08 décembre 2007
E comme Etiologie (sur les causes et les remèdes de la dépression)
Une « naturalisation » de plus en plus grande de la psychologie, en d’autres termes, ce que le commun des mortels constate comme une médicalisation radicale de la souffrance psychique, associée à des thérapies « brèves », essentiellement comportementales, est due, entre autres, à une méconnaissance de l’articulation complexe entre « causalité psychique » et « causalité neurologique », qui a marqué deux siècles de psychiatrie.
Je vais prendre un seul exemple, qui est entré récemment dans notre vie quotidienne par les médias, et qui traduit bien ce qui est en jeu. Ce qu’un grand nombre de psychanalystes voient comme une « propagande massive pour dépister la dépression »[1] par la nouvelle « Sainte Alliance » en Europe[2], a été diffusé à un million d’exemplaires par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES). Le guide La dépression, et le spot télévisé diffusé, présente celle-ci uniquement comme une « maladie », escamotant ainsi le sens existentiel de ce symptôme. Cette campagne d’information, tout en faisant bien la distinction entre dépression et déprime ordinaire, n’en fait qu’une distinction de pure forme, puisqu’elle s’avère sans conséquences sur le plan thérapeutique. Au fil du guide, la dépression devient une « catégorie attrape-tout » qui concerne tout à tour : le mélancolique et sa faute morale, la femme battue, le pédophile honteux, celui qui entend des « voix », le timide maladif, la rêveuse à qui rien n’arrive, l’enfant qui fait des cauchemars, celui qu’on licencie régulièrement, l’adolescent mystique, celle qui ne peut dire non, celui qui n’ose pas dire oui, celui qui doute de tout…la liste est infinie.[3]
Pourtant, on propose à tous, sans exception:
« un peu d’oméga 3 ; un peu de pseudo-psychothérapie, genre TCC[4] ; un zeste de soutien ; un chouia de relaxation ; une demie heure de marche ; et surtout, surtout, beaucoup, beaucoup d’antidépresseurs…même si c’est une erreur… »[5] La psychothérapie est donc soulignée comme nécessaire par le guide, et nécessitant une formation spécifique, mais garde en même temps son aura de mystère, puisque la dite psychothérapie peut être dispensée indifféremment par un médecin généraliste, un psychologue ou un psychiatre. Quant aux médicaments, les dépressions qui nécessitent un traitement thymorégulateur ou un traitement neuroleptique associé, ne constituent qu’une partie de celles-ci et ne concernent pas, par exemple, certaines dépressions psychotiques.
Lilia Mahjoub (Présidente de l’une des deux associations psychanalytiques reconnues d’utilité publique) souligne par ailleurs que confier à un médecin généraliste la charge d’un tel diagnostic différentiel est totalement irresponsable. Les contradictions et les incohérences du guide sont soulevées par beaucoup de psychanalystes, de toute obédience, qui s’organisent pour réagir.
Pierre Fédida a écrit un ouvrage dont le titre évocateur, et le contenu bien entendu, auraient beaucoup à nous apprendre sur ce malaise, qui peut être paradoxalement un signe de bonne santé psychique ou encore une bien étrange « maladie », dont on peut faire un usage « bénéfique »: Des bienfaits de la dépression. Éloge de la psychothérapie.
La dépression serait-elle donc une « maladie de la vérité » ?[6]
Vassiliki-Piyi CHRISTOPOULOU
[1] C’est le titre d’un journal lacanien, Le Nouvel âne, No 7, octobre 2007
[2] EAAD, c’est à dire, la European Alliance Against depression, Voir, son site à l’adresse www.eaad.net
[3]C’est ce que raconte, avec un mélange d’humour et d’ironie, Catherine Lazarus-Matet, Le Nouvel âne, No 7, octobre 2007, p. 6.
[4] TCC : thérapies cognitivo-comportementales.
[5] Catherine Lazarus-Matet, Ibid. C’est moi qui souligne.
[6] C’est le titre du billet (sans la forme interrogative) de François Leguil, Ibid, p. 20.
