vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

24 juin 2007

ABC: B comme Bourgeois

L’idée de s’enrichir par le moyen de l’activité économique qui nous paraît aller de soi est à la vérité une idée jeune historiquement.

Le désir d’enrichissement est très ancien, peut-être aussi vieux que l’humanité elle-même. Il n’est guère de sociétés d’où l’avidité ou l’appât du gain aient été absents : « A toutes les époques de l’histoire, écrit Max Weber, cette fièvre d’acquisition sans merci, sans rapport avec aucune norme morale s’est donné libre cours chaque fois qu’elle l’a pu » (et n’est donc nullement ce qui distingue l’esprit capitaliste et l’esprit antérieur selon L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme).

L’activité économique est également immémoriale puisqu’elle assure la production des biens nécessaires à l’existence des hommes sur la terre.

Mais ces deux activités sont restées séparées jusqu’à une date récente :

L’activité économique ou productive n’avait pas pour objet l’enrichissement mais la satisfaction des besoins naturels, ou considérés comme tels, des hommes ; et cette satisfaction était la mesure du travail productif : « autant de biens on consomme, autant on doit produire », tel est le principe de l’économie pré-bourgeoise selon Werner Sombart ; « à l’époque pré-capitaliste la vie économique était subordonnée au principe de la satisfaction des besoins : paysans et artisans cherchaient, par leur activité économique normale, à s’assurer leur subsistance et rien de plus » (Der Bourgeois).

Les rêves et les projets de richesse cherchaient à se réaliser par de tout autres voies que la voie économique : à Florence, au 15°siècle « Un homme comme Alberti, qui était cependant placé au centre de la vie des affaires et était certainement déjà pénétré de l'esprit capitaliste, ne voit pas, en dehors du grand commerce, d'autres moyens d'acquérir des richesses que ceux-ci :

1º la recherche de trésors;

2º la captation d'héritages; (il ajoute que ceux qui usent de ces deux moyens sont « loin d'être rares. »)

3º la clientèle : « gagner la faveur de riches bourgeois, dans le seul espoir de profiter dans une mesure quelconque de leurs richesses. »

4º l'usure (prêt d'argent);

5º location de troupeaux, de chevaux de traits, etc.

Quelle singulière juxtaposition! D'après une autre énumération, non moins singulière, datant du XVIIe siècle, les moyens de s'enrichir seraient au nombre de trois:

1º service de cour;

2º service de guerre;

3º alchimie. » (Der Bourgeois).

C’est avec l’époque moderne qu’on prend conscience que les fruits du travail peuvent excéder la satisfaction des besoins et que le projet de s’enrichir par le moyen d’entreprises économiques prend forme ; et bientôt l’idée selon laquelle le sort matériel des hommes peut être amélioré par les progrès de la production. Selon Sombart « c'est Florence qui a imprimé la plus forte impulsion au développement de l'esprit bourgeois : ses habitants étaient animés au XIVe siècle d'une passion fiévreuse (on est tenté de dire: américaine) du gain, d'un zèle vraiment amoureux pour le travail. Florence est « cette ville que les pères, avant de mourir, chargeaient, par une disposition testamentaire, de punir d'une amende de 1.000 florins d'or leurs fils qui ne s'adonneraient pas à une occupation régulière ».

On aurait préféré que le progrès de la productivité du travail, condition nécessaire de l’amélioration du sort commun, ait été mis en branle par des philanthropes (ce qui fut le cas, notamment de la part d’ecclésiastiques, mais resta extrêmement minoritaire) . A la vérité le véritable promoteur de cet immense changement fut le bourgeois de l'ère moderne cherchant son profit dans l’emploi le plus efficace possible d’une masse de travailleurs et de travail à ses ordres.

PS. Der Bourgeois (1925) l'ouvrage classique de Werner Sombart peut être lu en ligne.

Pierre Gautier

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21 juin 2007

ABC: B comme Bouddhisme

Plusieurs millions de Français se disent proches du bouddhisme aujourd'hui. Les livres du Dalaï-lama sont des best-sellers ; les maîtres de toutes les traditions du bouddhisme ont de plus en plus de disciples.

Cet intérêt nouveau pour le bouddhisme en France est souvent présenté comme une réaction des Français contre la société de consommation. Les Français et les occidentaux en général auraient compris l'impasse de notre société moderne hyper-technique, centrée sur la consommation et l'égoïsme, et chercheraient dans la spiritualité orientale un supplément d'âme.

