21 janvier 2008
F comme Finance/Financiarisation
La finance a mauvaise presse, elle est du côté de la spéculation, de la cupidité, de l’enrichissement sans cause, quand la production est du côté de la création de richesse, du travail, de l’esprit d’entreprise.
Pourtant la finance remplit trois fonctions sans lesquelles nul développement économique n’est envisageable : elle permet la gestion de la monnaie, elle permet le transfert de valeur dans le temps, elle rapproche épargnants et emprunteurs.
Le commerce au loin, les échanges n’ont pu prospérer qu’avec le développement de la monnaie, cet équivalent général selon Marx, qui permet de sortir du troc, et la naissance de la Banque, seule à même de garantir à distance les transactions par l’émission de lettres de crédit et le développement de la monnaie fiduciaire.
L’entreprise, l’activité productive, l’investissement n’ont pu émerger et croître que parce que certains acteurs économiques étaient prêts à avancer l’argent nécessaire à l’investissement et à la production, en faisant le pari qu’ils pourraient se rembourser sur la création de richesse future. Cette capacité de la finance à transférer de la valeur dans le temps reste un mécanisme économique fondamental.
Enfin la transformation de dépôts dans les comptes courants bancaires en crédits aux entreprises, aux particuliers et aux Etats, c’est-à-dire la transformation de liquidités à tous moments exigibles en crédits finançant des activités à moyen et long terme est un dispositif majeur de l’économie de marché car il suppose la création d’institutions de la confiance.
Plus près de nous la Finance moderne a même fait une percée dans la lutte contre la pauvreté avec le micro-crédit, le développement de l’innovation avec le capital risque, la protection de l’environnement avec le développement de marchés de permis d’émission de gaz à effet de serre.
La financiarisation de l’économie est l’expression couramment retenue pour caractériser l’impérialisme de la finance. Trois éléments permettent d’en rendre compte.
Avec l’apparition d’investisseurs professionnels (gestionnaire des retraites) et la globalisation financière, l’entreprise est devenue un actif comme un autre qui doit être géré au bénéfice exclusif de son propriétaire, l’actionnaire. La création de valeur pour l’actionnaire a remplacé l’entreprise communauté sociale tendant à concilier les intérêts des salariés, des clients et des actionnaires.
Avec le développement de l’innovation financière et la libéralisation financière, le rôle traditionnel de la banque dans le financement des entreprises a reculé au profit du développement des marchés financiers. La désintermédiation est un des éléments majeurs qui expliquent le recul progressif des variétés nationales de capitalisme et la convergence en Occident vers un capitalisme de marchés financiers de type américain.
Enfin une industrie financière est née dont les activités vont de la fabrication de produits à la couverture des risques en passant par la notation, l’analyse, la gestion, la commercialisation de produits financiers hybrides. La gestion du risque a quitté la banque où elle était centralisée au profit d’institutions qui le disséminent dans le public.
Les crises financières naissent de la formation périodique de bulles d’actifs que les régulateurs nationaux ou internationaux ne parviennent pas à prévenir.
Elie Cohen (économiste)
19 janvier 2008
F comme Fanatisme
Formé à partir de "fanum", le temple, et "fanaticus", le serviteur du temple, le fanatisme se rapporte au départ uniquement à la fureur dans laquelle la cause de Dieu peut plonger certains hommes.
Aujourd'hui toutefois le sens du mot s'est élargi, s'est émancipé pour une large part de cette origine religieuse et désigne le "zèle aveugle et passionné" pour quelque cause que ce soit, religieuse ou profane.
Entendu en ce sens élargi le fanatisme a été caractérisé par divers traits : ainsi
Voltaire le distingue de l'enthousiasme: "Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique".
Alain parle, à propos du fanatisme de "redoutable amour de la vérité"; puisque la vérité est moins à aimer qu'à rechercher.
On a noté également que le fanatisme, curieusement, sévissait surtout dans les domaines où les preuves font défaut : fureur de ne pas pouvoir prouver.
