, elles ne créent que du questionnement, et faisant cela, l’essentiel. Elles me semblent être une voie privilégiée de compréhension indirecte de notre Être, du Monde, de l’Univers, par les méditations extatiques et/ou inquiétantes qu’elles suscitent.

« Il » propose, « il » offre, « il » permet… Marc Baufrère n’est pas ce « il », du moins pas uniquement ni entièrement. Pas entièrement, nous l’avons dit, de par sa technique (il le dit lui-même sans ambages : « ce n'est pas moi qui peins mais à travers moi que " ça " peint. ») ; pas uniquement, car chacune de ses toiles est recréée, repensée par celui qui l’observe et se l’approprie. Il n’est donc nullement le seul maître de ses œuvres. En ce sens, sa geste artistique incarne l’universalité.

Raphaël Loffreda

° Je ne saurais trop conseiller de grossir les photos des œuvres proposées et de s’y promener. Il y a une quinzaine d’années, l’artiste avait ainsi envisagé de distribuer des loupes à l’entrée d’une exposition.


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27 mars 2008

H comme "Héritier"

J'ai été professeur.

Et j’ai été atterré par l’épisode navrant qu’a raconté Raphaël Loffreda. Des situations semblables, je n’ai pas le souvenir de les avoir vécues… même si au cours de ma carrière, j’ai connu des moments de tension, d’affrontements et entendu de ces discours qui mettent à mal les espoirs et les certitudes.

Mais à mon tour, je voudrais éclairer la discussion en partant d’une anecdote.

Je viens en effet de recevoir un courriel d’un ancien élève perdu de vue. W (appelons-le ainsi) est « issu de l’immigration ». C’était et c’est un jeune homme éveillé, assoiffé, ne manquant ni de dignité et d’humour, tout juste un peu (trop) machiste, mais avec le sourire, sans agressivité aucune. Il est élève de l’Ena, en stage à Londres. Il a réussi et il me fait l’honneur d’assurer que j’y suis, que nous (ses profs, les profs) y avons été pour quelque chose. Loin d’opposer cela à ce dont a parlé R.L. je formule quatre observations sur les deux faits.

La première :

Quelles que soient les pesanteurs sociologiques, les murs de verre, les déterminations urbanistiques, démographiques, économiques etc... (et elles sont nombreuses, variées, insidieuses et lourdes...), il est encore possible, même si c'est difficile, ô combien, à des jeunes gens de famille très modeste d’être bien dans leur peau de lycéen, d'aimer apprendre, d'apprécier ce qu'on fait dans une classe qui marche d'un lycée qui tourne bien, d'y réussir (et sans le marchepied de la différenciation positive pour accéder à sciences Po), de respecter ses profs et d'en être respecté.

Ce qui joue dans tout ça? Plein de facteurs pas tous repérables... Un lycée au centre ville... mais avec un recrutement "républicain" rassemblant élèves du centre, des faubourgs et banlieues, y compris « quartiers ». Peut-être faut-il maintenant sortir les lycées des ghettos...W m'a dit avoir toujours aimé l'école et le travail scolaire, surtout depuis qu'un jour,  gamin, au Maroc, il s'est fait complimenter par un grand-père à qui il avait montré son cahier (louanges soient rendues au vieux monsieur, peut-être jamais scolarisé, en tout cas pas comme W, mais habile et clairvoyant!)... Et puis sa classe rassemblait plein d'élèves compétents... Et puis les profs avaient de l'expérience et lançaient des projets ambitieux.

Tout ça illustre-t-il la valeur du contre exemple? Est-ce l'alibi de la promotion sociale/scolaire d'une exception à la règle? Peut-être en partie, oui, d'accord, sans doute... Et si c'était aussi l'illustration qu'il reste une part de choix, de droit à la construction de soi, d'autonomie du jugement, bref de liberté à saisir et assumer?

La deuxième :

Si jamais, quelque part, on ne fait pas à cet ancien élève la place qu'il mérite, pour des emplois reconnus, gratifiants et pourquoi pas bien payés, si jamais quelque part le seul énoncé de son nom ferme des barrières, et gâche ses compétences et ses efforts, alors là, lui, tellement plus légitimement que bien d'autres, il pourra être tenté par… la haine!

