La xénotransplantation vise à suppléer à une déficience d’organes, de tissus ou de cellules par un transplant vivant d’une autre espèce.  Cette technique suscite grands espoirs. En effet, disposer d’organes autant et quand nécessaire, permettrait de pallier la pénurie  récurrente, évitant ainsi de nombreux décès; elle permettrait de disposer des organes souhaités au moment voulu, alors que les équipes opèrent toujours dans l’urgence alors que  les patients, devant  s’attendre à être opérés à tout moment, vivent en état d’alerte permanente. Ces greffes soulageraient aussi du questionnement éthique qui ne peut manquer de surgir du fait de la conscience des bénéficiaires de devoir leur survie à la mort d’un autre ; elles soulageraient des tensions intrafamiliales potentielles au détour du  don entre parents vivants. On pourrait espérer qu’elles pallient les trafics d’organes en tous genres existant au bénéfice des pays riches et au détriment des pays pauvres.

 

Un vieux projet réactualisé

Depuis le 19ème siècle des essais visant à transplanter des organes, tissus ou cellule d’origine animale à l’homme furent tentés, sans succès. Le projet de réaliser des xénogreffes  s’estompa jusqu’à ce que la biologie moderne lui redonne corps. Depuis 20 ans, la génétique moléculaire inventorie les homologies entre les ADN des différentes espèces. On découvrit que 98,5% des séquences génétiques sont communes entre l’homme et le singe, suivies de près par le porc. La fabrication d’animaux transgéniques rendait  possible le contrôle du rejet suraigu, qui survient immédiatement lors de greffe entre des espèces très éloignées du point de vue de l’évolution. Le porc parut l’animal le mieux à même de répondre aux besoins de la xénogreffe. Les capitaux affluèrent dans les laboratoires, car la xénogreffe sembla un marché prometteur.

Alors qu’une mise en place  des premiers essais cliniques s’annonçait, un questionnement éthique apparut, quant aux risques réels et potentiels, individuels et collectifs, impliqués par les xénogreffes. Le contexte sanitaire actuel, ébranlé par l’épidémie du sida, la maladie de la vache folle, favorise l’inquiétude. Un moratoire fut préconisé aux Etats-Unis en 1998. En France, le Comité National d'Ethique, dans son rapport émis en juillet 1999, tout en approuvant l'intérêt du projet, recommandait une prudence classique et une prudence nouvelle du fait de la spécificité des risques potentiels majeurs liés à cette technique.

 

De la réification de l’animal à celle du vivant

Une série d’interrogations ont été soulevées quant à la nature des  manipulations auxquelles s’autorisent les hommes sur les animaux « donneurs » d’organes. Les hommes se sont toujours donné le droit d’élever les animaux et de les mettre à mort, pour assurer leur propre perpétuation, au moins dans les cultures occidentales et monothéistes. Les animaux jouissent dans nos sociétés d’un capital de sympathie. Ils n’ont pas le statut juridique de sujet, mais ont droit au respect  et à la protection des humains. Comment alors ne pas réifier l’animal, au risque d’être considéré comme un barbare, mais aussi, comment ne pas l’humaniser, au risque de ne pouvoir l’utiliser comme substitut thérapeutique humain ?   La manipulation génétique d’animaux en vue de greffes est-elle une suite comparable à la mise à mort d’animaux pour notre nourriture et aux processus courants utilisés dans l’expérimentation animale pour la mise au point de thérapeutiques ? C’est une position qui sera largement exprimée par les chercheurs et les soignants et qui se retrouvera, comme en miroir, également dans la très large majorité des patients interrogés; comme s’il y avait, selon les uns et les autres,  une sorte d’ « ordre naturel » conférant une supériorité, de fait, à l’homme sur l’animal

