vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

06 octobre 2007

C comme Chance

C comme Chance ?

Balthazar : (Accent russe.) Chère amie, il y a combien de chances pour que tout cela existe ?

Popo : Tout cela ?

Balthazar : Tout ce qui nous entoure, cette rue, cette bouche de métro, cet immeuble avec la petite… là-haut, comment appelle-t-on ça ?

Popo Une rotonde.

Balthazar : C’est cela, rotonde. Et aussi les gens qui nous croisent, ces gens-là, justement et pas d’autres… et nous deux, justement, ici, à côté de la bouche de métro…

Popo Je ne comprends rien à ce que vous me demandez…

Balthazar : Vous souvenez-vous, un matin, avant la guerre… c’était au début que je suis arrivé à Paris. Vous m’avez offert un grog au café qui faisait le coin avec ce boulevard, là…

Popo : Oui, oui, je me souviens très bien, il faisait un froid de canard. J’allais rendre visite à Mme Balayn, à l’hôpital…

Balthazar : C’est cela, un froid de canard, la lumière était un peu rose, n’est-ce pas ? Alors, je veux dire, à votre avis, il y a combien de chances pour que tout cela qui existait à cette époque - le café, le tramway, toute la ville de l’époque, si vous voulez – soit devenu cette chose que nous voyons là, aujourd’hui ?

Popo Comment voulez-vous que je le sache ? … Excusez-moi, je dois y aller.

Balthazar : En ce moment, par exemple, il y a deux possibles. Ou bien vous allez prendre votre métro et vous me laissez tout seul, dans la rue, à radoter, ou bien, par politesse, vous m’écoutez encore un moment.

Popo : Bon, bon, je vous écoute, mais vite.

Balthazar : Pour tous les gens qui passent autour de nous, il y a aussi, à chaque instant, deux possibles… au moins deux. Si vous multipliez par tous les gens qui vivent à Paris et par tous les instants écoulés depuis ce matin d’hiver…

Popo : …ça doit faire des milliards… des milliards de milliards !

Balthazar : Vous pouvez dire une infinité, oui. Et combien cela fait-il, une chance sur l’infini ?

Popo : Ca fait zéro, non ?

Balthazar : Je crois, les mathématiciens disent « ça tend vers zéro ». Et, à chaque instant qui passe, ça tend un peu plus vers zéro.

Popo : Alors ?

Balthazar : Alors, tout ça que nous voyons aujourd’hui n’avait aucune chance d’arriver. Ca n’existe pas.

Popo : Ah oui… pourtant, ça existe.

Balthazar : Peut-être, cela existe… mais, dans ce cas, une chance sur l’infini, ça ne fait pas zéro.

Popo : Combien ça fait ?

Balthazar : Ca fait un. Il n’y avait pas d’autre possible…

Philippe Réache (auteur dramatique)

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03 octobre 2007

C comme Crise (vive la)

Ce mot fait peur, déconcerte, inquiète. Et pour cause: il nous renvoie à l'idée de conflit, de paroxysme, de changement décisif, mais aussi, et c'est là le paradoxe, à celle de stagnation, de marasme, de faillite. Comment ces deux conceptions peuvent-elles coexister? Qu'est-ce qui pourrait bien rapprocher la crise des banlieues et la crise de Wall Street ou celle du pétrole? Comment donc appréhender côte à côte une crise d'asthme et la crise du logement ou une crise d'...enthousiasme? Et la crise de l'adolescence ou de la ménopause?

Si le lexicographe est peut-être ravi devant une telle déferlante d’exemples, qui passe avec allégresse d’un niveau à l’autre et qui juxtapose des domaines aussi hétérogènes que les phénomènes socio-économiques et les manifestations émotives soudaines d’un individu, le commun des mortels se trouve devant des apories embarrassantes…Le médecin viendrait peut-être à ce moment là à sa rescousse, en lui rappelant l’origine médicale du terme, qui désignerait la phase aiguë d’une maladie, en tant que « changement subit et généralement décisif en bien ou en mal » ou encore un « accident qui atteint une personne en bonne santé apparente » mais également une « aggravation brusque d’un état chronique (Le Grand Robert, 1990).