La troisième :

Si une administration scolaire décourage les bonnes volontés, mégote sur les postes, multiplie les changements de cap, les nomenclatures et les formalismes, ça peut faire très mal et ça n'est pas tolérable. Et si des poignées de jeunes abusés, complaisants envers eux-mêmes, encouragés à la victimisation de soi-même, poussés à la malveillance par des ennemis de la République, pourrissent la vie d'une classe, d'un établissement, ça peut faire mal, et d’abord à ceux qui seraient en mesure de réussir comme W. et ça n'est pas tolérable.

La quatrième :

Des élèves, des profs, des projets... tous peuvent échouer. Ponctuellement, partiellement... Comme partout ailleurs. Et ça peut n'être vraiment pas bien grave. En matière d’école, de parcours scolaires, d’enseignement… on est au cœur du vivant. Je reconnais l’apport de l’éclairage que donnent les études savantes, la validité des concepts théoriques, l’intérêt des approches d’ensemble. Mais j’aimerais qu’on n’enferme pas le cœur de la question dans des séries d’oppositions binaires : échec/réussite, centres/banlieues, héritiers/sauvageons etc. La dimension humaine, personnelle, biographique de l’école souffre d’être étouffée sous les discours généralisateurs et les formules définitives et sans appel. En matière d’alimentation, de sexualité, que sais-je encore, tout ce qu'on vit n’est pas toujours et totalement illuminé de plénitude et de réussite… Et pourtant, on s’épargne alors les rages dénonciatrices et les éditoriaux bien sentis. Ne pourrait-on également, parlant de l’école, accéder à un peu de calme et de sérénité ?

Mais sans doute est-il plus facile d’entonner le chant de la haine…

Jean-Christophe Haglund

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25 mars 2008

H comme Habit, Habitant, Habitude.

Mon premier est le contenant, Mon second est le contenu, Mon troisième définit le parcours répétitif et fermé de l’ensemble, l’Homme.

La racine commune de ces mots étant le latin « habere »= avoir, on découvre que l’avoir produit de l’être, et une question surgit : peut-on être sans avoir ?

À première vue, oui. Être est subjectif, d’abord. Mais c’est aussi une attribution reconnue par la communauté humaine : « Un être humain ».

Un être humain marchant, nu, dans un désert, et se sentant être, est imaginable. Si au bout du désert, il y a un poste-frontière, la donne est tout autre. Pas d’habit(s), pas de papiers, tout humain qu’il soit, l’être est suspect. On commence par l’habiller. D’une cellule de prison. Ou d’une camisole de force.

L’être humain pourrait dire qui il est, d’où il vient. À condition d’être compris. Il possède une langue, l’organe, évidemment, et un langage. Pas forcément le même que celui du garde-frontière. De toute façon, il n’a pas de preuves. Pas de burnous, de boubou, de jean, de pagne, qui puisse orienter la question de l’origine (on est toujours dans le registre de l’avoir). Pas de papiers rédigés dans une langue présumée être la sienne. Pour le garde-frontière et l’État qui est derrière lui, malgré la possession d’un corps, présumé « habitant », il n’est rien . Il manque deux éléments sur trois de la charade donnant accès au tout.

Reprenons le détail :

Habit :

Peu de peuples, même primitifs, même sous des climats très chauds, vivent nus. Souvent, seuls les femmes et les enfants sont nus. Les hommes portent un cache-sexe quelconque, ou un étui pénien. L’angoisse de castration a de l’ancienneté. « Il n’est pas sans l’avoir » (J.Lacan)

Sous nos climats, la question ne se pose pas, apparemment. La nudité, en public, est provocation ou folie. Nos vêtements nous protègent du froid. Mais nos habits, c’est leur fonction première, nous désignent, présupposent ce que nous sommes. Habit est d’abord celui du moine, il expose ses obligations. S’il ne les respecte pas, « l’habit ne fait pas le moine ». Mais l’Histoire et l’observation quotidienne montrent que l’habit dit la vérité et le mensonge. Comme les mots.

Aujourd’hui, dans notre quotidien, le vêtement l’emporte sur l’habit. La commodité l’emporte sur l’information (sexe, statut social, profession) à avouer, ou à imposer*, aux autres. L’habit ne reprend ses droits qu’à l’occasion de mondanités ou de cérémonies. Les couturiers et les habilleurs ont encore de beaux jours devant eux.

