vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

08 juin 2007

ABC: A comme Altermondialisme

   Ambiguïté de l’altermondialisme

   S’agit-il d’œuvrer pour que les bienfaits de la modernité politique et économique soient mieux partagés dans le monde ? Que d’autres sociétés que les sociétés occidentales bénéficient de bien-être matériel, de l’instruction et de la liberté, puisque celle-ci n’est pas communément concevable dans la misère ou dans l’ignorance ?

   S’agit-il d’autre chose? Est-ce le projet d’en finir avec la modernité occidentale, synonyme d’aliénation, d’exploitation et de destruction de la planète, et de lui substituer un « autre monde » ? L’expression d’altermondialisme milite plutôt en faveur de ce deuxième sens.

   Comment ne pas être altermondialiste dans le premier sens ?

   Comment l’être dans le second ? Comment croire à un projet, non d’amélioration du monde, mais de substitution de mondes ? D’abord parce qu’il est bien difficile, après un siècle d’espérances révolutionnaires qui ont toutes tournées au drame, de ne pas voir dans les altermondialistes radicaux une nouvelle vague de ces « rêveurs politiques et sociaux, dont parle Nietzsche dans Humain trop humain, qui dépensent du feu et de l’éloquence à réclamer un bouleversement de tous les ordres, dans la croyance qu’aussitôt le plus superbe temple d’une belle humanité s’élèverait, pour ainsi dire, de lui-même ».

   Mais surtout parce qu’un tel projet, pour optimiste qu’il se présente, est à la vérité fondamentalement nihiliste : il a pour présupposé la nullité du monde actuel  (présupposé reconnu et logique : si le monde actuel était viable, il n’y aurait pas de raison de vouloir lui en substituer un autre), et donc la nullité également des efforts effectués par les hommes jusqu’à ce jour pour construire un monde humain: mais comment croire dans ces conditions qu’il puisse en aller autrement demain ?

Pierre Gautier

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04 juin 2007

abécédaire: A comme Aliénation

Le mot est un bon exemple pour illustrer la pluralité de significations d'une notion. Cette pluralité s'explique par la logique de glissement d'un sens à un sens voisin. Elle aboutit à la nécessité, pour qui veut penser de façon claire, de commencer par les distinctions. Aliéné vient du latin alienus, autre.
En langage juridique, aliéner c'est un céder quelque chose à un autre. Sont déclarés inaliénables les droits dont personne ne peut être privé et dont on ne peut se défaire volontairement.
Au sens psychiatrique, l'aliénation mentale est l'état dans lequel une personne n'est plus elle-même, n'est plus en possession de ses moyens, et devient comme étrangère à elle-même, à sa véritable personnalité.
Par glissement, le mot a fini par désigner l'état de dépendance dans lequel se trouvent des hommes qui, sans le savoir, sont dépendants de puissances étrangères.

Le concept d’aliénation fonde une certaine conception politique de la liberté. Il signifie en effet que les hommes sont soumis à des forces étrangères qui les subjuguent intérieurement au point de les rendre étrangers à eux-mêmes, à leur vraie nature, à leurs vrais intérêts, à leur raison.
La conséquence de cette aliénation est que la liberté ne consiste pas à donner à ces hommes le droit d’agir et de penser à leur guise. La liberté de croyance, par exemple, serait l’obstacle à la liberté de pensée.
Émanciper, ce n’est pas reconnaître à chacun des droits « naturels » et inaliénables. C’est l’arracher à la domination de la religion qui est opium du peuple, des apparences sensibles qui sont trompeuses par essence, du marché qui est une force impersonnelle, de la consommation marchande qui rend esclaves de faux besoins, du spectacle qui est un leurre du réel, et ainsi de suite.
L’idée d’aliénation conduit à exclure la liberté au sens le plus simple, le plus négatif : n’être pas soumis à la volonté d’autrui, que ce soit sous forme de contrainte ou d’empêchement.
Elle comporte la tentation totalitaire de libérer les hommes en les transformant et sans leur donner le droit d’être ce qu’ils sont effectivement.
C’est une idée anti-libérale.
Si on admet que la formule de l’humanisme est que « rien de ce qui est humain ne m’est étranger”, ( en latin « alienum ») l’idée selon laquelle les hommes sont victimes de l’aliénation est anti-humaniste.

André Sénik (philosophe)

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01 juin 2007

abécédaire des sociétés modernes: A comme Adulte

Etre démocrate c'est penser (à tort ou à raison) que la grande très grande majorité des hommes, à partir d'un certain âge, celui de la majorité, possèdent la faculté d'être adulte, c'est-à-dire de penser par soi-même et de se gouverner°. Autrement dit qu'il existe une différence de nature et non simplement de degré entre l'adulte et l'enfant ; que les adultes ne sont pas de grands enfants.

