20 février 2008
G comme Gauche (refonder la)
Dans la République des satisfaits JK Galbraith évoque le moment où, aux Etats-Unis, les pauvres sont devenus minoritaires. Jour heureux et inquiétant. Heureux: comment ne pas se réjouir de cette diminution de ceux qui souffrent matériellement? Mais jour inquiétant aussi puisqu'il comporte la menace pour les pauvres restants d'une exclusion redoublée.*
Les pays européens, dont la France, ont, quelques années ou décennies plus tard (au cours de trente glorieuses), franchi le même cap.
Si un prolétaire est un homme qui, dans une société urbaine, "n'a rien d'autre à perdre que ses chaînes", alors il faut dire que nos sociétés ont cessé d'être des sociétés de prolétaires**; ceux-ci n'ont pas disparu mais ne constituent pas la majorité de la population.
Et si on appelle bourgeois ou petit-bourgeois un homme qui, dans une société urbaine, a "autre chose à perdre que ses chaînes", alors on peut dire que nos pays sont devenus majoritairement petit-bourgeois: ainsi en France au cours des cinquante dernières années, en pouvoir d'achat c'est-à-dire en euros constants, le salaire annuel moyen ouvrier a plus que triplé (4644 euros en 1949 et 16074 euros en 2001), le patrimoine moyen des Français a presque quintuplé (47000 euros en 49 et 200000 euros en 2001) et, contrairement à ce qui est très souvent affirmé, le pourcentage des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté n'a cessé de diminuer : 17,9% en 1970 et 12,1% en 2005 (pour le seuil à 60% du revenu médian et alors que ce seuil a sensiblement augmenté entre les deux dates, passant de 439 à 817 euros constants)***.
La gauche (socialiste) a élaboré ses principes dans et pour des sociétés de prolétaires. Elle ne pourra faire l'économie de leur révision si elle prétend accéder au pouvoir et, de cet endroit, non seulement poursuivre sa lutte contre la pauvreté et l'exclusion, mais représenter la majorité de la population, puisque celle-ci est devenue petite-bourgeoise, par ses moyens matériels, sa manière de vivre et ses aspirations. Il faudra en premier lieu qu'elle renonce à faire du mot "bourgeois" un mot infâmant. Ce qui ne sera, on s'en doute, pas facile, étant donné les habitudes acquises; mais peut-être pas impossible puisqu'après tout c'est bien la bourgeoisie qui, la première en France, avec la Révolution, a incarné la pensée de gauche.
Pierre Gautier
*D'un certaine façon tout le livre de Galbraith est consacré à ce moment: puique son objet est de mettre en évidence les dangers multiples qui apparaissent lorsque les "satisfaits" deviennent (électoralement) majoritaires: à commencer par le développement d'une "culture du contentement" peu proprice au progrès.
** Si elles l'ont jamais été au sens strict de l'expression, puisque, comme le fait remarquer Raphaël Loffreda dans son commentaire ci-dessous, même au 19° siècle les prolétaires étaient quantitativement parlant minoritaires.
*** Toutes ces données peuvent être facilement retrouvées en tapant: INSEE pauvreté.
17 février 2008
G comme Génocide (logos et thanatos) 2/2
« Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre.»
Himmler, octobre 1943, discours devant des officiers supérieurs de la SS, à Poznan.
Nous l’avons dit dans le billet précédent, un génocide est, contrairement au sens que le terme tend à prendre, un phénomène essentiellement qualitatif et non quantitatif. Un génocide est fondamentalement différent, par sa nature, d’un massacre de masse ; et donc, un massacre de masse, aussi massif et horrible puisse-t-il être, n’est pas nécessairement un génocide.
Comment fonctionne donc un génocide ? Comment se met-il en place ? Sans entrer dans de fastidieux débats, ici hors de propos, il convient d’emblée de préciser que chaque génocide a sa particularité propre, mais que pour le comprendre une approche comparative et pluridisciplinaire est nécessaire ; il n’y a pour le moment que trois exterminations qui font une unanimité suffisante autour de leur qualification de génocide par les historiens pour qu’on les retienne : les Arméniens en 1915-1916, les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale (ainsi que les Tziganes) et les Tutsis en 1994.