Le paradigme médical est, avouons-le, pertinent. Je pourrais en trouver d’autres. Mais il me semble que tout commence par là, et, de même que Thucydide s’en sert très habilement dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse pour faire, à partir de « symptômes », ceux de la guerre en l’occurrence, un diagnostic et un pronostic, de même, Charles Gide y a recourt pour expliquer ce qu’est une crise économique. Pour lui, les crises ne peuvent qu’être les maladies de l’organisme économique, de caractère périodique, ou irrégulières, courtes et violentes comme un accès de fièvre, ou lentes et chroniques comme des anémies. Elles peuvent être localisées à un pays déterminé ou prendre des dimensions épidémiques et faire le tour du monde. (Cours d’économie politique, t. I, p. 219)

Malgré ces connotations presque toujours négatives, notre ami médecin attirerait pourtant notre attention sur le fait qu’une crise est loin d’avoir toujours une issue fatale ou destructrice. Elle peut même être annonciatrice d’une guérison, et son déclenchement, cette phase qu’on appelle « critique », se révèle souvent salutaire. En poussant plus loin la comparaison, je dirais que ce qui fait peur, c’est plutôt l’inconnu qui se profile à l’horizon de ce changement brutal, et que la maladie non déclarée, avec cette impression de fausse accalmie et d’équilibre trompeur, ne faisait que reporter indéfiniment. Les crises sont là pour nous guérir de toutes nos procrastinations, pour nous faire sortir de toutes nos fausses sécurités. Et puisque nous sommes ici pour défendre (mais aussi pour critiquer le cas échéant) les sociétés modernes, n’avons-nous pas là une occasion inespérée de réfléchir sur la fameuse « crise des valeurs » actuelle ? N’est-elle pas le résultat de la dissolution de l’idée de Vérité (avec un majuscule) au profit d’une vérité du sujet, de l’ authenticité ou de la sincérité ? La crise des valeurs ne permet en fait que le retour en force de celles-ci.

Car quand on cherche les causes de ce déclenchement, qui produit une aggravation brusque, un profond malaise psychologique ou au contraire un dénouement heureux, c’est la passion d’un certain type de vérité qui se profile, la passion de la transparence et de la justice. Mais je ne vais pas terminer en opposant les « anciens et les modernes ». Quand Thucydide dit que le « prétexte le plus vrai », (aléthestatè prophasis) quoique le moins mis en avant et le moins avoué (aphanestatê logô) de cette crise majeure qu’ est la guerre, n’est pas l’empire athénien mais la crainte qu’il inspirait, la crise, comme le terme grec l’indique si bien (krisis), nous renvoie inévitablement à l’idée de jugement, ce qui implique inévitablement un certain discernement (diakrisis). D’où l’idée d’une décision, d’une clarification, d’un partage de responsabilités, qui pourrait dégénérer hélas en un règlement de comptes, mais qui ne peut pas faire l’impasse sur l’idée d’une distribution de peines ou d’amendements. Dans ce sens, toute krisis devient « apocalyptique » dans son acception étymologique de « révélation ». Bref, la crise, c’est l’ heure des révélations, des mutations nécessaires, des réparations à tous les nivaux, douloureuse pour les uns, salutaire et libératrice pour les autres.

Vassiliki-Piyi CHRISTOPOULOU (historienne des idées)

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29 septembre 2007

C comme Coran (lire le)

Une expression  revient régulièrement dans le Coran:

" celui ou ceux qui accusent de mensonge cette religion (ou nos signes);

  celui ou ceux qui traitent la vérité (ou le Coran) d'imposture"

On croit comprendre que c'est une manière de désigner les infidèles, les mécréants et plus généralement ceux qui ne reconnaissent pas la vérité de l'islam, et qu'il faut donc "combattre" par la parole (et selon certains extrémistes par les armes).