Habitant :

L’ancien mot, habiteur, était plus « parlant », mais sans doute déjà, pour nos lointains ancêtres, moins euphonique. Ils l’ont donc laissé pour habitant, dont les échelles multiples (du monde, d’un pays, d’une ville , etc), font oublier le premier sens : habitant (possesseur) de son corps (« habeas corpus » signifie qu’un accusé ne peut être jugé en son absence, sans avoir comparu). L’être a un corps qu’il habite, et qui en même temps le fait être. Là encore, « il n’est pas sans l’avoir ».

Habitude :

Le mot contient une idée de fixité, de constance, de répétition, et en même temps de mouvement. L’habitude est un rapport : au temps, à l’espace. Elle est contraignante. Il n’est pas facile de changer d’habitudes (les habitudes ne sont que les parties identifiables de l’habitude). Il faut souvent « rompre » avec ses habitudes, pour s’en libérer (les mauvaises) ou s’adapter à une nouvelle réalité (qui a une fonction de contenant). Il en reste toujours une partie, compatible, et la mémoire de ce qui a dû être abandonné., et qui reste prêt à être repris, dès que possible.

Yves Leclercq

* Dans les années 1970, au plus haut du prestige de la psychiatrie et de la psychanalyse, il était apparu aux plus jeunes que s’habiller en milord ou revêtir une blouse blanche n’avait aucun intérêt. Il fallait tout faire pour abolir la distance entre le patient et le thérapeute. La résistance à ce renoncement à la différence caractérisait les services universitaires.

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21 mars 2008

H comme Haine (suite)

L'agression que Raphaël Loffreda rapporte dans le billet précédent (Haine) soulève le problème de la violence et me pousse à reproposer à la discussion cette réflexion:

On a longtemps cru que la violence et la non-violence s'opposaient, étaient destinées à évoluer en sens inverses : si l'une augmente, l'autre doit régresser. En particulier le progrès de la non-violence devait engendrer le recul de la violence. Il faut, hélas ! déchanter. Les choses, une nouvelle fois, ne sont pas si simples. Le progrès de la non-violence peut faire reculer le violence , mais il peut aussi, ce qui n'était guère prévu, la réveiller, lui redonner sens et chance.

L'Ecole en est l'illustration. L'Ecole n'a sans doute jamais été un sanctuaire. Il reste que la violence qui, depuis une vingtaine d'années s'y déploie, est bien quelque chose de nouveau (soixante agressions quotidiennes contre les professeurs!): il ne faut pas confondre les bagarres entre élèves et les chahuts qui ont toujours existé avec les agressions contre des élèves et des professeurs (dites incivilités). Les causes de cette situation nouvelle sont sans doute multiples. L'une d'entre elles me semble être la non- violence elle-même. Doucement mais sûrement la violence a été traquée dans l'Ecole française : par la suppression progressive puis totale des châtiments corporels, et parallèlement, auprès des élèves, par une action délibérée et soutenue pour disqualifier moralement les comportements violents ; les principes de cette action étant : 1- qu'il faut substituer le dialogue à la violence ; 2- qu'il ne faut même pas répondre à la violence par la violence. Ce faisant, maîtres et élèves élaboraient une manière plutôt harmonieuse de coexister (je pense aux années 70). Manière toutefois bien fragile parce que tributaire d'une évolution commune des uns et des autres, notamment d'un accord sur l'idée de la supériorité du langage sur la violence.

Mais cette idée ne va nullement de soi, et qu'arrivent dans l'Ecole des jeunes gens qui n'ont pas connu cette évolution, qui ne sont pas convaincus que le recours à la violence est dégradant, qui sont même parfois convaincus du contraire, qui voient dans la capacité d'en user le signe du courage physique, et dans le refus de se battre la marque de la lâcheté (certains parlent d'une "morale de guerrier") ; qu'ils aperçoivent de surcroît que leurs forfaits demeureront probablement impunis, alors on comprendra aisément que l'Ecole, devenue non-violente, soit non seulement mal armée pour se défendre mais aussi une proie bien tentante (comme un pays pacifiste- et non pacifique- peut l'être pour un voisin qui ne l'est pas), d'autant plus qu'agressée, elle a, pendant longtemps, eu beaucoup de mal à ne pas se croire l'agresseur.