Logos. A l’origine il y a le regard et le discours porté sur l’Autre. Un regard qui crée l’altérité, plus qu’il ne la révèle ; une parole qui la stigmatise. Dans tout processus génocidaire intervient donc, en amont, la définition essentielle d’un « Nous » et d’un « Eux ». Peu importe que ces deux groupes soient réels ou fantasmés : ils identifient, ils figent, et ils créent. Ils élèvent une frontière imaginaire de haine. Combien de Juifs se sont-ils « découverts » juifs précisément parce que catalogués comme tels, et persécutés pour le simple fait de l'être. Les Tutsis ne constituaient ainsi aucunement une ethnie différente des Hutus ou des Twas dans le Rwanda précolonial : c’est le discours du colonisateur belge qui a ethnicisé et figé des catégories sociales fluctuantes, créant et utilisant la figure de l’ « étranger », de l’ « ennemi ». Pourtant, au printemps 1994, des « Hutus » ont bien exterminé des « Tutsis ». A l’origine donc, le Verbe. Et un Verbe violent, emprunt de haine, qui refuse à terme à l’Autre le droit à l’existence par l’implacable équation « Eux ou Nous »*. Systématiquement le génocide procède ainsi d’une psychose paranoïaque : le groupe ennemi, interne au « Nous », et donc d’autant plus dangereux, met en péril l’existence de la nation (dans le cas turc) ou de la « race » (dans les cas allemand et rwandais). Cette production d’altérité est bien la recherche de la pureté ; et de cette pureté dépend la survie du groupe : haine et peur. On ne trouve pas autre chose dans les projets des jeunes-turcs, de la révolution nazie ou la doctrine du Hutu Power. Ainsi en est-il de la présentation, en guise de justification, du génocide des Tutsis comme d’une mesure préventive, ou de la psychose hitlérienne à l’égard du complot juif mondial (bolchevique et capitaliste d’ailleurs !). Cette altérité se révèle également essentielle au moment du passage à l’acte : elle en rend les premiers coups plus faciles à assumer (avant qu’une dynamique propre, auto-justificatrice, s’instaure, en forme de « jurisprudence » de l’acte de tuer comme dans le cas des Einsatzgruppen) : on ne tue pas un homme, on tue un inyanzi (cafard), un parasite juif.
Thanatos. La construction de cette idéologie ne se limite pas à la violence discursive, mais trouve sa traduction factuelle dans l’exclusion du groupe social du « parasite » identifié. C’est très clair dans la politique raciale du IIIe Reich. Cette exclusion plus ou moins symbolique de l’espace social trouve un exutoire violent dans des prodromes de violence (ainsi dans les violences répétées envers les Tutsis depuis les années 1960, la Nuit de Cristal en novembre 1938 ou les Arméniens tués massivement dès la fin du XIXe dans l’empire ottoman : 200.000 assassinés en 1895-1896 dans les montagnes du Sassoun ou bien lors des massacres d’Adana en 1909). Les passages du discours à l’exclusion sociale puis à l’atteinte physique représentent des seuils de maturation du génocide. Sa phase finale, où il devient exactement génocide, est celle de la décision d’extermination totale (car au nom de la pureté et de la sauvegarde de l’entité supérieure il ne peut y avoir de concession), de sa planification et de sa réalisation. Ceci explique que les génocides ont pour le moment toujours été perpétrés par des États, seuls détenteurs de la puissance coercitive. Des États contre un « groupe » d’individus, en réalité guère organisé, donc. Violence à sens unique…
La violence génocidaire apparaît ainsi pleinement rationnelle. Elle a sa logique propre et sa cohérence sinistre et morbide, quand bien même les images crues, les témoignages et les discours officiels s’efforcent de solliciter l’émotion du citoyen ou du téléspectateur. Le comprendre c’est refuser de l’amalgamer à d’autres violences, parfois aussi horribles concrètement, mais de nature différente malgré tout.
Raphaël Loffreda
*Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Seuil, 2005. Cité in Yves TERNON, Guerres et génocides au XXe siècle, p.376. Il est à noter que cette terrible équation n’aboutit pas obligatoirement sur une extermination physique : Hitler jusque vers la mi 1941 envisageait ainsi très sérieusement une déportation massive des Juifs (certes, comme le souligne Philippe Burrin, proche d’un projet d’extermination).
14 février 2008
G comme Génocide (mot et usage de faux) 1/2
Le mot fait frémir. Difficile de le prononcer sans voir défiler les horreurs du siècle à peine écoulé. Génocide. Selon l’étymologie expliquée par son concepteur (du mot), Raphaël Lemkin, « ce mot est formé de deux entités : genos, terme grec, d'un côté, signifiant race ou clan, et cide suffixe latin de l'autre comportant la notion de tuer. » L’alchimie est posée, du moins le semble-t-elle. Elle ne l’est cependant pas car le terme divise : il n’a pas le même sens pour le juriste, l’historien ou le citoyen. Droit, Histoire et Morale, donc : des catégories qui font rarement bon ménage, mais qu’une compréhension instinctive tend trop souvent à lier, ce qui est ici le cas. L’ambiguïté loge en réalité au cœur du concept, et lui est largement intrinsèque. Face à ce constat, l’analyse historique ne peut cependant se satisfaire d’un semblant de relativisme, d’un jeu de « points de vues » et doit bien au contraire chercher toujours à définir au plus près de la réalité ce que revêt le terme, ce qui s’y cache et s’y tapit*.