En première analyse, en effet, la fascination du bouddhisme semble porter en elle une critique de notre société. Quoi de plus éloigné de nos moeurs et de nos valeurs que cette voie aride et ascétique vers le nirvana?

-Notre société crée toujours davantage de désirs; le bouddhisme nous invite au détachement et fait du désir la cause de notre souffrance.

-Notre société est individualiste; le bouddhisme (dans toutes les écoles) fait de l'individu l'erreur fondamentale. Les sermons du Bouddha nous demandent de détruire le « moi » et le « je suis » .

-Notre société est une société du plein : plein d'informations, de nourritures, de consommation, de travail etc.. Le bouddhisme vise la vacuité, le dépouillement.

Mais cette opposition entre la modernité et le bouddhisme est superficielle. D'abord ceux qui s'intéressent au bouddhisme sont souvent instruits: professeurs, éducateurs, psychologues (on pourrait parler de bo-bo-bouddhisme). Les néo-bouddhistes ont bénéficié de l'instruction publique qui a su ouvrir leur esprit et les rendre curieux..

De plus, cette recherche de sens hors de sa tradition d'origine est possible du fait de notre société ouverte qui propose toutes les religions et spiritualités du monde. Dans les librairies, chacun librement peut découvrir non seulement toutes les écoles du bouddhisme mais aussi la kabbale ou le vedanta indien par exemple. Les maîtres tibétains sont venus en France se protéger de la violence et de la haine des communistes chinois.

Le bouddhisme propose une voie d'expérience éloignée des dogmes . Cette recherche de vérification expérimentale séduit nos contemporains nés dans une société en grande partie formée par l'esprit scintifique: nous ne voulons plus de la foi aveugle, nous voulons tester et vérifier par nous-mêmes.

Enfin la compassion centrale dans le bouddhisme n'est-elle pas proche de notre société solidaire qui a su construire la sécurité sociale, les retraites, la CMU, le RMI, qui est attentive aux handicapés, qui a instauré l'école gratuite, l'égalité de tous? Notre démocratie est même sans doute plus en avance encore que beaucoup de bouddhistes sur l'égalité entre l'homme et la femme (Bouddha était plutôt sexiste).

Ainsi, l'intérêt vers le bouddhisme loin d'être une réaction hostile contre cette société en exprime ce qu'elle a sans doute de plus intéressant: la possibilité laissée à chaque homme de trouver le sens de la vie de manière libre.

Mais plus fondamentalement si la fleur du bouddhisme pousse si bien sur le sol d'Europe et en particulier de France, c'est sans doute parce que de toutes les religions, le bouddhisme est la plus proche du christianisme, en particulier par sa doctrine de la non-violence.

Note: ces rapprochements nouveaux entre Orient et Occident auraient dû avoir lieu plus tôt selon Levi-Strauss sans l'Islam qui s'est interposé etre Jérusalem et Bénares.                                                         Il écrivait dans Tristes tropiques : « Aujourd'hui , c'est par-dessus l'Islam que je contemple l'Inde; mais celle du Bouddha, avant Mahomet qui, pour moi européen et parce qu'européen, se dresse entre notre réflexion et des doctrines qui en sont les plus proches, comme le rustique empêcheur d'une ronde où les mains, prédestinées à se joindre, de l'Orient et de l'Occident ont été par lui désunies. En s'interposant entre le bouddhisme et le christianime, l'Islam nous a islamisés, quand l'Occident s'est laissé entrainer par les croisades à s'opposer à lui et donc à lui ressembler, plutôt que de se prêter – s'il n'avait pas existé – à cette lente osmose avec le bouddhisme qui nous eût christianisés davantage, et dans un sens d'autant plus chrétien que nous serions remontés en deçà du christianisme même. »

Jose Leroy (sanskritiste)

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18 juin 2007

ABC: B comme mal-Bouffe

L’on prétend que les hommes ne sont pas plus faux qu’ils n’étaient jadis ; cependant, on pouvait, il y a un demi-siècle, se procurer à peu de frais des étoffes de bon teint et des comestibles naturels ; aujourd’hui l’altération, la fourberie sont partout. Le cultivateur est devenu aussi fraudeur que l’était jadis le marchand. Laitages, huiles, vins, eaux-de-vie, sucre, café, farines, tout est falsifié impudemment. La multitude pauvre ne peut plus se procurer de comestibles naturels ; on ne lui vend plus que des poisons lents, tant l’esprit de commerce a fait progrès jusque dans les moindres villages.