La solution n'est pas simple. Elle ne consiste certainement pas à revenir aux châtiments corporels. Mais pourra-t-on faire l'économie, au moins pour un temps, d'un retour à une rigueur et à une discipline qu'on avait cru pourtant avoir dépassées ?

pierre gautier

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18 mars 2008

H comme Haine

La volonté d'écrire un billet sur ce sujet ne procède pas d'une démarche intellectuelle. Elle s'est imposée à la suite d'une sorte d'agression récente dont j'ai été l'objet, et à la façon dont j'ai digéré la chose par la suite. Je suis jeune professeur agrégé d'histoire. Jeune par mon âge, moins de trente ans, et jeune par mon expérience puisque je n'ai pas encore trois années d'ancienneté.…

1. Les faits

Janvier, 17h30. Le soir tombe encore précocément à ce moment de l'année et c'est dans une pénombre bien installée qu'avec un collègue nous longeons la grille du lycée, en direction de la gare. Les graviers que nous projetons maladroitement avec nos pieds aveugles ne sont pas de ceux que nous recevons soudain. Bien que mollement, ils avaient été bel et bien jetés dans notre direction. Le « Oh, les profs d'histoire ! » qui les accompagnait ne pouvait guère être le fait du hasard. Volte face : nous allons directement vers le groupe de jeunes, alors immédiatement rejoint par deux autres.

- C'est vous qui nous avez jeté ces cailloux ?

- Ouais, et alors ?

Je m'attendais à tout sauf à l'évidence assumée, pensant qu'ils retourneraient la question contre nous, nous accusant de les stigmatiser.

- Vous savez ce que signifie de jeter des pierres sur quelqu'un ? Que c'est dangereux ?

- Enculés! Fils de pute de profs de leur race qu'il faut buter; on s'en tape.…

Premiers arguments, primaires et violents. Assez habituels, du moins attendus. Ajoutons un « J'emmerde M. (le nom de notre proviseur) » et la boucle est bouclée. Ces injures procèdent du groupe, de la représentation, du pur rapport de forces et de l'intimidation. Tandis que mon collègue cherche à discuter avec deux d'entre eux (dont un de ses propres élèves, d'où leur connaissance de notre statut de professeurs), j'en écarte un du groupe, au hasard, et essaye de parler. Lui :

- Ouais, mais en histoire vous racontez n'importe quoi, vous connaissez rien à rien.

Mon réflexe : il va me lancer sur le conflit israélo-palestinien ou la Shoah. Peut-être à cause des pierres lancées, peut-être du fait de préjugés collectifs inconscients (il était typé arabe), mais simple réflexe. Et faux qui plus est, car il me parle d'obus, de roquettes et me mime même un bazooka : « Vous parlez pas du Kurdistan. Moi j'ai connu tout ça ! La guerre, les morts »

- Si j'en parle, avec la Turquie, et les barrages.…

- C'est encore des conneries tout ça. Moi je parle des morts.…

- C'est vrai que j'ai eu la chance de ne pas connaître cela, mais...…

- Quoi ! Tu dis quoi là ? Que c'est pas vrai ? Attends, t'as rien vu, donc t'as le droit de rien dire. T'as pas le droit.

Réponse classique du professeur que je reste : « Et l'Empire romain, et tout ce qui s'est passé il y a des siècles, qui peut en parler puisque personne ne l'a vécu ? » Un de ses copains me semble acquiescer. Mais lui :

- De toute façon les profs sont tous des bâtards.

J'apprends alors confusément qu'il a été « foutu dehors », « lâché » en fin de troisième, et qu'il le ressent visiblement avec une profonde injustice et violence subie. Certains de ses amis sont du lycée professionnel voisin, mais lui semble être en dehors du système scolaire.

- Tous ? Vraiment tous les profs sont comme tu le dis ?

- Tous, parce que vous êtes tous les mêmes.

Je ne sais plus comment, mais il me dit que JE suis l'Ecole, parce que je suis professeur. Contrairement à un autre de ses camarades il est totalement hermétique à mes arguments. A partir de là, dans sa logique, je peux et je dois payer :

- Je lance une pierre à un prof, si je le touche, je suis content. Ouais.

Puis ils s'en vont. Le tout n'a peut-être duré que deux minutes de marche lente sur moins de 100 mètres, dans la rue devant notre lycée.

2. Au-delà de l'anecdote.

J'ai pour différentes raisons liées à ma propre scolarité (difficile, dans une banlieue du 93) et à mon métier été fortement interpellé par ce qu'il faut bien appeler cette discussion.