Un Etat n'est pas une famille (même très agrandie) : celle-ci associe des parents, donc des adultes, et des enfants ; et des parents n'ont pas besoin du consentement des enfants pour exercer leur autorité, les protéger et les éduquer ; un Etat associe en priorité des adultes, et des adultes, puisqu'ils ont la faculté de se gouverner eux-mêmes, ne sauraient être gouvernés légitimement par quiconque sans qu'ils y aient expressément consenti, ni même sans être associés par divers moyens à l'exercice du pouvoir auquel, par leur vote, ils ont accepté de se soumettre.

C'est pourquoi aussi, dans un pays démocratique, la censure qui a pour objet la protection des mineurs est parfaitement légitime, puisqu' ils ne sont pas encore en mesure de se protéger (totalement) eux-mêmes ; à l'égard des adultes en revanche elle constitue une insulte.

C'est pourquoi encore des projets comme celui d'introduire la démocratie à l'Ecole (comme si les élèves étaient des adultes) ou d'éduquer les adultes (comme s' ils étaient des enfants) pour émancipateurs qu'ils paraissent sont à la vérité dangereux puisqu'ils contribuent à brouiller la distinction adulte-enfant qui fonde l'Etat démocratique.

C'est pourquoi...

On peut contester la distinction adulte-enfant ou du moins chercher à la relativiser : elle est sans aucun doute audacieuse et apparemment contredite par l'observation (tant d'hommes pouvant laisser l'impression d'être restés mineurs "après que la nature les a (pourtant) depuis longtemps affranchis de toute direction étrangère" -Kant-) mais si on la conteste, il faut avoir le courage d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire de contester la démocratie elle-même ou à tout le moins de ne plus y voir un régime politique fondamentalement différent des autres, mais un mode parmi d'autres de gestion des ressources humaines.

En bref, être démocrate c'est s'engager à prendre au sérieux tous les adultes, s'interdire de les voir comme des victimes ou comme des imbéciles, cesser de croire que la conscience (politique notamment) est le monopole d'un groupe particulier, arrêter de regarder de haut ses compatriotes.

°"Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers devoirs sont ceux qu'il se doit à lui-même, et, sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver devient par là son propre maître" (Rousseau, Contrat social).

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13 mars 2007

Abus et dérives

Les abus de toutes natures ne manquent pas autour de nous : emploi de travailleurs non déclarés, fraude voire évasion fiscales, mariages blancs… Il y a abus dès qu’une loi ou un dispositif est détourné de son objet à des fins d’intérêt personnel .

Deux erreurs graves, me semble-t-il, doivent être évitées concernant ces détournements ou ces abus ; graves parce que porteuses de fanatisme politique :

  La première est d’ordre théorique : elle consiste à ne pas suffisamment distinguer une institution ou un système et les abus auxquels ils ont pu donner lieu. C’est une erreur de méthode, dénoncée régulièrement par Paul Ricoeur, que de fonder sur les seuls abus la critique de tel ou tel dispositif. Ni le RMI, ni la police ne peuvent être jugés uniquement à partir des abus  ou bavures qu’ils ont rendu possibles, sauf dans le cas où ceux-ci seraient devenus la règle, ce qui est possible mais doit être vérifié.

   La deuxième erreur est d’ordre pratique : il faut combattre abus et dérives, ce qui ne veut pas dire chercher à les éradiquer.

   Il faut les combattre et les réprimer autant qu’il est possible, sans quoi ils deviendront la règle et c’est l’institution elle-même qui devra être mise en cause et non les seuls abus.

   Il faut toutefois se méfier du projet d’éradication, qui consiste à se fixer pour but de les supprimer totalement et définitivement.

  C’est un projet présomptueux et surtout dangereux.

   Pour une efficacité tout à fait hypothétique, il ne peut que susciter la mise en oeuvre de moyens eux-mêmes radicaux ( par exemple la suspicion et la surveillance généralisées ) qui seront aussi , voire plus dommageables que les dérives elles-mêmes, tout en détournant l’action politique de sa vocation principale qui est constructrice, au profit de la seule croisade contre le mal .

   A l’impatience de l’éradication, il faut préférer la ténacité de l’action quotidienne contre les abus et les dérives.