L’une des lois d’airain qui s’impose à tout chercheur, à toute réflexion sur le génocide (en général ou en particulier) est celui de sa négation. Laure Coret, spécialiste de l’écriture de la violence, me l’écrivait récemment : tout génocide s’accompagne inévitablement, quasi mécaniquement, de son déni. Ce déni, aussi scandaleux qu’il puisse paraître, est au départ à mon sens salutaire : « pour nommer génocide un événement, il faut être en mesure de douter de l’emploi de ce mot […] et d’accepter de [le] comparer [à] plusieurs événements plus ou moins similaires. »** Sans le doute, difficile de ne pas succomber à la tentation de qualifier de summum de la cruauté et de la barbarie les événements dont on est témoin ou dont on a connaissance, litanies de civils massacrés. D’autant que le mot a de l’importance, puisque l’ONU est sommée d’intervenir immédiatement en cas de génocide : politique, géopolitique émotion… autant de regards qui ne doivent entrer dans une qualification historique de génocide. Cruauté ? Barbarie ? Nous sommes déjà dans le lexique de la sauvagerie, de la passion, proche de l’irrationnel; or la violence génocidaire, si elle adopte la forme de la sauvagerie, est on ne peut plus rationnelle, méticuleusement pensée, préparée et encadrée par l’État qui la perpètre. C’est là que se situe l’essentiel du glissement sémantique, le dévoiement du concept qui en perd ainsi toute sa force car toute sa particularité. « Génocide » tend de plus en plus à désigner communément l’horreur paroxystique, la violence extrême et absolue, déchaînée. Un génocide se mesurerait à la façon dont les hommes sont tués, en l’occurrence de manière barbare et « inhumaine » (comment tuer humainement ?), au nombre de morts. Il prend ainsi place dans une hiérarchie des souffrances et des horreurs non sans s’adjoindre une dimension quantitative réductrice. Cet usage du mot réduit également, certes à son insu, le degré d’horreur, ou de souffrance, des populations simplement massacrées, ou assassinées !
Or le génocide est absolu, il est entier et essentiellement qualitatif. Comme l’énonce clairement, l’article 2 de la Convention de l’ONU (1948) : « Le génocide s’entend [des actes] commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel. » Aussi terrible et dur à dire que cela puisse être, l’horreur du génocide réside dans le couple intention-réalisation. Sans lui, le qualificatif perd toute sa substance, et son sens. Il ne devient finalement plus qu’un synonyme de son proche concept de crime contre l’humanité, forgé également au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le génocide est but en lui-même, il est intention, planification, objectif existentiel pour le groupe qui le commet ; le crime contre l’humanité « traduit l’assujettissement des moyens à une fin », en l’occurrence celle de la guerre***. Il faut donc fermement refuser de qualifier un massacre, aussi horrible soit-il, de génocide par simple prise en compte du dépassement d’un seuil de violence, arbitrairement fixé. C’est dans sa nature profonde que le génocide doit être compris, et c’est en elle qu’il puise ce qui le rend effroyable : on se doit de saisir l’archéologie de la haine, et avant tout comprendre, pour mieux le déconstruire, le discours qui précède l’extermination. Il faut également refuser la dimension relativiste de la définition juridique énoncée en 1948 (et citée plus haut) par l’ONU et reprise généralement dans les codes pénaux nationaux, notamment français, qui peut laisser entendre qu’un génocide puisse découler de l’intention de tuer une « partie » seulement d’un groupe de population. Il est contradictoire avec la dynamique génocidaire de considérer que l’intention meurtrière puisse se limiter à l’extermination d’une partie seulement d’une population**** : si génocide partiel il peut y avoir, c’est uniquement dans sa réalisation, or si le passage à l’acte est fondamental pour qualifier un crime de génocide (car l’intention ne peut suffire), il n’est pas l’élément essentiel pour le qualifier.
Raphaël Loffreda (historien)
*Ma réflexion, personnelle à l’origine, s’appuie largement sur la récente et intelligente synthèse d’un historien spécialiste de la question : Yves TERNON, Guerres et génocides au XXe siècle, Odile Jacob, 2007.
**Ibid, p.12.
***Ibid, p.86.
****Le terme de « groupe détruit » employé par les Nations unies pose également problème, puisque ce groupe est largement fantasmé (voir le prochain billet). Le code pénal français lève cette dangereuse ambiguïté en ajoutant aux catégories nationale, ethnique, raciale ou religieuse, tout « groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire ». Y. Ternon, Ibid, p.85.