Tout semble clair… Et cela paraît corroborer l'idée commune d’un Coran sectaire et vengeur.

Pourtant c'est une erreur d'interprétation qui est dissipée par la sourate CVII, si on veut bien prendre sa lettre au sérieux. Cette sourate est l'une des dernières dans l’ordre du livre (le Coran en comporte 114) et cependant l'une des premières chronologiquement puisque l’une de celles qui furent composées à La Mecque. Elle a pour titre les Ustensiles ou, selon d'autres traductions, l'Aide, le Nécessaire... et se propose explicitement de définir qui sont ceux "qui accusent cette religion de mensonge".

Elle ne compte que sept versets et réserve au lecteur une surprise :

«  1-Que penses-tu de celui qui traite cette religion de mensonge?

   

(Ou selon d'autres traductions:

     Vois-tu celui qui traite de mensonge le jugement?

     Vois-tu celui qui nie le Coran?

    Ne vois-tu pas celui qui dément la religion ?)

   

    2-C'est celui (ou lui) qui repousse l'orphelin.

 

   3-Qui n'excite point les autres à nourrir le pauvre.

   4-Malheur à ceux qui font la prière,

   5-Et la font négligemment;

   6-Qui la font par ostentation,

   7-Et refusent les ustensiles nécessaires à ceux qui en ont besoin »

Réponse étonnante. On attendait que soient stigmatisés ainsi l'athée, l'incroyant, l'idolâtre, celui qui n'adopte pas la religion musulmane, éventuellement le juif ou le chrétien.

Rien de tout cela. L’opprobre vise "Celui qui repousse l'orphelin » et qui, tout en faisant la prière, « refuse les ustensiles nécessaires à ceux qui en ont besoin », selon une idée omniprésente dans l'ensemble des dernières sourates,"données à La Mecque": voir notamment Le Territoire (XC), La Nuit (XCII).

   

L'ennemi de l'Islam ou du Coran est ainsi défini non par ses options religieuses, mais, indépendamment de celles-ci, par son attitude à l'égard des orphelins et plus généralement à l'égard de ceux qui souffrent. Autrement dit, ce qui distingue le partisan de l'adversaire du Coran n'est pas d'ordre théorique mais pratique. La marque de la croyance en la vérité du Coran, ce n'est pas l’adhésion à des affirmations théologiques (monothéisme absolu...), ni la seule pratique rituelle (prières…) mais le fait de ne pas être indifférent à ceux qui sont frappés de déréliction.

Dès lors, une autre compréhension de ce que sont les infidèles s'ouvre : l'infidélité n'est pas le fait du non musulman mais l'indifférence à l'égard des orphelins et de la souffrance d'autrui qui menace tout homme, quelles que soient ses options religieuses ou leur absence. Elle est une faute potentiellement commune à tous, à commencer par le musulman lui-même à qui s'adresse d'ailleurs cette sourate en priorité.

Et le combat qu'il faut mener contre l'infidèle n'est pas combat contre autrui mais combat contre soi, contre l'infidèle, l'insensible qui est en soi.

Dimension à proprement parler évangélique du Coran, rappelant la parole de Jean : "Celui qui prétend aimer Dieu et qui n'aime pas son frère est un menteur" (première Epitre) .

PG.

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26 septembre 2007

C comme Choc des ...civilisations?

L’expression de choc des civilisations (The Clash of Civilizations d’Huntington) est passée dans le langage courant. Elle sert pour certains à éclairer ce qu’ils présentent comme l’affrontement de l’Occident et de l’Islam et serait la clef  de combats hélas bien réels livrés là ou ailleurs.