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16 janvier 2007

Adoption

Le problème du droit à l’adoption pour les couples homosexuels sera sans doute de nouveau soulevé dans les mois à venir. Constatant l’accord aujourd’hui réalisé pour considérer que ce problème doit être abordé en priorité à partir des droits de l’enfant, je voudrais porter au débat deux remarques et une suggestion :

  1. on oublie, me semble-t-il, trop souvent que les enfants concernés par cette question ne sont pas, pour la majorité d’entre eux, n’importe quels enfants, mais des enfants d’ores et déjà gravement fragilisés par la vie, puisqu’ils sont ( à la suite d’un abandon ou du décès de leurs parents) adoptables. Il devrait en résulter que, par compensation, tout soit mis en œuvre pour leur permettre de bénéficier, à la faveur de leur adoption, de la vie la plus  conventionnelle  possible.

  2. S’il est vrai que l’on cherche réellement à évaluer les risques à terme, en particulier les risques psychologiques, que seraient susceptibles de courir les enfants élevés dans une famille homoparentale (risques auxquels d’ailleurs je ne crois pas beaucoup), on pense en revanche beaucoup moins aux difficultés voire aux souffrances immédiates auxquelles on va les exposer dans leur quotidien, notamment pendant les années de leur scolarité (et qui peuvent être redoublées par celles d’ une mésentente toujours possible de leurs parents adoptifs , puisque ceux-ci ne sont pas plus que les autres à l’abri de la rupture sentimentale). Difficultés immédiates au quotidien faciles à imaginer dès lors qu’on se souvient du conformisme propre à l’enfance. Difficultés exprimées par les enfants eux-mêmes lorsque, par exemple, ils expliquent leur gêne profonde à inviter des camarades chez eux ou à être attendus à la sortie de l’école par leurs deux mamans ou leurs deux papas. Difficultés qui s’estomperont peut-être avec la banalisation de l’homosexualité, mais, peut-être pas, et qui, en attendant, n’en seront ni moins réelles ni moins vives.

Deux raisons (parmi d’autres) qui, me semble-t-il, nous interdisent de considérer que le débat est clos, même pour des esprits " éclairés " et surtout pour ceux qui se réclament du principe de précaution.

Une suggestion : pourquoi ne pas envisager, plutôt qu’une adoption parentale, une adoption par des parrains ou des marraines, ou encore par des oncles ou des tantes, une adoption " avonculaire " en quelque sorte (on sait la place centrale occupée par l’oncle dans beaucoup de sociétés traditionnelles) ?. Des enfants d’âge scolaire seraient sans doute mieux à même d’affronter une telle situation, de l’intégrer dans un discours et donc intellectuellement et psychologiquement, de l’assumer socialement , que le fait d’avoir deux mères ou deux pères. Cette solution soulèverait sans doute des problèmes juridiques, mais ceux-ci ne sont jamais insolubles.

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31 octobre 2006

Adversaires et ennemis.

Dans une démocratie, il serait bon de ne pas traiter de la même manière tous ceux que l’on peut être amené à combattre. En particulier, considérer comme des ennemis des adversaires dont on sait par ailleurs qu’ils sont démocrates est regrettable. Il ne faudrait traiter comme ennemis que les adversaires de la démocratie elle-même. Mettre sur le même plan un démocrate et un ennemi de la démocratie est insoutenable théoriquement mais surtout funeste : comment ne pas voir qu’une telle pratique est dangereuse pour la démocratie elle-même ? Or il n’est pas si difficile de distinguer un démocrate et un ennemi de la démocratie : est démocrate celui dont on ne peut douter qu’arrivé légalement au pouvoir, il l’abandonnera s’il est battu aux élections (présidentielles ou législatives) suivantes ; est ennemi de la démocratie celui dont on peut craindre qu’arrivé légalement au pouvoir, il sera prêt à mettre tout en œuvre pour le conserver, par exemple en utilisant tous les prétextes pour éviter d’organiser de nouvelles élections : la démocratie est d’abord la possibilité pour un peuple de déposer ceux qui le gouvernent sans effusion de sang . L’alternance politique est la preuve par le fait que la droite et la gauche modérées, en France, sont démocratiques : il serait temps en conséquence qu’elles parviennent à se considérer comme des adversaires et non plus comme des ennemis.Comme l'écrit K.Popper:"Du point de vue moral, il est parfaitement immoral de considérer ses adversaires politiques comme moralement mauvais ou méchants (et son propre parti comme bon). Cela engendre la haine, laquelle est toujours mauvaise".

Concrètement, cela signifie qu'il est temps, entre démocrates, de cesser, non pas de se combattre, mais de le faire par le discrédit moral , la disqualification intellectuelle ou pire par le dégoût. " Pire " parce qu’un tel dégoût pourrait amener ceux qui l’éprouvent à faire le jeu, pour ne pas " se salir les mains une fois de plus ", d’un vrai fasciste ; mais " pire " surtout parce que cela contribue à banaliser la haine et à maintenir un climat de guerre civile tout à fait hors de propos.

Posté par pierregautier75 à 10:36 - A - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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