A ces traits déjà repérés, nous souhaitons en ajouter deux autres moins soulignés :
1/ le fanatisme comme volonté violente d'éliminer ce qui s'oppose à ce que nous tenons pour essentiel; le fanatisme est donc un refus de l'altérité. Le fanatique refuse qu'il existe une autre façon de penser, de croire, de vivre que la sienne et veut supprimer ce qu'il perçoit comme une intolérable différence. Le fanatique politique, par exemple, cherche à écarter, voire à supprimer du monde tous ceux qui ne partagent pas exactement ses combats et ses analyses. Tout engagement au service d'une valeur unique est fanatisme, quelle que soit la noblesse de cette valeur, justice, liberté ou même l'amour. Ce refus de l'altérité vient d'une passion qui est une passion du même, de l'un.
2/Il y aurait encore un lien privilégié entre le fanatisme et le combat pour les idéaux collectifs. Ces idéaux sont capables de libérer les hommes de maintes contraintes morales qui interviennent quand le but poursuivi est individuel. Les capacités de nuisance de celui qui poursuit son intérêt personnel sont réelles mais somme toute limitées. Les capacités de nuisance de celui qui vise le bien collectif, bien d'une classe, d'un pays, de l'humanité entière peuvent être illimitées, surtout si l'engagement au service de cette cause collective est lui même collectif.. On a vu des idéaux collectifs transformer les hommes les plus modérés dans leur vie privée et professionnelle en tortionnaires (Voltaire évoque, comme exemples de fanatisme le plus détestable, les « bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélémy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe »).
Il ne s'agit pas de renoncer à ces idéaux mais de rester conscient que plus que toute autre cause ils sont capables de faire sortir les hommes de leurs gonds
Les sociétés modernes font-elles disparaître le fanatisme? Par l'individualisme qui est à leur fondement, elles semblent nous mettre de plus en plus à l'abri du délire collectif. De plus, elles éduquent à la tolérance et à l'acceptation de la diversité; en ce sens elles adoucissent les moeurs.
Mais, d’un autre côté, si les sociétés modernes nous font sortir heureusement du religieux, c'est-à-dire de l'emprise du religieux sur le social, le moral et le politique, paradoxalement elles peuvent alors conduire certains à reporter sur des buts profanes le désir d'absolu : exemple le fanatisme nazi (sacralisation de la race et du führer) ou d'extrème-gauche (sacralisation du prolétariat).
Gautier/Le Roy
15 janvier 2008
F comme Filiation/complément (Freud et la présomption de paternité)
Les progrès scientifiques actuels, ainsi que le passage des « liens prescrits » aux « liens consentis », qui régissent une nouvelle conception de la famille ont largement contribué à une redéfinition radicale de la notion de filiation.
Le lien biologique ne coïncide plus avec le lien affectif, mais cela était valable depuis la nuit des temps, si on considère que l’adoption ou l’abandon ont toujours existé…Ce qu’on constate par contre aujourd’hui c’est que ce lien biologique semble faire appel au principe de l’indissolubilité qui concernait autrefois la conjugalité[1]. Et au moment même où le père biologique peut être « démasqué » avec certitude, c’est la mère qui devient incertaine, dans le cas du don d’ovocyte.
Je ne vais pas parler ici de ce qui a été déjà dit ou évoqué sur la question. Je préfère vous diriger vers une autre piste, inspirée par la lecture d’un passage de Freud. N’imaginant pas les progrès qu’allait réaliser la médecine à ce sujet, le père de la psychanalyse rappelle que mater certissima, pater semper incertus est. Or, la grande surprise qu’il nous réserve, c’est son intérêt pour le « droit de la preuve » et le fait qu’il ne cesse, en se comportant en parfait juriste, de vanter les mérites de la dite « présomption de paternité ».[2] Pourquoi est-elle si importante aux yeux de Freud ? Eh bien, parce que, dit-il, le passage du matriarcat au patriarcat est un grand « progrès de la civilisation », en tant que « victoire de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle » puisque cette première nécessite des opérations logiques et intellectuelles supérieures, telles que la déduction ou la conjecture[3] et a le mérite de permettre le doute, qui va alimenter les fantasmes du « roman familial. »[4]
Qu’est ce qu’il dirait en effet aujourd’hui face à un nouveau matriarcat qui émerge et des « certitudes » qui ne laissent aucune place au doute, si important pour la psyché de l’enfant ?
Vassiliki-Piyi CHRISTOPOULOU
[1] I. Théry [19993], Le Démariage : justice et vie privée, Odile Jacob, Paris, 2001.