   La notion de choc de civilisations fait toutefois d’emblée problème dans la mesure où elle repose sur une conception beaucoup trop monolithique des civilisations elles-mêmes. Elle présuppose en effet que chaque civilisation se caractérise par un certain nombre de valeurs particulières, différentes des valeurs adoptées par les autres civilisations,  éventuellement contradictoires avec ces dernières. D’où l’éventualité d’affrontements voire de chocs frontaux comme, par exemple, entre telle civilisation qui a opté pour la laïcité et telle autre qui l’exclut.     Comme si de tels choix étaient si radicaux, si anciens et si définitifs qu’ils fonctionneraient comme des sortes de traits distinctifs entre civilisations dont l’essence serait ainsi marquée…

   Pourtant, quelle civilisation peut se caractériser uniquement par le choix  ou le rejet de la laïcité, pour reprendre cet exemple qui renvoie aussi bien au domaine religieux qu’à celui de la liberté de pensée ?

   Pensons aux Etats occidentaux : ils sont sous des formes nuancées, laïques,  mais ils ne le sont pas de la même manière : ici, il s’agit d’une laïcité de fait, là, elle est constitutionnelle, ailleurs, elle est purement formelle. De la France à la toute proche Belgique, tout change : le principe fondamental de séparation des uns se mue en reconnaissance d’une option « humaniste » à côté des religions constituées.

   Et surtout, il est très simplificateur de penser qu’ils sont laïques de manière constitutive; ils ne l’ont pas toujours été ; il a existé et il existe encore des forces qui contestent cette option. Même si le mot laïcité inscrit son étymologie dans le laïos (peuple) grec et son usage dans le dualisme chrétien des clercs et des laïcs ; même si le principe est dans la continuité de la pensée d’un Spinoza et dans l’héritage des Lumières, la force du mot et de la notion  n’est à la vérité que l’orientation actuellement dominante de l’Occident et non un de ses traits ontologiques.

   De même pour la démocratie, les droits de l’homme, l’individualisme et tous les autres traits donnés, un peu rapidement, pour constitutifs de la civilisation occidentale.

   Et inversement on peut douter qu’il existe une grande civilisation qui ignore tout de la laïcité. Ainsi, n’existe-t-il pas, depuis le début, des courants laïques en terre d’Islam, des fois qui s’accommodent de la séparation des domaines° ? Le rejet de la laïcité s’il constitue l’orientation dominante de l’Islam, n’en est pas sa définition définitive.

   En d’autres termes la diversité (et même l'hétérogénéité) ne se trouve pas simplement entre les civilisations mais à l’intérieur de chacune d’elles.

   Sur ce point le petit livre d’Amartya Sen°°, La Démocratie des autres (pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident), est particulièrement éclairant. Il y est montré combien est erronée l’idée selon laquelle la démocratie serait une valeur exclusivement occidentale : aucune grande civilisation ne l’ignore, y compris celles qui se sont le plus détournées, du moins jusqu’à ce jour, de cet idéal, et tous les démocrates du monde peuvent trouver dans les traditions de leur pays des appuis pour leur combat : à l’image J. Nehru qui, en 1947, lors des discussions qui amenèrent l’élaboration d’une constitution pleinement démocratique en Inde, « mit l’accent sur la tolérance à l’égard de l’hétéronomie et du pluralisme sous les règnes d’empereurs indiens tels qu’Ashoka et Akbar ».

   Le fracas du choc des groupes armés antagonistes ne fait pas de ceux qui s’affrontent les guerriers d’un combat qui opposerait nécessairement et frontalement des civilisations si essentiellement différentes l’une de l’autre qu’il n’y aurait d’issue que dans la destruction de l’une par l’autre.

° « Lance donc le Rappel :

    tu n’es là que celui qui rappelle,

    tu n’es pas pour eux celui qui régit »  (Coran LXXXVIII 22/23)

°° Economiste indien, prix Nobel en 1998

                                                                                                                                                                                               JC Haglund et P Gautier

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21 septembre 2007

C comme Conscience

La conscience: source ou produit?

La conscience d'une certaine façon introduit à la modernité puisque c'est en en faisant un fondement premier de la philosophie et donc de la science que Descartes rompt avec la scholastique du Moyen-Âge et ouvre le champ au sujet et à l'individualisme.

Mais la modernité la plus actuelle, les neurosciences, pense plutôt la conscience comme un épiphénomène, pur produit de la matière.

On peut en effet comprendre la conscience de deux façons: comme un résultat ou comme une source.