06 décembre 2007
E comme Enfant
Enfant : mot spécifique désignant le petit d’homme. Etymologie : « qui ne parle pas » : tout un programme !
Enfant administré : déclaré, recensé, légitime, naturel, reconnu, adopté.
Enfant client, sollicité, flatté, séduit, abusé.
Enfant désiré,aimé, possédé : MON enfant
Enfant décevant, rejeté, subi : TON enfant
Enfant évalué : enfant prodige, surdoué, débile, retardé, handicapé.
Enfant évité : contraception, IVG
Enfant exigé, revendiqué. Droit à l’enfant, Procréation assistée, Adoption sans entraves.
Enfant exploité, mis au travail, prostitué.
Enfant jugé : turbulent, bruyant, insupportable, paresseux, étourdi, inattentif.
Enfant « nationalisé » : scolarisation obligatoire, droit du sol.
Enfant nié : déni de grossesse, abandon, infanticide
Enfant objet, chosifié : enfant enlevé, violé, assassiné.
Enfant protégé : droits de l’enfants, devoirs des parents. Vacciné, contrôlé.
L’enfant est-il, dans nos têtes, un sujet ?
Yves Leclercq (psychanalyste)
E comme Emancipation (politique ou humaine?)
En 1843 paraît Sur la question juive, le premier article dans lequel Marx abat son jeu.
Sa conception de l’émancipation humaine part du postulat selon lequel l’homme n’est pas par nature un individu ayant à vivre par soi et pour soi en même temps qu’avec et pour les autres, mais un être générique, fait pour se vivre intégralement et exclusivement en tant que membre du genre humain tout entier.
Tout ce qui renferme les hommes dans un particularisme les rend étrangers à leur essence humaine. C’est ce particularisme que Marx désigne comme l’aliénation[1] humaine. L’émancipation se définit comme suppression de l’aliénation.
Or, explique-t-il, les droits de l’homme que « l’émancipation politique » veut accorder, dérivent tous du droit à la propriété privée individuelle, alors que celle-ci isole, sépare, oppose les hommes les uns aux autres, et les rend donc étrangers à leur vraie nature.
Il s’ensuit que l’émancipation humaine, la vraie, se fera contre l’émancipation politique. Elle se fera par l’abolition de la propriété privée individuelle et de ses prolongements : les droits de l’homme qui la protègent ; la société civile[2], qui est l’espace au sein duquel les hommes agissent en tant que particuliers ; le marché, qui est l’espace livré à la libre concurrence des intérêts particuliers ; et enfin l’État de droit, qui est chargé de faire respecter les droits de l’homme et leurs prolongements.
Marx poursuit logiquement sa démonstration par l’éloge de la Terreur robespierriste, à laquelle il reproche d’avoir seulement suspendu les droits de l’homme, au lieu de les abolir au nom de l’intérêt général.
La conception d’une nature humaine intégralement sociable qui inspire cette critique des droits de l’homme s’oppose à celle de tous les autres penseurs sans exception, et en particulier à celle de Kant, qui caractérise la nature de l’homme par « l’insociable sociabilité ». Plus tard, Freud écrira pour la même raison que la conception marxiste de l’homme « est sans consistance aucune ».
Certes, l’idéal d’un homme qui soit un citoyen dans tous les moments et tous les aspects de sa vie individuelle, qui ne vive qu’avec les autres et pour les autres, est moralement exaltant. C’est pourquoi cet évangile matérialiste a tant séduit d’intellectuels épris d’universalisme. Mais c’est un idéal qui exige la métamorphose et la dénaturation de l’homme.
Cet idéal a inspiré l’un des deux totalitarismes du XXe siècle, celui qui se fit passer pour porteur de l’émancipation humaine et d’une humanité fraternelle.
Mieux vaut donc nous en tenir à la conception humaniste, qui reconnaît et garantit les droits de l’homme autant que ceux du citoyen.