07 février 2008
G comme Gènes (et politique)
Vassiliki-Piyi Christopoulou (historienne des idées)
« L’infidélité est-elle d’origine génétique ? » se demande Robert Wright dans son célèbre ouvrage L’Animal moral : psychologie évolutionniste et vie quotidienne (1995). La synthèse de multiples travaux de « psychologie évolutionniste », terme jugé plus politiquement correct que celui de « sociobiologie humaine » utilisé jusque là°, lui permet de répondre par l’affirmative. Après avoir déchaîné les passions outre-Atlantique, mais aussi dans notre vieille Europe, cette nouvelle sociobiologie intégrera peu à peu des modèles de « co-évolution gène-culture » qui rompent avec le strict déterminisme génétique des débuts.
Il n’empêche que des questionnements du genre « les émotions sont-elles naturelles ou culturelles ? » se réclament ouvertement de cette « psychologie évolutionniste » à la mode, en prenant la place des discussions philosophiques traditionnelles, mais aussi d’une certaine psychologie qui faisait jadis partie de l’univers des philosophes, avant de devenir expérimentale et donc « scientifique ». Les « sciences de l’évolution », ayant elles-mêmes beaucoup…évolué depuis Darwin, s’appuient elles aussi sur les dernières avancées de la génétique et de l’ éthologie. Voilà donc que la vieille querelle entre l’ « inné » et l’ « acquis » refait surface, comme s’il était possible d’éliminer l’un au profit de l’autre… Mais ce qui nous interpelle aujourd’hui, ce sont les prolongements politiques de ce débat, qui quitte les milieux strictement scientifiques, pour toucher l’ensemble de la population.
Récemment, un article d’Elisabeth Roudinesco dans Le Monde, relance la polémique: les propos tenus par notre Président sur le caractère génético-hormonal du suicide et des déviances sexuelles°°, a provoqué la colère des psychanalystes de toute obédience, qui récusent toute notion de « diagnostic précoce » et mettent en avant l’homme, en tant qu’être de parole, qui se démarque de ce fait du monde animal…Or, comme l’a rappelé Yves Leclercq dans la discussion que nous avons eue au sujet de la récente campagne de dépistage de la dépression (voir le billet « Etiologie »), la dite « naturalisation » de la psychologie, qui s’appuie sur la génétique et les sciences du cerveau, malgré les dérives potentielles incontestables qu’elle comporte et que j’ai longuement explicitées, ne doit pas nous pousser à avancer la thèse irrecevable du « complot » de la part du pouvoir politique actuel, mais à réfléchir sur la possibilité d’une alliance thérapeutique, qui ne répond qu’à une pressante demande sociale.
VCh
°Edward Wilson dans son livre, Sociobiologie (1975), explique l’organisation sociale des êtres humains, comme celle des fourmis, des lions ou des chauves-souris, par l’hérédité des conduites et la sélection naturelle.
°°On peut rajouter ici les propositions récentes sur les tests ADN, pour contrôler l’immigration clandestine.
Pierre Grégoire (psychiatre)
Il est intéressant de noter que dans la controverse médiatique génétique versus psychanalyse, la génétique est située dans le camp de la nature, avec la connotation héritage fixé, déterminisme absolu, et la psychanalyse dans le camp de la culture, acquisition malléable.
Or cette opposition ne peut être maintenue telle quelle. La génétique contemporaine nous enseigne, en particulier avec la notion d'épigenèse , que rien n'est joué d'emblée. Par ailleurs ce qui scandalisa ses contemporains à la naissance de la psychanalyse, outre la nature « sexuelle » de l'inconscient, c'est la destitution subjective qu'elle impliquait puisque le sujet perdait la connotation traditionnelle de transparence, de maitrise et d'autonomie; chez Freud de nombreuses notations et notions montrent que pour lui la cure analytique était un travail difficile, « impossible ». Les notions de pulsions de mort , de répétition, de roc de la castration viennent théoriser cette impossibilité, l'inconscient étant un héritage aussi déterminant que celui des gènes.
Bien sûr, un travail impossible peut être efficace, puisqu'il permet, disait Freud, de transformer la misère hysterique en malheur banal.
PG
G comme Guerre (est-elle vraiment finie?)
1/ Yves Leclercq
La lettre G est bien pauvre en mots dignes de figurer dans l’abécédaire interactif auquel ce texte est destiné.
Je me suis senti « aspiré » par ce mot dont on voudrait qu’il n’ait jamais existé.