 Les généticiens interpelés souhaitent démystifier la prétendue « humanisation »  des animaux Ils estiment ne faire  que poursuivre ce que l’homme a toujours fait en adaptant son environnement à ses besoins et ce que la nature elle- même a toujours fait, mais de manière aléatoire. Ces thèses s’articulent à une nouvelle vision du vivant et de la place de l’homme dans l’univers  Les avancées scientifiques récentes, la génétique en particulier, en ont bouleversé la perception. La génétique, en révélant l’universalité du code génétique (à un triplet de nucléotides correspond toujours le même acide aminé) relativise la barrière qu’on s’imagine exister d’une espèce à l’autre Cette cosmogonie élimine la notion d’intégrité de l’espèce. Les êtres vivants ne sont plus perçus comme des entités individuelles, mais comme faisceaux d’informations génétiques. Le gène, collier de nucléotides, pourra être découpé à souhait et transposé chez un autre vivant. La nature est constamment remodelable dans de nouvelles formes et de nouveaux contextes. Allant plus loin encore, la nature est conçue comme un ensemble de réseaux informatiques

 Cette perception du vivant qu’il soit végétal, animal ou humain, comme un matériau, entre en congruence avec l’entrée en force des groupes industriels dans le domaine des biotechnologies. Si le vivant est ramené à un ensemble de réactions biochimiques et le gène conçu comme un objet mécanique, ou stock d’informations, rien ne s’oppose à ce que ces objets soient brevetables, soumis aux lois du marché comme n’importe quelle matière première. Le droit des brevets distingue la découverte, ou description d’un élément du monde naturel (non brevetable), de l’invention  qui, elle, est brevetable. C’est le statut du vivant, humain et non humain, qui est en question.

 

L’identité du xénogreffé

Un questionnement ne peut manquer de surgir quant à l’acceptabilité du point de vue des patients, d’un organe animal : comment sera vécue une telle greffe, n’y a-t-il pas un risque pour la cohérence de l’identité ?

Trois profils  émergent de nos entretiens auprès d’une centaine de patients greffés ou en attente de greffe de cœur, de rein ou rein-pancréas, et de foie : certains acceptent sans condition l’idée d’une xénotransplantation, car l’urgence extrême de la situation barre la question ; ou bien ils banalisent la transplantation d’organe en en faisant une pièce mécanique, comme la pièce d’un moteur usagé qu’il faudrait changer pour remettre l’ensemble en état de marche. Le rejet est radical pour les patients qui posent une radicale différence entre l’espèce humaine et les espèces animales.  Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette position est plus éthique que religieuse, même si elle est adoptée par quelques patients qui s’affirment très croyants et pratiquants; on la retrouve chez des athées résolus. D’autres enfin posent des conditions à une éventuelle xénogreffe; ils se montrent confiants mais critiques envers la science, exprimant une crainte de dérive utopiste. Ils avancent des arguments des deux catégories précédentes et demandent davantage d’information.

Conclusion

 Les espoirs mis dans la xénogreffe ont été suivis de déconvenues aussi massives lorsqu’apparurent  les échecs et les risques potentiels que ces greffes sont susceptibles d’engendrer. L’engouement varie aussi en fonction de l’avancée des autres possibles en matière de greffe, comme les organes artificiels, les dons entre vivants et, plus récemment, les espoirs mis dans les thérapies cellulaires. Pour les équipes investies dans la xénogreffe, celle-ci est présentée comme une technique miraculeuse, susceptible de reculer au loin les limites de la mort. Nos réflexions tendent à montrer qu’il n’y a pas de solution systématique qui lèverait les incertitudes auxquelles sont inévitablement confrontés les patients comme les praticiens. On ne peut que comparer dans chaque cas les possibles techniques existant et, d’une façon générale multiplier les alternatives et options de recherche autour desquelles, à chaque fois, se redistribueront les termes du débat et les questionnements éthiques engageant la responsabilité des uns et des autres.

Michèle Fellous

Socio-anthropologue

Chargée de recherches au CNRS

 

références bibliographiques:

 

- Les Cahiers du Comité Consultatif  National d'Ethique pour les  science  de la vie et de la santé N°21 Octobre 1999

 

- La xénogreffe, enjeux ert questions Michèle Fellous in " L'homme et le vivant" sous la direrction de Patrick Pharo PUF 2004

 

- Xénogreffes in Dictionnaire permanent Bioethiquee et Biotechnologie Feuillet 24, 15 septembre 2000