André Sénik
27 novembre 2007
E comme Elections (et paix)
On sait que les sens des élections (libres) est de permettre aux peuples de choisir leurs représentants et/ou leurs gouvernants (conformément au principe selon lequel «les hommes étant tous naturellement libres, égaux et indépendants, nul ne peut être tiré de cet état et soumis au pouvoir politique d’autrui sans son propre consentement » Locke). Ce qui est moins aperçu en revanche c’est que du même coup les élections sont aussi la possibilité pour les mêmes peuples de se débarrasser sans violence des gouvernants dont ils ne veulent plus. Elire, c’est choisir l’un ou l’autre, c’est donc aussi choisir l’un plutôt que l’autre ou substituer l’un à l’autre, choisir de reconduire ou de renvoyer, d’instituer ou de destituer.
Nous pensons même que ce pouvoir de destitution est plus important que le pouvoir de désignation puisqu’il permet de changer de gouvernement sans effusion de sang. Ainsi les élections sont non seulement au service de la démocratie mais de la paix civile. Certes, il peut se faire qu’on choisisse entre le pareil et le même, qu’on choisisse sans que ça change de manière décisive ou que le choix opéré ne soit pas le meilleur. On a pu dénoncer dans les élections des « pièges à cons », avec la lucidité de celui à qui on ne la fait pas. On le fait parfois encore. Ce n’est pas là seulement une manière commode d’éluder les difficultés de la vie démocratique en pointant les imperfections potentielles de la procédure élective mais c’est faire la fine bouche par rapport à ce que tant d’autres, qui en sont privés, réclament au prix de risques. Que de fausse profondeur dans cette manière avantageuse de prendre la pose du dénonciateur de pièges !
P.Gautier et JCh. Haglund
PS sur ces questions voir Karl Popper : Observations sur la théorie et la pratique de l’Etat démocratique.
23 novembre 2007
E comme Esprit (éveil de l')
On a pu dire que le XXIème siècle sera spirituel; je le pense aussi. La période moderne a été celle de l'âme, la prochaine sera celle de l'esprit.
Notre anthropologie fondamentale est aujourd'hui dualiste : l'homme est formé d'un corps et d'une âme. Nous pensons que notre vie ne présente que deux aspects, unis certes mais distincts: un aspect physique (le corps) et un aspect psychologique (l'âme).
Cette anthropologie dualiste (dont l'origine est moderne puisqu'elle remonte à Descartes°) est celle de l'opinion commune, mais aussi celle de la culture, des philosophes, des sociologues, des anthropologues, des théologiens, des artistes. Bref le dualisme âme/corps est une évidence incontestable pour nous aujourd'hui.
Cette attention exclusive à deux dimensions de l'homme (physique et psychique) a été très importante car elle a permis de développer dans l'histoire des élements importants et nouveaux: bien-être du corps, santé, confort, individualisme, raison, autonomie de la loi morale etc... Après s'être pensé avec une référence verticale (Dieu), l'homme s'est développé dans une dimension horizontale sans référence transcendante. Mais ce dualisme a aussi occulté la dimension spirituelle de l'homme.
Car l'homme ne s'est pas toujours pensé selon ce schéma dualiste corps/âme; pendant longtemps (dans l'antiquité et encore au Moyen-âge), des penseurs, des théologiens ont décrit l'homme selon une perspective ternaire corps/âme /Esprit. La vision dualiste de l'homme est donc un produit de l'histoire récente.
Or, je pense qu'aujourd'hui nos contemporains commencent à retrouver cette vision tripartite de l'homme. Nous sommes allés au bout du processus dualiste, et nous en avons mesuré les limites. L'homme prend du plaisir à consommer certes, mais là n'est quand même pas la fin ultime de l'existence ! La vie réduite à l'ego et à l'individu apparaît à beaucoup de plus en plus comme un enfermement, comme une impasse. On peut observer dans nos sociétés occidentales (et en particulier aux Etats-Unis) une quète de sens et de spiritualité qui annonce, je le crois, une révolution, qui ne sera pas politique mais intérieure et spirituelle (il ne s'agit pas de faire advenir un autre monde mais de s'éveiller à l'esprit), . Cette révolution ou plutôt cette conversion ne sera pas un retour à l'anthropologie ternaire des Anciens qui ne connaissaient pas toute la puissance de la raison technique mais une nouvelle harmonie entre les dimension spirituelle, psychique et physique de l'homme.