Alors que ce qu’il désigne accapare notre mémoire qu’on dit collective, et parfois, mais de moins en moins, notre mémoire individuelle.
Nous continuons à nous demander, devant le spectacle que nous offre le monde, comment nous avons fait, dans nos pays, pour nous séparer de ce phénomène universel, en l’isolant, en l’enkystant, en rejetant le fatalisme théorisé par Clausewitz.
Personne de ma génération ne pouvait croire que ce fût possible. Nous avons vécu les dernières escarmouches, comparées aux empoignades et tueries d’il y a soixante ans. Ce sont nos pères qui ont mis le point que tout le monde voudrait, sincèrement, final.
Trois millénaires (évaluation) de cours intensifs pour arriver à la sagesse. Nous ne sommes pas doués pour la paix !
Nous étions d’ailleurs convaincus qu’il s’agissait d’une disposition naturelle, au service de laquelle une bonne dose d’intelligence était bien utile. Sur le champ de bataille, elle donnait l’avantage. L’art militaire, les armes nouvelles, la tactique, la stratégie, la professionalisation, le prestige des grands chefs, leur caractère providentiel, ont pris toujours plus de place dans notre vie sociale.
Jusqu’à ce que…ça dérape. Que les humains se voient disparaître dans un gouffre toujours plus large, toujours plus profond, toujours plus honteux.
Le voile qui cachait notre aptitude au sordide, à l’inouï, à la négation de nos valeurs, s’est subitement déchiré (ou est devenu trop petit !).
Nous ne sommes pas totalement rassurés. Nous mettons encore beaucoup d’argent et de matière grise dans la sophistication des armements. Qui sont mis sur le marché, où ils trouvent des clients.
Nous sommes pragmatiques et prudents : pour faire la paix, il faut être (au moins) deux. De temps en temps on se demande si, avec tel pays, ou avec tel autre, une action préventive ne serait pas indiquée !
Et nos relations de tous les jours ? Sont elles aussi pacifiques que l’absence de bruit et de morts le fait penser ? Les petits ruisseaux de nos haines ordinaires sont-ils secs avant d’atteindre les grands fleuves ? Le langage guerrier a encore cours dans notre quotidien.
2/ Freddy Chiche
La découverte et la fabrication d'armes a toujours été vécue comme une nécessité pour accroitre les possibilités de défense face à la menace animale ou humaine. Les armes blanches longtemps les seules disponibles pour le combat rapproché ont révélé des maîtres, mais très vite sont apparues les armes permettant de tuer à distance, comme les flèches, ancêtres des projectiles. La découverte de la poudre et des armes à feu a radicalement modifié le rapport de force entre ceux qui pouvaient tuer à distance, en appuyant simplement sur une gâchette, et les malheureux qui s'en remettaient encore aux flèches. La conquête du continent américain en est la plus violente illustration. Finies les heures d'entraînement nécessaires pour acquérir la maîtrise des armes blanches; l'être le plus fruste pouvant avec un simple révolver donner la mort avec un doigt. Régulièrement aux USA, un jeune homme tourmenté, ou franchement déséquilibré, envahit la scène médiatique en massacrant plusieurs personnes qu'il ne connaît pas, en se suicidant parfois à la suite du carnage. La loi (le 2e amendement de la Constitution) est de nouveau remise en question, mais aussi l'éducation télévisuelle qui banalise l'image de la violence et, en parallèle, le vedettariat qui obsède tant d'êtres en mal de reconnaissance. La mise à disposition de tout le monde d'armes à feu élargit-elle le risque d'abus? Certains le contestent: les interdits n'ont jamais empêché les tueurs de s'en servir. Plus grave est la découverte d'armes de destruction massive. Ici ce sont des Etats, parfois un simple groupe d'individus, qui sont capables par la même pulsion du besoin de dominer, de terroriser ou tout simplement pour s'affirmer, de donner la mort à l'aveugle à des centaines parfois des milliers de vies. Chaque découverte d'armes de destruction massive est protégée de sa propagation. Vaine précaution, le temps émousse la vigilance et l'on s'aperçoit un jour que toutes les consciences ne se rythment pas sur le même credo. La religion, pourtant propagée pour baliser la violence, laisse parfois filtrer des interprétations justifiant les massacres les plus atroces. Elle n'est pas seule, les valeurs suscitant la violence trouvent des théoriciens capables de la justifier. Le racisme reste une forme de religion en creux, avec ses adeptes, ses gourous, ses tueurs et ses martyrs.