[2] Pour cette question, cruciale en droit et en psychanalyse Voir, Marie-Aleth Trapet et Marie-Dominique Trapet, « Freud, théoricien du désaveu de paternité », Topique, 70, 1999, p.49-59. Les auteurs remarquent que « ce faisant, Freud retrouve le vocabulaire des grands processualistes de son époque qui sont alors en débat sur la question du syllogisme juridique », Ibid, p. 55.
[3] Il rappelle que « la maternité est attestée par le témoignage des sens, tandis que la paternité est une conjecture, elle est édifiée sur une déduction et un postulat » S. Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéïste, Paris, Gallimard, 1991, p. 213. Trente ans plus tôt, Freud avait évoqué la question, dans une note en bas de page, dans « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, (L’homme aux rats) » [1909d], in Cinq psychanalyses, [1954], Paris, P.U.F., 1990, p. 251, où il évoque également le mythe de la naissance d’Athéna, déesse sans mère, sortant du cerveau de Zeus.
[4]Par « roman familial » on entend en psychanalyse une construction fantasmatique refoulée, dans laquelle l’enfant réinvente ses origines, en imaginant qu’il est issu d’un autre lit ou adopté. Ils se donne le plus souvent des parents d’un rang social plus élevé, distingués, riches ou célèbres. Les opérations intellectuelles requises à cette construction, comparaison et relativisation, résultent de l’acquisition, fondamentale pour la psyché, d’un droit de « douter ». Concernant les effets, paradoxalement « bienfaisants », de ces fantasmes, qu’on aurait tendance, à tort, à considérer uniquement comme l’expression d’une infidélité ou d’ingratitude envers les parents, Voir, les explications de freud, dans « Le roman familial des névrosés », [1909c] in Névrose, psychose et perversion, [1973], Paris, P.U.F, 1992, 157-160. Paul-Laurent Assoun reprend cette question, en dénonçant les abus et les risques d’une exigence sociale croissante, aujourd’hui, de « preuves de paternité » que les connaissances médicales actuelles ont rendues possibles. Voir, « Pater incertus, mater incognita », in Vérité scientifique, vérité psychique et droit de la filiation, sous la dir. de Lucette Khaïat, actes du colloque de l’IRCID-CNRS, des 9, 10, 11 février 1995, Toulouse, Erès, 1995.
10 janvier 2008
F comme Filiation (biologique et/ou volontaire)
Il existe dans nos sociétés deux modes de filiation : la filiation biologique par laquelle les géniteurs deviennent parents, et un mode de filiation par la volonté, celle qui est mise en œuvre par l’adoption. La coexistence de ces deux modes est utile et légitime.
Quelques partisans extrémistes de la filiation volontaire voudraient aller plus loin et que celle-ci soit substituée à la filiation biologique ; on passerait ainsi d’une filiation subie/passive, à une filiation choisie, d’une filiation en quelque sorte encore animale à une filiation proprement humaine. Après tout ce qui fait un parent n’est-ce pas plutôt l’amour que le sang ou les gènes ?[1]
L’idée peut paraître séduisante et nul ne doute que la volonté associée à l’amour puisse être créatrice de filiation ; mais l’hégémonie de la volonté dans ce domaine ne recèle-t-elle pas un danger majeur ? Si la loi entérine le fait que la volonté seule est créatrice de la filiation, mettre au monde un enfant inversement n’impliquera plus le devoir d’en devenir le père ou la mère : c’est aller vers une dérive désastreuse.
Il est certes des cas où la défaillance de la volonté pour des géniteurs d’être parents doit être prise en compte et assumée par la société ; c’est le cas de l’accouchement sous X.[2] La loi doit essayer d’ assurer au mieux une filiation aux enfants nés dans ces conditions ; mais elle ne saurait favoriser l’émergence d’une situation où, pour avoir des parents, les enfants deviendraient tributaires de la seule volonté appuyée sur des droits, sans pouvoir compter sur le devoir de les élever assorti à la filiation biologique.
Le principe de la filiation biologique (qui n’a rien d’animal puisqu'elle reçoit le label humain par la nomination) n’institue pas d’abord un droit mais un devoir moral et légal, celui d’être le père ou la mère de l’enfant dont je suis le géniteur ; celui de la filiation volontaire institue un droit : celui de devenir, si je le veux, le père ou la mère d’un être que je n’ai pas engendré. Il peut et doit heureusement compléter le premier mais comment pourrait-il le remplacer complètement?