Le Moyen-âge a été l'époque de l'homme vertical, tourné vers Dieu; l'époque moderne a été celle de l'homme horizontal, cherchant à développer au maximun ses possibiltés individuelles hors de la transcendance; demain sera peut-être le moment de la réconciliation de la verticalité et de l'horizontalité, d'une transcendance unie à l'immanence : l'esprit vivifiant l'âme et le corps.
José Le Roy (indianiste)
°Descartes: « Car je ne considère pas l'Esprit comme une partie de l'âme, mais comme cette âme tout entière qui pense. »
20 novembre 2007
E comme Egalité des chances (exigence d'égalité, de justice ou de fraternité?)
L’idée d’égalité ne peut pas être traitée sous une seule rubrique, parce qu’elle est toujours dépendante d’un attribut qui la caractérise de façon variable.
L’égalité des chances est une expression en vogue. Elle prétend dépasser le conflit entre l’égalité juridique et politique - qui est jugée insuffisante - et l’égalité sociale absolue, qui paraît impossible et périlleuse pour la liberté.
Son argumentaire est le suivant. Pour que la compétition sociale soit juste, il ne suffit pas qu’on applique également à tous les mêmes règles : il faut que tous aient les mêmes chances au départ. Or les uns partent avec des atouts de naissance qu’ils n’ont pas mérités, et les autres avec des handicaps de naissance, dont ils ne sont pas fautifs.
Cette inégalité des chances au départ de la compétition peut être intrinsèquement injuste. La discrimination sexuelle ou ethnique est un exemple de handicap injuste. Dans ce cas, il est juste de rétablir l’égalité des chances.
Mais les individus sont de toute façon inégaux au départ, sans que cette inégalité soit ni injuste ni juste. Celui qui est né dans une famille d’enseignants a statistiquement plus de chances d’être bon en classe, de travailler mieux et de réussir mieux. Il devra donc en grande partie son désir et ses aptitudes à la réussite scolaire à son milieu culturel d’origine.
Faut-il en conclure que l’inégalité des chances rend la compétition injuste ?
La justice voudrait-elle que les compteurs de la vie soient remis à zéro pour tous les partants à chaque génération ? Cela exigerait qu’on supprime la transmission familiale sous toutes ses formes, qu’on sépare les enfants de leurs parents, qu’on les mette dans des internats dont la mission serait de réduire aussi les différences naturelles. Quitte, s’il le faut, à brider les trop bien dotés. Cela a été expérimenté. L’usage du numerus clausus restreignant l’entrée des universités aux enfants issus de l’ancienne bourgeoisie, qui fut pratiqué dans les régimes socialistes, illustrait clairement le principe de l’égalité des chances.
Mais pourquoi une société fondée sur l’égalité en droits doit-elle combattre les inégalités dont elle n’est pas la cause, quand ces inégalités ne sont pas injustes en soi?
Ce ne peut être que si l’on considère la société comme une famille voulant au-dessus de toute autre considération, assurer la réussite égale de tous ses enfants. Une famille égalitariste. Car si tous les partants sont absolument égaux au départ, ils seront forcément égaux à l’arrivée. L’égalité des chances conduit à l’égalité des résultats. À l’égalitarisme.
La société moderne n’est pas une famille, et encore moins une famille égalitariste. Elle est une association d’hommes libres et égaux en droits. Ce n’est pas au nom la liberté, ni de l’égalité, ni de la justice, qu’elle peut choisir d’aider davantage ceux qui sont les moins bien dotés au départ. C’est au nom de la fraternité, ou de la solidarité, et aussi de l’intérêt bien compris de tous.
Querelle de mots ? Certes ! Mais à quoi s’attendre d’autre dans un abécédaire?