Les manipulations génétiques ont commencé. On touche ici à la racine de la création de la vie. Après les guerres de feu, les guerres chimiques, bactériennes, l'avènement n'est pas loin des guerres génétiques. Certains sont aujourd'hui capables de modifier le génome des bactéries. Il n'est pas impossible que ces dernières, la forme la plus réduite de vie, prennent leur revanche sur l'intelligence humaine. La guerre n'est pas finie.
04 février 2008
G comme Galanterie (française)
La galanterie française désigne une certaine aménité des rapports entre les sexes, que les visiteurs étrangers ont fréquemment remarquée, dès le XVIIe siècle et jusqu’à nos jours. Ce plaisir de vivre ensemble repose sur certains usages de civilité, qui sont superficiels et n’ont rien d’impératif : aucun homme n’est jamais tenu d’être galant. Il n’est surtout pas tenu de l’être en profondeur. il suffit que par jeu, par plaisir et par émulation, certains cherchent à le paraître pour que la galanterie existe. C’est ce dont témoigne Montesquieu : « J'ai assez aimé de dire aux femmes des fadeurs et de leur rendre des services qui coûtent si peu."°
La notion a été discréditée, au XXe siècle, comme un stéréotype national, flatteur pour le particularisme français, mais sans fondement réel. C’est ne pas comprendre qu’elle a une longue histoire qui l’enracine dans la vie aristocratique dès la fin du XVIe siècle. L’adjectif galant prend un sens moderne dans la traduction française du Courtisan de Castiglione. Durant tout l’âge classique, le « galant homme » conjugue deux significations que nous n’associons plus : homme qui connaît les usages de la cour ; homme empressé auprès des femmes. Cette association n’est pas fortuite, elle indique la place éminente que les femmes ont fini par occuper dans la vie de cour et dans la haute société, le pouvoir d’influence qu’elles ont acquis, par les intrigues (ce que dénoncent inlassablement les moralistes), mais aussi par tous les liens qu’elles excellent à nouer, en jouant les rôles d’intermédiaire, de relais, de solliciteuse, de médiatrice, en donnant carrière à ces qualités d’entregent qui sont à la fois nécessaires et impossibles : indispensables à la vie de cour, presque impraticables à l’orgueil viril dans le monde du point d’honneur.
La première décennie du règne de Louis XIV est le moment où le motif culmine dans un extraordinaire climat d’optimisme : l’éloge des dames pour leur beauté, leur sagesse et leur esprit, l’exaltation de l’amour comme foyer des plus hautes vertus, sont régulièrement associée au caractère de Louis et à l’esprit de la nation, au point que la galanterie finit par apparaître comme un thème privilégié de la propagande monarchique. Par ailleurs, si le respect pour les femmes est systématiquement mis en avant, dès l’origine, il couvre souvent le flirt. A partir de la Régence et tout le long du règne de Louis XV, il s’allie sans vergogne au libertinage (ce dont les oeuvres de Crébillon fils, ou de Laclos portent la trace). Le mot galanterie change à nouveau de sens, le monde de la galanterie désigne le milieu des courtisanes. Une galanterie est une liaison.
La révolution française a mis un terme, provisoire, à la mixité d’Ancien Régime. Le lieu du pouvoir, pour un temps, est redevenu masculin. Mais la chute de la monarchie n’a pas aboli complètement les anciens usages aristocratiques. Quelque chose de l’ancienne éminence féminine a survécu. Après la brutale parenthèse napoléonienne, les formes galantes reparaissent dans la société de la Restauration, avec toujours moins de liberté et d’invention. Il est vrai que le moralisme du XIXe siècle ne laisse guère d’espace au jeu galant, et l’on assiste à la codification progressive des bonnes manières (comme le baise-main, qui s’introduit tardivement, à la fin du XIXe siècle), au détriment, de l’énergie érotique et inventive.
Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, ce qui subsistait du phénomène s’est trouvé en butte à un nouveau procès. Le féminisme reproche à la galanterie de couvrir, sous des manières agréables, la domination masculine. Ce n’est donc pas comme passéiste et vieillie, qu’il faudrait y renoncer, mais comme hypocrite et mensongère.
C’est oublier que la galanterie ne cherche pas à produire un règlement définitif, sérieux et rationnel du conflit entre les sexes. C’est une inspiration du moment, qui se contente de charmer les femmes présentes, une conduite qui vise à la fois le plaisir et la distinction : elle ne relève pas de l’obligation morale, mais de l’agrément mondain. Elle s’imprime dans les mœurs, plutôt que dans les lois et se traduit par des discours, par des égards, et par un type de plaisanterie qui fait crédit à l’esprit des femmes (tout le jeu consistant à les associer). On va trop vite à mépriser cette spécificité nationale, par étroitesse d’esprit, ou par humilité mal entendue : la galanterie peut être une ressource, par sa capacité d’infléchir les mœurs en douceur (contrairement à l’action du législateur, forcément réduit à prescrire ou à proscrire).