Dans le premier cas, la conscience est produite par des causes extrinsèques. C'est là un des principes de tout matérialisme. Ainsi pour le marxisme par exemple, la conscience  est générée par les conditions matérielles de production, c'est-à-dire essentiellement par l'économie et les rapports de classes.

Les neurosciences se figurent la conscience comme un produit de l'architecture complexe du cerveau.

Mais on peut tout au contraire considérer la conscience comme une origine, source du sens qu'elle pose et des représentations qu'elle engendre. La conscience devient alors première par rapport au monde, à la matière, à la nature, à l'histoire et à l'économie.

La conscience est-elle une source ou un produit ou peut-être un peu des deux?

Cette question n'est pas seulement de portée métaphysique mais aussi anthropologique et même politique.

Si l'homme dont la conscience est l'attribut essentiel ne se pense que comme un sous produit de la matière, ne se réduit-il pas à une chose?

Si la pensée de l'homme trouve sa source dans autre chose que le sujet que reste-il de son autonomie? Il est en effet très difficile en posant un principe matériel antérieur à la conscience de croire en une liberté de l'individu car ses pensées, ses idées, ses valeurs ne sont alors que les effets de déterminations premières.

Il me paraît que nos idées seraient plus claires sur cette question si on cessait de confondre les pensées et la conscience. Les premières sont en partie conditionnées par le monde (mais en partie seulement) ; la seconde (ce qui nous permet de dire « JE ») est libre du monde qu'elle transcende. Le matérialisme se trompe ainsi en ne distinguant pas la conscience des pensées.

Cette distinction  n'est presque jamais d'ailleurs clairement établie dans les textes  philosophiques occidentaux° ou scientifiques°° qui traitent de la conscience ; on les assimile bien souvent. Pourtant n'est-il pas évident que les pensées sont des phénomènes psychiques apparaissant « dans » la conscience? Les pensées changent, passent; comment pourrions nous apercevoir ces changements sans un témoin immuable ?

La conscience est le fond permanent sans lequel aucune pensée n'est possible. Elle est la condition de toute liberté.

°Cette distinction est en revanche bien présente dans la philosophie indienne , par exemple dans ce texte L'éveil au Soi attribué à Shankara (8ème siècle): «distinct du corps, des sens , du mental , de l'intellect , de la nature, témoin de leur fonctionnement, sache que le Soi est comme un roi »(traduit du sanskrit par José Le Roy)

°°Je viens toutefois de lire Dominique Laplane, neuroscientifique, qui écrit ceci: « Un autre apport essentiel, beaucoup moins connu , de la neurologie contemporaine, tient à  la description  de l'état de conscience vide. L'existence de tels états est cependant évidente depuis des millénaires pour les méditants orientaux. Sauf exceptions, les scientifiques ne s'y intéressaient guère. Tout ce qui est mystique est suspect de mystification. » (Penser, c'est-à-dire? Armand Colin, 2005).

José Le Roy (indianiste)

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18 septembre 2007

C comme Culture et technique

Il ne s’agit pas simplement de rappeler ici que la culture au sens humaniste du mot (cultura animi, culture de l’esprit), la culture moderne comme la culture traditionnelle, comprend d’abord les humanités classiques, les lettres et les arts, ce qui n’est d’ailleurs contesté par personne ; il s’agit surtout de réaffirmer que cette culture humaniste comprend aussi, ce qui est plus oublié, voire contesté, la science, la technique et même l’industrie. Cela a déjà été dit et redit : entre autres par Diderot, à l’article « art » de l’Encyclopédie où il dénonce le préjugé selon lequel « donner une application constante et suivie à des expériences et à des objets particuliers (serait) déroger à la dignité de l’esprit humain ; et que de pratiquer ou même d’étudier les arts mécaniques (c’est) s’abaisser à des choses dont la recherche est laborieuse, la méditation ignoble, l’exposition difficile, le commerce déshonorant, le nombre inépuisable et la valeur minutielle ». Deux siècles et demi plus tard ce préjugé est loin d’avoir disparu : pensons à la condescendance avec laquelle très souvent (en France) les détenteurs patentés de la culture humaniste regardent, sous l’angle de la dignité culturelle, les hommes de la technique, qu’il s’agisse des industriels ou des élèves des lycées professionnels (ce qui n’empêche pas d’envier certains d’entre eux socialement ou économiquement) ; pensons encore  aux machines et processus industriels  qu’un humanisme superficiel persiste à opposer à l’homme et à la culture.