Charles Fourier  1829 

PS- Peut-il y avoir un rapport entre l’opéra bouffe et la malbouffe ? Dans le premier cas, l’adjectif signifie joyeux, et finit par s’opposer à sérieux.

   Dans le second, il désigne une façon de manger contraire aux bons usages.

   Le second terme est de création récente.

  Comme on ne meurt plus guère de faim dans nos sociétés modernes, la critique radicale de ces sociétés s’est réorientée depuis des années sur le thème de la malbouffe. Elle a dû abandonner le terrain de la quantité pour celui de la qualité.

  Elle dénonce toujours la recherche du profit qui est tenue pour l’une des racines du mal produire et du mal consommer. L’autre racine du mal serait le productivisme aveugle qui sert de moteur à la recherche du profit. Du fait de ces deux causes, ce que nous consommons sur le plan alimentaire serait de plus en plus dénaturé et malsain. Haro donc sur les Mac Do et autres fauteurs d’obésité.

  Il va de soi que la nutrition a besoin de règles et que, quand celles-ci ne sont pas respectées, les effets en sont catastrophiques. Comme tout changement, le changement dans ce domaine produit des effets pervers qu’il faut combattre.

  Il paraît d’ailleurs qu’en matière alimentaire il y a des contrôles très stricts, comme il n’y en eu jamais au monde.

  Il paraît aussi que nous vivons beaucoup plus vieux que jadis et même que naguère.

  Le thème de la malbouffe relève-t-il des formes récentes de l’agriculture et de l’industrie alimentaire ou d’une phobie anti-moderniste, et réactionnaire, aussi vieille que le progrès lui-même?

André Sénik 

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16 juin 2007

ABC: B comme Biographie individuelle

Dans les sociétés modernes (occidentales pour la plupart), des hommes en nombre inoui historiquement ont acquis un pouvoir sur leur vie réservé jusqu'alors à d'infimes minorités; ce qui ne veut pas dire que ce soit le fait de tous (il y a encore trop d'exclus), ni que les hommes de ces sociétés soient nécessairement plus heureux ( ne serait-ce que parce que tout pouvoir ou toute liberté s'accompagne d'une inquiétude qui ne facilite pas forcément l'accès au bonheur: que vais-je faire de ce pouvoir?) ; cela veut simplement dire que la vie ce ces hommes peut être au moins partiellement leur oeuvre, qu'elle ne leur est plus purement et simplement imposée par les circonstances ou par les règles inviolables du groupe d'appartenance : en bref que la possibilité d'avoir une biographie individuelle leur est ouverte. C'est une évidence, mais qu'on a trop tendance à oublier, quand ce n'est pas à nier. Et pourtant c'est ce qui fait la grandeur de ces sociétés modernes.

S'il en est ainsi, cela tient d'abord à la reconnaissance et à la valorisation de la liberté individuelle ; reconnaissance et valorisation qui sont aussi des évidences pour nous mais qui n'en demeurent pas moins des singularités dans le monde ; ce qui n'est pas étonnant puisque si elles ont des racines anciennes en Occident, elles ne sont devenues effectives que très récemment : qu'on pense simplement au temps qui a été nécessaire pour que la liberté de choisir son conjoint devienne une réalité !

Mais cela tient aussi à ce que nos sociétés ont été capables de créer les conditions matérielles et intellectuelles pour que ce pouvoir de choisir au moins partiellement sa vie ne demeure pas, pour le plus grand nombre, formel: par

        -l'extension du bien-être matériel,

        -la scolarisation jusqu'à 14 puis 16 ans (et de fait jusqu'à 18 ans),

        -la réduction du temps de travail.

"On pourrait se dire en effet que, dans les démocraties occidentales, les lendemains sont garantis, la paix règne et la vraie misère n'existe presque plus. On voit par ailleurs se développer une vie faite de confort, de sécurité, de vacances, et aussi de culture, de musique, d'art. Il y a là un type d'humanité qu'on aurait tort de croire méprisable. Quand on a connu d'autres régimes et d'autres modes de vie, on peut même considérer qu'il y a là une certaine forme de perfection humaine" (E.Lévinas, Imprévus de l'histoire, 1992).