Claude Habib (auteur(e) de Galanterie française, Gallimard 2006)
°Pensées, Le Spicilège, éd. Louis Desgraves, Laffont, Bouquins, 1991, pensée n° 213.
01 février 2008
G comme Générosité (et individualisme)
On reproche souvent aux hommes des sociétés modernes leur individualisme, c'est à dire leur souci excessif d'eux-mêmes et de leurs intérêts. A la vérité ce reproche, pour répandu qu'il soit, est-il complètement fondé? Ne repose-il pas sur une conception de la générosité qui devrait être élargie?
En effet et paradoxalement, pour bien se conduire envers autrui, pour agir dans son intérêt, la priorité consiste à s'assumer matériellement soi-même, à assumer ce que l'on doit à sa famille, et aussi à s'acquitter à travers l'impôt de son devoir de solidarité à l'égard de la société. |
On a déjà beaucoup fait pour les autres quand on a évité d'une façon ou d'une autre de vivre à leur charge. Comme l'écrit Rousseau dans une page insuffisamment connue de l'Emile : " La seule leçon de morale qui convienne à l'enfance, et la plus importante à tout âge, est de ne jamais faire de mal à personne. Le précepte même de faire du bien, s'il n'est subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire [...] Les plus sublimes vertus sont négatives, parce qu'elles sont sans ostentation, et au-dessus même de ce plaisir, si doux au cœur de l'homme, d'en renvoyer un autre content de nous. O quel bien fait nécessairement à ses semblables celui d'entre eux, s'il en est un, qui ne leur fait jamais de mal ! ".°
Ce que nous devons à nos concitoyens, à commencer par les plus démunis, ce n'est pas d'abord de participer aux restos du coeur (même si c'est très bien) ou au téléthon (ce qui est aussi très bien), mais d'assurer par notre travail (si nous en sommes physiquement capables et si nous en avons un ) notre vie et notre contribution à la société. C'est pourquoi il serait temps d'en finir avec le mépris pour tous ceux qui se " contentent " d'assurer leur autonomie matérielle : ce n'est pas un si petit mérite que de ne pas peser économiquement sur les autres et de participer à l'enrichissement de tous.
Pierre Gautier
°Kant écrira dans le même sens, quelques décennies plus tard, que l'espèce humaine subsisterait "encore dans de meilleures conditions" avec des hommes indifférents mais honnêtes que "lorsque chacun a sans cesse à la bouche les mots de compassion et de sympathie, et trouve même du plaisir à pratiquer ces vertus à l'occasion, mais en revanche trompe quand il le peut, trafique du droit des hommes ou du moins y porte atteinte. " (Fondements de la métaphysique des moeurs). Il rejoint ainsi bien d'autres philosophes rationalistes qui se défient des vertus provenant surtout d'une impulsion sentimentale et qui tendent à faire négliger ou dédaigner les vertus strictement commandées par la justice.
28 janvier 2008
G comme Goinfrerie ? (deux points de vue sur la société de consommation)
1/Rémi Stéfani
J’entends ici et là qu’il faut « relancer » la consommation. Tous les politiques ou presque s’y mettent, à droite comme à gauche. Notre ministre des finances elle-même suggérait il y a peu d’autoriser les soldes toute l’année afin « d’inciter le client à entrer plus souvent dans les magasins ». Et comme la semaine n’y suffira sûrement pas, on parle d’autoriser les magasins à ouvrir le dimanche.
L’Allemagne a déjà rejoint le camp de ceux qui ne supportent pas le repos dominical. Quant aux Etats-Unis ou l’Angleterre, nos modèles en matière de dynamisme économique, il y a bien longtemps qu’ils sont entrés dans l’ère du 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Un bon consommateur est un consommateur qui ne dort jamais!
Le plus étonnant dans cette affaire, c’est que personne ne semble se poser une question toute simple et pourtant essentielle:
De quoi avons-nous besoin ?
Au sortir d’une période — Noël — où notre principal problème était de trouver quoi offrir à des personnes qui ont déjà tout, et dans un pays où la principale activité culturelle consiste à aller visiter l’hypermarché du coin, on nous demande d’acheter encore, et toujours plus.
Alors, que vais-je bien pouvoir acheter pour rester le citoyen modèle que j’ai envie d’être ?