André Sénik
16 novembre 2007
E comme Edition
Si l’édition est une vieille industrie qu’ont pratiquée de longue date les imprimeurs, les libraires et les auteurs eux-mêmes, elle n’est pas vieille dans la forme que nous lui connaissons aujourd’hui car elle s’est fixée à l’époque du romantisme. Or elle est maintenant à la veille de connaître de nouvelles transformations, et même transfigurations, que rendent prévisibles les bouleversements qu’Internet apporte dans l’industrie du disque. Est-il déraisonnable, en effet, de penser que, les innovations se perfectionnant à si vive allure, on puisse bientôt comprimer le contenu des livres dans la mémoire de petits instruments de poche, comme il en va désormais pour la musique ? Il y a certes des arguments pour se persuader que le livre a encore une longue vie devant lui, mais l’imprudence serait de s’en satisfaire. Une chose naît avant que l’autre ne meure. Et il faudrait tout de même se souvenir que, si le texte génère et apporte le sens, le livre, lui, est le vaisseau du texte. Il ne crée ni ne pense, il transporte. Et rien ne saurait empêcher que de nouveaux vaisseaux remplacent un jour la vieille flotte. Il serait donc opportun de faire plus de lumière sur les causes de la prolifération éditoriale et de chercher quelles responsabilités y ont prises l’intégrisme du profit et un obsessionnel désir de notoriété. On s’apercevrait alors de l’importance de malentendus que l’on feint de n’avoir pas vus. Lever ceux-ci, ce à quoi beaucoup se refuseront et se refusent déjà, aurait sans doute pour conséquence une restructuration de l’industrie éditoriale. Écrire des livres, en faire, en vendre, ce n’est pas la même chose. Pas plus que soutenir l’intelligence et le talent ne peut se confondre avec l’exploitation de la bêtise.
Hubert Nyssen, écrivain, éditeur.
13 novembre 2007
E comme Egalité (entendre: en droits et en dignité)
Les sociétés modernes se réclament toutes de deux principes. La liberté est le premier, l’égalité le second. Aucun terme n’exige plus sa comparution devant un abécédaire que celui-ci. Car si les diverses déclarations des droits de l’homme proclament que les êtres humains naissent égaux en droits et en dignité, c’est parce qu’en eux-mêmes et en dehors de ces jugements de valeur, les êtres humains ne sont égaux en rien.
Un abécédaire peut aider à comprendre ce paradoxe en faisant remarquer deux caractéristiques de ce mot.
Première caractéristique : le mot égalité est nécessairement suivi du domaine précis dans lequel il s’applique. C’est ainsi que la déclaration universelle des droits de l’homme qui a été adoptée par l’ONU en 1948 précise que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. »
Contrairement à ce que peut laisser entendre la devise de la République française, le principe d’égalité entre les hommes n’est pas un idéal absolu, s’appliquant en tout domaine.
Le deuxième avertissement est de nature phonétique. En français, on lit mais on n’entend pas le s qui termine la formule, et du même coup il peut être aisément oublié. Ce n’est pas en droit que les hommes sont proclamés égaux, ce n’est pas en principe ou en théorie, mais en droits effectifs. Cette égalité en droits signifie précisément qu’il n’y a plus de place légitime pour des privilèges, pour des lois privées. Les êtres humains sont égaux devant la loi, car c’est la définition même de la justice que les mêmes règles s’appliquent également à tous, sans qu’il y ait pour mesurer ce qui revient à chacun « deux poids et deux mesures ».
Il en résulte inévitablement une délimitation de l’égalité. On ne saurait attendre une égalité de résultat dès lors que la même mesure est appliquée à des gens qui ne sont pas identiques dans la matière mesurée.
L’égalité absolue, arithmétique, celle qui fait qu'un homme est absolument égal à un autre, ne peut exister que sur deux plans :
En tant que citoyen, et en tant que personne digne de respect.