Ce qui m'a frappé après coup a été mon assimilation pleine et entière à l'institution scolaire. Ce jeune homme fonctionnait selon le principe antique de solidarité ethnique qui justifiait dans le monde grec le droit de prise et de représailles (un Béotien vous a fait du tort, vous pouvez légitimement vous venger et vous « rembourser » sur n'importe quel autre Béotien). Il est clair que je ne bénéficiais pas alors d'asylie (immunité et protection). Par son seul regard, je n'étais plus maître de mon identité, je ne m'appartenais plus, et je devais répondre de sa haine. Le mot est sûrement fort, mais ce fut pour moi un viol identitaire. J'ai, sans exagérer, ressenti l'incompréhension de la victime dans un génocide (voir billet Génocide 2/2). J'étais l'École, j'étais l'ennemi, j'étais donc la cible. Je n'avais pas du tout réalisé combien mon métier engageait une identité sociale. Par ailleurs j'étais nommé « autre », immédiatement placé hors de leur groupe par une valse préliminaire d'injures.

J'ai ensuite cherché à saisir son fonctionnement, sa parole, et y ai trouvé une certaine cohérence, due à la souffrance ressentie d'une injustice première (et scolaire). Il ne rejette pas la légitimité du savoir, et il ne rejette pas non plus l'école comme lieu de transmission de celui-ci, bien au contraire. Ce qu'il récuse c'est la non prise en compte de sa propre connaissance par l'école, d'en avoir été d'emblée exclu. Ainsi : « je ne sais pas parce que je n'ai pas vécu » et « lui sait car il a vécu ». Il peut donc parler, asseoir une autorité autrement légitime que la mienne, usurpée. Tous les deux fondons notre pouvoir sur le savoir, mais la source de celui-ci est différente : contrairement à ce que j'ai cru sur le coup, il n'était pas uniquement dans un rapport de forces physique. C'est ainsi que j'ai mieux compris le rejet premier et immédiat de l'autorité de notre proviseur. Cette haine me semble provenir du sentiment d'injustice lié à l'impossibilité de se faire reconnaître comme individu (avec son histoire, ses références et son expérience). Pour rebondir sur certaines pages du dernier ouvrage de Daniel Pennac (Chagrin d'école), que je lisais alors (hasard ?), il n'a pas eu le sentiment de pouvoir exister.

Raphaël Loffreda

Posté par pierregautier75 à 11:43 - H - Commentaires [21] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 mars 2008

H comme Homoparentalité

C’est un néologisme, préparé en vue de sa généralisation : homo =
même, parentalité, également néologisme, dérivé de parental.
Le mot " homoparentalité " doit désigner la qualité de parents
reconnue à un couple dont les membres sont de même sexe et qui
déclarent avoir en charge des enfants.
Si les deux parents sont de sexe masculin, les enfants ne peuvent
être qu’adoptés.
Si les deux parents sont de sexe féminin, les enfants peuvent être
adoptés, ou mis au monde par l’une ou l’autre des conjointes (ou par
chacune d’elles) après fécondation par un don de sperme, naturel ou
artificiel.
Dans un cas comme dans l’autre, la filiation biologique est
considérée comme sans importance. Il suffit d’invoquer la culture,
qu’il est possible, dès qu’il s’agit de l’humanité, de substituer
complètement à la nature*.
Selon ce principe, un garçon n’est pas un garçon, une fille n’est pas
une fille, si personne ne le leur a dit. En l’absence de cette
désignation de leur sexe, ils ou elles ne sont pas en mesure de se
poser la question (de la différence devenue contingence), et ne
peuvent exprimer et mettre en actes un désir pour l’autre sexe. Le
désir serait conditionné à une information préalable, et façonné par
son contenu.
Une autre conséquence du transfert à la culture de la totalité de la
différence des sexes permettrait d’introduire un élargissement de la
parentalité sous les formes suivantes : X, fils, ou fille, de Mr Y,
et de Mr Z ( Y, né Z , en cas de mariage), et, X, fils ou fille de
Madame Y et de Madame Z (ou Y, née Z, en cas de mariage).
Cette évolution simplifierait considérablement la réponse à la
question naïve posée par les bambins: " d’où viennent les enfants ? "
" On va les chercher à la Mairie " deviendrait suffisant.
L’exclusion culturelle des corps et de la différence des sexes,
soutenue par un puissant " lobby " et largement acceptée par de
nombreuses sociétés qui se veulent modernes, rencontre cependant une
résistance. Une résistance honteuse, se sentant " out ".
Madame Sylviane Agacinski, Philosophe, Professeur à l’EHESS, rappelle
en termes prudents (Le Monde du 22 Juin 2007) que la définition
bilatérale de la filiation : fils ou fille de Untel et de Unetelle,
est universelle. On ne repère aucune exception dans une culture
particulière.
Fait de culture universel, selon la définition de Lévi-Strauss. Ou
fait de nature, qu’on a fini par reconnaître à l’évitement de
l’inceste ? L’acte de nomination est lié à la fonction de la parole,
également condition de toute culture. Les cultures sont différentes,
mais toutes les sociétés humaines ont une culture. Dont la
possibilité est donc un fait de nature.