Alors d’où vient que persiste cette disqualification culturelle, non de la science fondamentale  mais du moins des sciences appliquées, de la technologie ou de l’industrie ? On en viendrait presque à y déceler des relents de l’esprit de classe que nos léninistes de jadis donnaient volontiers comme interprétation définitive. L’antique mépris aristocratique pour les arts mécaniques n’a de fait jamais été totalement aboli. L’accumulation des catastrophes depuis l’arme nucléaire, Tchernobyl, la vache folle et le réchauffement climatique ne pouvaient que l’exacerber : le progrès scientifique et technique n’est plus la féerie de l’invention de l’électricité (cf La Fée Electricité de Raoul Dufy en 1936), dont chacun se souvient qu’avec les soviets elle constituait la porte d’entrée du socialisme soviétique en 1920. Bref le progrès est devenu source d’inquiétude et non plus de ravissement, avec lui le progrès scientifique, avec celui-là la science. Ajoutons l’angoisse face au travail manuel devenu (dans les pays occidentaux) propédeutique du chômage, qui a remplacé la pénibilité dans les terreurs humaines liées autrefois à la malédiction biblique, et le couvert est mis.   

Comme si pourtant dans la moindre machine il n’y avait pas autant de génie, d’esprit et de créativité que dans toute autre œuvre humaine ! Ce n’est pas parce que dans une machine l’esprit ne s’exhibe pas, et même se cache dans l’objet ou le logiciel, qu’il faut ignorer sa présence. D’autant qu’il ne se cache pas par hasard mais pour permettre à tous, notamment à ceux qui n’ont guère d’esprit, l’utilisation de cette machine. Quelles prouesses intellectuelles ont été nécessaires par exemple, non seulement pour inventer les voitures ou les téléphones portables, mais pour qu’on puisse les utiliser sans aucune notion de physique ou d’électronique !

A la vérité, notre manière de nous comporter envers l’objet technique (réel ou virtuel) ressemble trop souvent à celle « de l’homme envers l’étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme° orienté contre les machines n’est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l’étranger comme humain. De même la machine est l’étrangère ; c’est l’étrangère en laquelle est enfermé de l’humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l’humain » (Simondon).

Si les âges de l’humanité renvoient aux outils que l’homme s’est donnés, c’est bien que ces outils sont (ô combien!) des marqueurs de civilisation, de culture. Ils ne sont étrangers ni à qui les conçoit et les façonne, ni à qui fait de leur maniement un art, dans toutes les acceptions du mot. Et de l’art à la culture il n’y a qu’un pas. L’art des bâtisseurs de cathédrales du moyen-âge est-il éloigné de celui du concepteur informatique ? Pas plus que le réel ne l’est du virtuel, dont nul ne conteste le potentiel artistique et culturel.

L’opposition dressée entre la culture et la technique est insoutenable et dommageable : tant qu’elle persistera nos sociétés, qui reposent si largement sur la science et la technique, auront bien du mal à prendre une juste conscience d’elles-mêmes.

°haine du nouveau

Alain Geismar (physicien) et Pierre Gautier.

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28 mars 2007

chômage

  La question n’est pas de savoir qui a le plus d’amour ou de compassion pour les chômeurs (sinon il aurait fallu s’en remettre à L’abbé Pierre).

   Elle n’est pas non plus de savoir qui a le plus grand désir ni même la plus grande volonté d’abolir le chômage (sinon il faudrait peut-être la confier aux trotskistes…).