Pierre Gautier

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11 juin 2007

ABC : B comme Besoins

Si nous nous contentions de satisfaire les besoins - et même les rêves de consommation de nos arrière grands parents, la pauvreté disparaîtrait de la terre.

Cette idée produit souvent un effet de sidération. Elle nous suggère que le bonheur est à portée de notre main. Il suffirait de cesser la fuite en avant vers toujours plus de besoins, de croissance, et de consommation des biens et des ressources.

Il y a belle lurette que les penseurs de l’antiquité ont défendu des conceptions frugales du bonheur, du contentement  fondé sur le renoncement volontaire au toujours plus d’avoir.

Il existerait de vrais besoins, naturels et nécessaires, et tous les autres seraient superflus et vains.

Ces faux besoins nous seraient imposés artificiellement par les producteurs de biens qui veulent faire de nous des consommateurs, par la peur de la mort ou par le manque de sens de nos vies, que nous compensons par des substituts matériels, ou encore par le désir de paraître en consommant des signes de notre niveau social.

Au lieu d’avoir et de consommer, choisissons d’être, de créer, de vivre et d’échanger !

Cette idée est si simple, si évidente, si noble en même temps, qu’on se demande pourquoi elle conquiert si peu de peuples et d’individus ? Pourquoi les Chinois, hier champions d’une idéologie sur fond d’ascétisme, se ruent-ils frénétiquement dans le bonheur de consommer qui fait que les centres urbains font penser au roman de Zola « Au bonheur des dames » ?

La réponse se situe à plusieurs niveaux, et s’énonce sous forme de questions.

Et si l’homme n’était pas fait pour réduire ses besoins à ce qui est naturellement nécessaire ?

Et si le désir des biens matériels n’était pas ignoble ?

Et si les soi-disant dichotomies n’étaient que de fausses alternatives et que nous n’ayons pas à choisir entre avoir et être, consommer et créer, entre le corps et l’esprit ?

En refusant ces dichotomies, on en revient à une conception non sublime et non héroïque de la condition humaine. À Rabelais et à Montaigne, sans pour autant jeter la pierre aux adeptes de François d’Assise

André Sénik

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27 octobre 2006

Bourdieu et l'école.

Emission sur P. Bourdieu aux Vendredis de la philosophie (27-10-06).

Comment peut-on à la fois souscrire aux analyses de Pierre Bourdieu sur l’Ecole et proclamer que celle-ci ne joue plus le rôle d’ascenseur social qui était le sien il y a encore 30 ans ? Les deux affirmations ne peuvent être soutenues ensemble ! Toute l’analyse de Bourdieu dès Les Héritiers (1964) mais surtout dans La Reproduction (1970) consistait à mettre en évidence le rôle décisif de l’Ecole dans la reproduction des inégalités sociales, (par le moyen notamment de leur " naturalisation ") ; c’est à dire justement à dénoncer le mythe de l’Ecole-ascenseur social dans les années 60-70 ! Or le présupposé nécessaire de l’affirmation selon laquelle l’Ecole actuelle ne joue plus son rôle d’ascenseur social n’est- il pas de penser qu’elle le jouait antérieurement ?

D’ailleurs on peut légitimement penser que ce fut le cas, en dépit de Bourdieu et Passeron. La dimension de reproduction, qui évidemment existait, leur a masqué la dimension émancipatrice qui était pourtant la dimension majeure, la preuve en est fournie justement par la crise actuelle. A la vérité, Bourdieu semble s’être trompé sur l’Ecole ( la sociologie n’est pas une garantie de clairvoyance) comme d’autres se sont trompés parallèlement sur les " trente glorieuses ", qui furent sans doute moins glorieuses qu’on ne le dit aujourd’hui, mais surtout plus glorieuses qu’on ne cessait de le répéter sur le moment (cf l’auto critique sur ce point du grand historien anglais Eric Hobsbawm dans L’âge des extrêmes : " La plupart des êtres humains fonctionnent comme des historiens : ils ne reconnaissent la nature de leur expérience qu’après-coup ". Certes, mais cela devrait inciter à la prudence). Il n’est d’ailleurs pas dit que la critique bourdieusienne, bien fragile théoriquement malgré ses prétentions scientifiques, n’ait pas également et surtout fragilisé l’Ecole ; en tout cas elle n’a guère aidé les professeurs à affronter les épreuves qui devaient les attendre à partir des années 80.

Posté par pierregautier75 à 13:39 - B - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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