J’aurai la prudence de ne pas ajouter : C.Q.F.D

Yves Leclercq

* La contradiction entre ce " tout culture " et le " tout nature " ne
semble pas gêner les pratiquants des deux absolus réunis..

Posté par pierregautier75 à 15:45 - H - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 mars 2008

H comme Harcèlement

Qui harcèle ment.

Quand celui-ci dit qu’il ne fait que manager. Alors qu’il abuse de sa position de pouvoir et qu’il fait souffrir autrui au-delà du supportable. Et aussi le contraire : le Harcelé ment.

Parfois, en tout cas, lorsqu’il raconte qu’il est harcelé alors qu’il souffre simplement (si l’on peut dire) - la souffrance pouvant être par ailleurs jouissive et le statut de victime confortable - d’exécuter les ordres de sa hiérarchie.

Ainsi le harcèlement est utilisé par les acteurs du travail comme objet de fantasme un peu terrifiant à manipuler en fonction des intérêts de chacun et selon les situations. On peut en conclure qu’il y a toujours une suspicion d‘exagération ou de mensonge dans ce qui se dit au nom du harcèlement, le harcèlement mentant donc toujours un peu. D’où ces pénibles enquêtes dans les entreprises sur les présomptions de délit de harcèlement moral qui patinent un peu.

Mais qu’est-ce donc que le harcèlement ? La pratique est ancienne et n’a jamais autrefois produit autant de littérature qu’aujourd’hui. La modernité l'a conceptualisée et l’a mise à la mode. Le travail dont l’origine est tripalium – instrument de torture – n’est aussi sans doute plus ce qu’il était. Le bonheur est désormais recherché et la souffrance interdite. Les droits de l’homme sont passés par là et le mot dignité est entré dans le code du travail.

Mais répondons plus précisément à la question. Le harcèlement moral est un délit puni par la loi (2002) et cinq notions successives ayant des liens de causalité la définissent : 1/des agissements répétés ; 2/ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail ; 3/susceptibles de porter atteinte aux droits et à la dignité du salarié ; 4/ou d’altérer sa santé physique et mentale ; 5/ ou de compromettre son avenir professionnel.

Voilà qui est dit. La définition est large. Elle permet cependant d’encadrer le regard et de visiter les situations. Mais la vraie difficulté demeure la mesure de ce qui relève de la barbarie ou de l’exercice de l’autorité, du sadisme ou du commandement. Combien ne faut-il pas répéter un ordre à un subordonné qui ne fait pas ce qu’on lui demande pour ne pas être accusé de harcèlement : deux, trois, ou quatre fois ? Recadrer avec fermeté une personne qui n’effectue pas sa mission devient-elle une pratique délictuelle ?

L’exercice de l’autorité produit toujours un peu de harcèlement. On peut donc parler de harcèlement banal. Mais il y a des cultures d’entreprises plus harcelantes que d’autres. C’est-à-dire plus violentes. Les harcèlements sont alors le syndrome d’une gouvernance qui fonde sa gestion des ressources humaines au même niveau que les autres ressources, au même niveau que les choses, les buts – la volonté d’atteindre l’extrême performance – justifiant alors tous les moyens.

La grande distribution en a pu être le fleuron. On y presse le salarié , et notamment les cadres, comme des citrons jetables. La performance poussée ainsi jusqu’à l’absurde humain produit alors son contraire : la contre-performance nourrie par la résistance des acteurs qui ne veulent plus de ce contrat social-là, défaillant et indigne.

Jean-Paul Guedj (consultant et auteur, notamment de La Perversité à l'oeuvre, Larousse 2OO7)

Posté par pierregautier75 à 12:05 - H - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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