Pierre Gautier
[1] « Un lien de filiation ne serait jamais porté que par la volonté (…) Réciproquement nul ne serait tenu de reconnaître un enfant qu’il a mis au monde ou qu’il a conçu » (Marcela Iacub, L’Empire du ventre)
« Si la filiation se réduit à la rencontre d'un spermatozoïde et d’un ovule, on est vraiment dans une conception vétérinaire de la chose. » ou « Ce n’est pas une contrainte naturelle qui noue le lien entre l’adulte et l’enfant mais une manifestation de la volonté » (Daniel Borrillo)
[2] Entre 400 et 500 femmes, en France, accouchent chaque année sous X. Ce choix ne peut pas être assimilé automatiquement à une attitude de fuite ; au contraire il implique le plus souvent une démarche responsable qui n’est pas sans nécessiter de la lucidité et même courage et générosité ( voir le livre de Catherine Bonnet Un geste d’amour, l’accouchement sous x).
08 janvier 2008
F comme Frontières (un monde sans?)
Le limes (le mur d’Hadrien), la grande muraille de Chine, les fortifications de Vauban, la ligne Maginot, le mur de Berlin, ou également le Rhin « frontière naturelle », ne sont-ils plus que des lieux touristiques, vestiges de limites territoriales et politiques devenues obsolètes ?
Leur matérialité, témoin d’un passé plus ou moins éloigné de notre époque, n’est-elle que le souvenir d’une certaine conception de la puissance sous la forme d’une emprise territoriale ? Cette matérialité ne renvoie-t-elle pas à l’idée de protection d’un groupe humain contre l’ennemi toujours prêt à intervenir, ou autrement dit sa fonction n’est-elle pas de mettre l’autre à distance de manière imparable ?
Au moment où les frontières matérielles disparaissent entre les pays européens – signe de pacification d’un espace longtemps ravagé par des guerres de conquête (pensons à l’Alsace-Lorraine) – envisager l’horizon de la mondialisation comme un monde sans frontières reposerait sur une confusion : l’ouverture des frontières au nom de la liberté de circulation ne signifie pas l’abolition de leur fonction symbolique. Même dans le cas où l’Union européenne se transformait en « Etats-Unis d’Europe », même si la langue anglaise s’imposait partout, les frontières culturelles, linguistiques héritées d’une longue histoire - à l’origine de structures de pensée différente : penser en anglais, en allemand ou en italien ne joue pas de la même façon avec le temps de l’intellect – ne se dilueraient dans un tout homogène qu’au bout d’une longue période - l’exemple le plus récent : la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 n’a pas encore effacé « le mur qui est dans la tête » de bien des Allemands.
Pourquoi cette force du symbole que représente la frontière ? Pour des raisons qui tiennent tout simplement à la condition humaine : la mort est la frontière par excellence, qui sépare la vie de l’au-delà ou de l’inconnu ou du néant ou du pays du souvenir. Or, sans cette perspective de la mort, rien ne vaut la peine d’être entrepris. La frontière n’est que le symbole de ce réel : ainsi, le mythe de la frontière, partie intégrante du rêve américain, a été un stimulant très puissant dans la construction territoriale comme politique des Etats-Unis – la crise de 1929 correspond d’ailleurs à la disparition de la frontière terrestre (tout le territoire possible était conquis) et de la frontière sociale caractérisée par l’avènement de la société de masse, situation que Roosevelt avait déjà comprise avec sa politique du « New Deal » dès 1933, et défi que Kennedy, l’héritier démocrate de la fin des années 1950, a tenté de relever en faisant campagne sur le thème de la « Nouvelle frontière » (l’espace et la pauvreté).
La frontière, le plus souvent envisagée de manière répulsive (Le Désert des Tartares ou Le Rivage des Syrtes), est en fait un lieu qui attire : si le pays de la liberté est toujours de l’autre côté de la frontière, c’est au pied des remparts urbains que s’installaient les familles les plus hardies et les plus entreprenantes, obligeant les pouvoirs publics à étendre le territoire de la ville en construisant de nouvelles fortifications (combien de villes ont connu une croissance en « pelure d’oignon » ?) .
En définitive, pour vivre et pour créer, l’homme a besoin des limites qui cernent les différents domaines de ses activités et qui établissent une séparation garante de non-confusion, sans pour autant interdire ou abolir l’échange sous toutes ses formes. L’homme a besoin également de faire reculer les limites, de transgresser : sans frontière, le monde ne serait qu’un ensemble homogène, sans différentiel, sans « autres », un monde de « même » dénué de stimulations.