Vais-je acheter une voiture de plus pour la laisser stationnée, histoire de consommer du crédit, du parking, de l’assurance, de l’entretien ? Vais-je rouler sans but pour consommer de l’essence, des pneus, des péages ? Vais-je manger deux fois plus au grand dam de ma surcharge pondérale? Vais-je changer de machine à laver pour une plus belle, d’ordinateur pour un plus gros et agrandir mes placards pour pouvoir doubler le nombre de chemises que je ne mets jamais ? Ou vais-je téléphoner à des personnes que je ne connais pas pour redonner le sourire à Orange et SFR ?
Le chanteur Jean-Louis Murat parlait dans une récente interview au Monde de l’attitude des internautes — selon lui des goinfres — qui bourrent leur ordinateur de milliers de morceaux de musique qu’ils n’écoutent jamais.
On nous demande aujourd’hui de faire la même chose pour le reste. Et pourquoi ? Pour soutenir l’économie et l’emploi, nous dit-on, comme si la relation de cause à effet paraissait d’une évidence absolue.
Que cette frénésie de consommation apporte ou non quelque chose à notre bien-être n’est pas le problème. Que nous ayons besoin ou non de ce que nous achetons n’est pas la question. La machine à consommer est en route et nous devons l’alimenter. Sinon, gare à nous !
Sachant qu’un euro investi en 2007 doit, sous peine de marasme économique, générer quinze ou vingt centimes de profit fin 2008, l’entreprise et le « marché » sont soumis à une loi qui n’accepte aucune dérogation : faire plus que l’année précédente. La stagnation est LE péché mortel et la consommation est le combustible indispensable à l’alimentation de cette tornade monétaire, qui semble condamnée à s’effondrer si elle ne grossit pas.
Travailler plus, gagner plus, acheter plus, tel est donc notre diktat.
Avant que nous ne tombions tous dans la goinfrerie la plus abjecte, il serait peut-être temps de s’interroger sur un système qui ne survit qu’à la condition de devenir une caricature de lui-même.
2/André Sénik
Les sociétés modernes seraient tristes parce qu’elles auraient perdu le sens du sacré, du qualitatif, du sens, au profit de la seule consommation.
Les périodes des fêtes en seraient l’image hideuse. Au lieu d’amour et de temps, on offre des chèques cadeaux grâce auxquels les êtres qui nous sont chers acquerront des gadgets superflus.
Un sursaut culturel s’imposerait, une politique de civilisation qui redonnerait la priorité à l’être et au sens sur l’avoir et le consommer.
Voilà au moins un thème qui fait consensus, du moins dans les discours de ceux qui discourent à ce niveau élevé. Toute la gauche et quasiment toute la droite se sentent morales et intelligentes dès qu’elles ont vilipendé la frénésie consommatrice et prononcé avec dégoût le mot de marchandisation.
Il n’y a guère que dans les pays qui sortent de l’ascétisme stalinien et maoïste que ce discours n’a pas encore trouvé preneur.
Il faut reconnaître que la dénonciation de la fringale consommatrice a de magnifiques répondants dans l’histoire de la philosophie.
Socrate fait l’éloge de la vie tempérante et explique à Calliclès que la course sans fin après les plaisirs quantitatifs est vaine, qu’elle consiste à remplir indéfiniment des tonneaux percés et qu’il s’agit «de la vie d'un pluvier, qui mange et fiente en même temps. »
Épicure conseille de réduire nos besoins au strict minimum vital pour ne pas souffrir du manque et pour s’adonner tranquillement à l’amitié. Rousseau trouve que l’acquisition de sabots à la place d’aller nu pied a été le premier pas sur la pente fatale du luxe, des besoins insatiables. Évoquons pour mémoire l’ascétisme chrétien incarné par saint François dans l’histoire de cette pensée fondée sur l’alternative « avoir ou être ».
Et si cette opposition entre être et avoir était une simple facilité de pensée ? Et si la preuve de sa vanité nous était donnée par ceux-là qui la prêchent, sans faire le choix existentiel de consommer moins pour vivre mieux, de quitter Paris pour un environnement sans publicité ni tentation ?
Pourquoi sommes-nous toujours et encore tentés par l’offre ?Parce que par définition, elle vient à la rencontre du désir qu’elle ne rassasiera pas.
On ne vit pas mieux là où on consomme plus ? Mais on ne vivait pas mieux en tout cas quand on consommait moins. Qui veut vivre comme avant, dans les Cévennes, le peut. La marchandisation du monde ? Nous en reparlerons dans sept lettres de l’abécédaire. Mais on peut d’un mot dire qu’elle est ce qui rend un bien ou un service accessible, que l’argent est l’unité de mesure qui rend ces biens commensurables et échangeables, et que de tout cela, Aristote a fait l’éloge au IVe siècle avant Jésus-Christ, lequel n’est pas pour rien dans le mépris affiché de nos jours et ici pour les richesses de ce monde terrestre..