   Elle est simplement de savoir quelles sont les actions les plus capables de faire régresser le nombre des demandeurs d’emplois.

   Et il n’est nullement dit que ces actions soient nécessairement le fait de ceux qui ont la plus grande compassion ou le plus grand désir d’éradiquer la misère du monde.

   A la vérité le chômage (comme la pauvreté…) soulève deux problèmes :

   un problème de principe ou de valeur (problème moral et politique) : est-il légitime d’abandonner à leur sort des personnes durablement sans emploi ? Question d’autant plus cruciale qu’économiquement une société moderne peut parfaitement supporter la charge d’un nombre non négligeable de chômeurs  indemnisés ( Joseph Schumpeter évaluait ce nombre à environ 10% de la population).

   un problème stratégique et de moyens (problème politique et économique) : quels sont les moyens les plus efficaces pour faire régresser le chômage : plutôt le marché ? Plutôt la régulation par l’Etat ? Les deux ? C’est là un problème de moyens et non de principe. C’est une sorte de fanatisme politique que de faire de la régulation ou du marché  des principes ou des valeurs : fanatisme qu’on peut aussi bien rencontrer à droite (ultra-libéralisme) qu’à gauche (étatisme).

   Etre de gauche de manière non fanatique ou non religieuse, c’est penser que la régulation par l’Etat est probablement la stratégie la plus efficace ; on l’adoptera donc, mais pour autant et aussi longtemps qu’elle manifestera son efficacité ; et dans le cas contraire on sera prêt à la remettre (au moins partiellement) en cause, sans état d’âme.

  Etre de droite non religieusement, c’est choisir le marché comme arme contre la chômage, comme arme uniquement et uniquement aussi longtemps qu’elle fonctionne.

  Ne sacrifions pas l’efficacité de la lutte contre le chômage (la pauvreté…) sur l’autel d’un principe, ni sur celui du marché, ni sur celui de l’Etat.

PG

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04 décembre 2006

Crise de l'Ecole?

L’école n’est pas partout en crise. De nombreux établissements scolaires fonctionnent correctement et même bien. D’autres, toutefois, connaissent une crise, ou plutôt deux, qu’on ne distingue pas suffisamment.

Une première crise tient à ce qu’un nombre important d’élèves, de collégiens en particulier (mais pas uniquement), sont loin du niveau requis, ont beaucoup de mal à remplir les obligations scolaires de base (travail, concentration, motivation). Le fait n’est pas nouveau, mais son ampleur est nouvelle.

La deuxième crise tient au climat de violence créé par le comportement invraisemblable d’un nombre non négligeable d’élèves, de collégiens en particulier (mais pas uniquement): on parle parfois d’élèves qui " montent au rideau " ; l’expression désigne des élèves incapables de se maîtriser, et donc tout à fait capables, à l’occasion, de violences verbales ou physiques.

On a tort de confondre les deux crises :

- d’abord parce qu’il est faux de croire que le première est la cause de la seconde : les élèves médiocres ou mauvais ne montent qu’exceptionnellement (et heureusement) au " rideau " ! (Quitte à être trop insistant : la grande majorité des élèves violents sont en échec scolaire, mais la réciproque n’est pas vraie: la grande majorité des élèves en échec ne sont pas pour autant violents.)

- ensuite parce que si la première crise, en ralentissant les classes quelle touche, est préoccupante, la seconde, en les empêchant de fonctionner, est dramatique.

- enfin, parce que, si s’affronter au manque de travail, de concentration ou de motivation de certains élèves fait partie intégrante de la mission des professeurs, il n’en va pas de même de la violence. Celle-ci ne relève pas, ne doit pas relever de leur compétence. Qu’ils soient expérimentés ou non.

PS. Le député européen Jean-Louis Bourlanges rappelait ( et m'apprenait) il y a quelques jours sur France Culture que l'une des raisons pour lesquelles le service militaire national avait été supprimé était la demande de l'Armée elle-même qui ne parvenait plus à "gérer" la violence de trop nombreux conscrits. Comment l'Ecole le pourrait-elle?

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