Que les frontières politiques, économiques, culturelles soient ouvertes : oui !– c’est-à-dire qu’elles ne soient plus un enjeu géostratégique (générateur de conflits meurtriers), mais que la notion de frontière soit abolie : non ! car tout ne peut être permis, sauf dans un monde qui dénie la réalité au profit de l’imaginaire, et parce que bien des conquêtes restent à opérer au nom de la dignité de l’être humain.
Elisabeth Brisson, historienne
21 décembre 2007
F comme Fantasme
Le fantasme est il le propre de l’homme ? Par ses fonctions d’anticipation et de préparation mentale des actes, il est proche des manifestations observables du comportement intentionnel de beaucoup d’espèces animales.
Mais la part spécifiquement humaine de ce travail de l’imaginaire , la construction d’histoires, agréables, avantageuses, sans contradictions ni aléas, ou au contraire tristes, persécutives, vengeresses, est bien à nous. Nous en sommes d’autant plus sûrs que le contraire ne nous plairait pas.
Le fantasme est une activité intime, auto-centrée. Le moi est l’auteur du scénario et le metteur en scène. Mais il choisit un partenaire, très habituellement un autre humain, dont il connaît l’essentiel suffisamment pour ne pas le confondre avec lui-même. Cet autre est « son » objet. D’amour, le plus souvent. De haine, quelquefois. Les sentiments réels éprouvés pour cet « autre »connu sont évidemment déterminants. Alors que dans le rêve, où le moi se projette dans les personnages qu’il y introduit, les sentiments peuvent être inversés.
Au contraire du rêve encore, le fantasme permet la construction d’une histoire cohérente, qui aboutit à la conclusion recherchée. Elle ne nécessite, par elle même, aucune interprétation. Sa structure est simple, limpide,. Elle ne change pas en fonction des variantes que l’auteur peut apporter en fonction des observations qu’il fait de l’autre réel.
La faiblesse du fantasme, c’est sa fragilité à l’occasion de sa mise en actes. Il n’y résiste pas, la plupart du temps. Aussi, beaucoup d’auteur(e)s, ne s’y risquent pas. Ils (ou elles) finissent par ranger l’histoire dans un coin de leur mémoire, et passer à une autre, la même. Avec un autre objet.
Nos contemporains fantasment-ils plus que leurs ancêtres ? La société est-elle plus permissive ? Pas de manière intentionnelle. Ce n’est écrit nulle part. Mais son état, la diminution du temps de travail, la disparition des risques et des exigences vitaux, la place faite à l’information, à la fantaisie, la prévalence des droits sur les devoirs, mettent à la disposition des citoyens le temps et la matière à fantasmer.
Le mot ,« fantasme », est parfois utilisé pour nommer des phénomènes collectifs : rumeurs, peurs collectives et irraisonnées. Les sujets qui partagent ces « fantasmes » n’en sont pas les auteurs, mais les récepteurs.
On ne peut rien sur le sort des mots.
Yves Leclercq (psychanalyste)
15 décembre 2007
F comme Figuration / Défiguration
A propos des images de Didier Vignon
Dans le film fantastique de Franju « Les yeux sans visage », un chirurgien tente à plusieurs reprises, de greffer sur sa fille défigurée dans un accident, le visage de jeunes filles enlevées à dessein. Dans l'attente de l'opération, elle porte un masque qui ne laisse apparaître que les yeux. Aux instants où elle l'a enlevé, le cinéaste rend l'image floue, fugitive. Deviner, imaginer ce visage devient alors pour le spectateur une obsession.
Les travaux de Didier Vignon font revivre cette obsession. Un fragment du corps - du corps féminin - souvent les yeux, mais aussi les mains ou encore le sexe, fascinent en échappant seuls à la délitescence de l'image.
Ici ou là, un élément intact, vivant, nous appelle, nous provoque, par sa survivance
dans le chaos contigu. Tout à coup, on prend conscience que dans la douceur des teintes, dans les surfaces attaquées, s'affrontent le vivant et la mort.
La force de ces images tient à cette juxtaposition. Le corps féminin ainsi mis en scène provoque une émotion et un saisissement violents car il figure simultanément et dans un mystère irréductible la beauté vivante et le corps détruit. Avec curiosité nous cherchons à saisir ce qui s'est dérobé autour de ces quelques fragments « vivants ». Peine perdue ! La quête de ce corps, vouée à l'échec nous confronte à l’effacement, à la décomposition.