En tant que citoyen d’une démocratie, chaque votant dispose d’une voix. Qu’importent ses vertus, ses vices, ses lumières ou son incompétence. Il dispose du même poids au moment où il participe au choix de son destin collectif.
La raison en est simple : puisque tout individu est libre de mener sa vie comme il l’entend, il doit avoir le même droit qu’un autre de décider de leur avenir commun.
L’égalité en droits est ainsi la conséquence logique du principe premier selon lequel tous les êtres humains naissent libres. Libres, également, autant les uns que les autres.
L’égalité absolue entre les humains existe encore en ce qui concerne la dignité attachée à la personne humaine.
Ce qui veut dire que le respect dû à toute personne humaine est le même, indépendamment de ses mérites ou de ses tares. Qu’est-ce qui justifie cette égale dignité? Bien des réponses sont possibles. Peut-être le respect inconditionnel dû à notre semblable s’est-il imposé parce qu’il est la meilleure sauvegarde pour chacun de nous.
Pour le reste, il y a une grande confusion de vocabulaire à faire de l’égalité absolue la pierre de touche de la justice. Cette confusion égalitariste est rarement assumée jusqu’au bout, mais c’est elle qui fait prendre communément pour des expressions synonymes « les inégalités sociales» et «l’injustice sociale».
André Sénik (philosophe)
09 novembre 2007
E comme Evolutions (et permanences) psychiques.
Dans les débats sur les questions de société, on rappelle souvent les immenses possibilités d’évolution qui devraient nous empêcher de limiter notre horizon au présent : évolution des individus, des mœurs, des sociétés. Les mêmes comportements qui sont tenus à une époque pour anormaux ou scandaleux peuvent très bien quelques années plus tard apparaître comme parfaitement ordinaires : pensons au divorce, à l’homosexualité …. (ce qui ne saurait étonner les « esprits avertis », : les normes sociales ayant été construites historiquement, il est parfaitement naturel qu’elles puissent changer avec le temps).
A l’observation la situation se présente toutefois d’une manière un peu plus compliquée. On peut observer simultanément des évolutions (très rapides parfois) et des permanences, voire des résistances acharnées à l’évolution.
Dans l'exemple du divorce: le regard de la société a été totalement transformé; les divorcés ont cessé d’être stigmatisés bien plus rapidement qu’on aurait pu le croire, et en quelques décennies ils se sont fondus dans la masse. Effets heureux et indiscutables d’une banalisation du divorce. La même banalisation ne peut toutefois être constatée (du moins pas dans les mêmes proportions) du côté de ceux qui divorcent et encore moins de leurs enfants. De ces côtés, ce qui frappe c’est plutôt la stagnation. Il est presque aussi difficile de se séparer de son conjoint aujourd’hui qu‘avant les lois ouvrant la possibilité du divorce par consentement mutuel (1975) ; et ces séparations sont toujours aussi douloureuses pour les enfants (il suffit pour s'en convaincre de les interroger). A la vérité le divorce n’a été banalisé qu’aux yeux d’autrui ; pour ceux qui sont directement concernés, il reste une épreuve redoutable. Distorsion peut-être étonnante mais indéniable.
On pourrait prendre d’autres exemples : les familles recomposées, l’adoption… Dans tous les cas le progrès social que représente l’acceptation de ces évolutions ne doit pas cacher la souffrance individuelle que ces situations continuent d’envelopper. L’évolution sociale et l’évolution psychique individuelle correspondent pour le moins à des temporalités différentes.
Ne pensons donc pas que l’acceptation sociale, finalement si rapide dans nos sociétés modernes, soit la garantie qui nous permette de jouer à la légère avec les normes inscrites dans le psychisme des individus. Devant la multiplicité des situations humaines nouvelles que les progrès des biotechnologies ou autres permettent d’inventer, avec les risques de souffrances qu’elles comportent, l’ultime référence ne devrait pas être la plasticité infinie de l’esprit humain mais il faudrait au contraire lui associer la possibilité, dûment constatée, de sa permanence. Le principe de précaution ne doit pas s'arrêter à la nature.