Mireille Finiel
Didier Vignon, Rose
Didier Vignon, Trichloréthylène 7
Didier Vignon, sans titre
Didier Vignon, Trichloréthylène 8
Didier Vignon, Flaque
Didier Vignon, Cyclope
Didier Vignon, Les trois amies
Didier Vignon, Couple
Didier Vignon, Trichloréthylène 6
Didier Vignon, Trichloréthylène 3
Didier Vignon, Danseuse
14 décembre 2007
F comme Fraternité (Liberté, Egalité...)
Les sociétés modernes reposent en tout premier lieu sur la liberté de l’individu. L’égalité en droits en est une conséquence logique. La déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’ONU en 1948 ajoute à celle de 1789 que les êtres humains naissent égaux en dignité.
Ce sont là des principes qui peuvent servir de règles de droit et dont la transgression peut être sanctionnée. Ce n’est pas le cas pour la fraternité, qui figure pourtant dans la devise de la République française.
Eprouver des sentiments fraternels ne peut pas être prescrit en tant que devoir légal. En être l’objet ne peut pas être revendiqué en tant que droit légal. Nul ne peut être tenu d’éprouver des sentiments fraternels envers qui que ce soit. Caïn l’avait compris, qui répondit, quand Dieu lui demanda ce qu’il avait fait à Abel : « Suis-je le gardien de mon frère ? »
La fraternité comme fait, et non comme sentiment, semble impliquer une paternité commune ce peut être la patrie ou Dieu - ou, du moins, de partager un trait identitaire placé au-dessus de tout le reste.
Mais la société moderne ne peut imposer à ses membres aucune fraternité résultant d’une filiation ou d’une transcendance. C’est en quoi peut-être elle est une société (en allemand « Gesellschaft ») et non une communauté (en allemand « Gemeinschaft ») .
La présence du mot Fraternité dans la devise de la République française, aussi peu défini et aussi peu prescriptif qu’il soit, est pourtant essentielle à l’équilibre général de cette devise. « Libres et égaux en droits » suffit à caractériser le marché, mais une société veut autre chose de ses membres. Elle veut qu’ils soient des associés, non seulement par intérêt, mais aussi par sentiment.
Le mot fraternité exprime un idée universaliste et humaniste pour laquelle chaque être humain est pour tout autre être humain un semblable, et comme un frère.
André Sénik (philosophe)
21 mai 2007
précision sur la fraternité
La vérité oblige à reconnaître que la fraternité telle que la conçut Saint-Just, et qui consiste à exclure de la nation tous ceux qui ne sont pas nos frères, ne fut pas la seule que nous légua la Révolution.
Elle fut certes très présente :
C’est d’elle que se réclame la Section des Marchés quand elle proclame : « Chez un peuple libre il n’y a que des frères ou des ennemis » ;
C’est elle qui doit souder les patriotes dans leur combat contre toutes les puissances extérieures et intérieures qui menacent la Révolution.
Fraternité de combat, fraternité « verrouillée » (Mona Ozouf) ; qui fait de tout adversaire un ennemi.
Mais la Révolution avait connu d’abord une autre forme de fraternité :
Fraternité expansive, qui consiste à multiplier infiniment le nombre de ses frères, à faire voler en éclats les barrières de classes, de couleurs, de cultes, les barrières nationales qui séparent l’homme de l’homme ;
C’est elle qui s’exprime sous la plume de Camille Desmoulins quand il écrit : « La fête du 14 juillet tend à nous faire regarder, sinon Monsieur Capet comme notre égal, du moins tous les hommes et tous les peuples comme des frères ».
C’est elle encore qui fait attribuer par la Législative avant de se séparer le titre de citoyen français aux personnalités qui ont bien mérité de l’humanité.
Fraternité de concorde, « euphorique » (Ozouf) ; qui invite à ne pas confondre adversaire et ennemi.
En 1848 la Fraternité qui rejoignit la Liberté et l’Egalité pour former la triade républicaine fut la fraternité de concorde. Le marxisme allait bientôt s’attacher à la démystifier au nom de la lutte des classes...
A lire : Mona Ozouf, article Fraternité Dictionnaire critique de la Révolution française.
PG










