"Enfin on ne saurait trop encourager l'existence de milieux d'idées ne constituant pas des rouages de la vie publique; car à cette seule condition ils ne sont pas des cadavres." (Simone Weil Oeuvres in Quarto p.113)
"...Il faut, tout en essayant d'empècher les haines, encourager les différences. Jamais le bouillonnement des idées ne peut faire du mal à un pays comme le nôtre. C'est l'inertie mentale qui est mortelle pour lui." (id)

 

Simone Weil* (1909/1943) fut ce que l'on pourrait appeler une philosophe en actes. C'est pourquoi on a pu la croire bourgeoise et communiste, anarchiste et mystique, hérétique et traditionaliste, intellectuelle et femme d'action, matérialiste et spiritualiste... Les contradictions sont en effet pour elle le signe même du réel...Accepter la contradiction, c'est refuser de séparer théorie et pratique, d'où son partage de « la condition ouvrière », son refus de lâcher l'individu pour le collectif, son refus des églises, des partis, des Etats et de leurs « raisons », refus de lâcher les plus pauvres, les abandonnés de l'histoire. Elle enseigna la philosophie, défendit des grévistes  et des chômeurs, travailla comme ouvrière chez Alsthom, et décrivit le sort des ouvriers, lutta pour l'unification du syndicalisme,  défendit le pacifisme, partit en Allemagne étudier la situation politique de l'époque  avec une lucidité radicale, crut la paix possible, s'engagea dans la lutte dès qu'elle le jugea nécessaire. Elle partit en Espagne avec les brigades internationales, participa très activement à la Résistance en France, s'éleva contre le colonialisme et rejoignit la France libre à Londres, proposa de créer une unité d'infirmières qui se feraient parachuter sur le front, ne fut pas écoutée, et mourut. Son ami le Père Perrin dit d'elle « qu 'elle n'est pas une solution, mais une question, pas une réponse, mais un appel, pas une conclusion mais une exigence. » Elle se demanda toute sa vie comment lutter contre l'oppression c'est-à-dire le règne de la force.  « Tout groupe humain qui exerce une puissance, l'exerce non pas de manière à rendre heureux ceux qui y sont soumis, mais de manière à accroître cette puissance. C'est là une question de vie ou de mort pour n'importe quelle domination. » Mais on ne peut lutter contre cette domination en utilisant soi-même la force sans changer de camp, car « La justice est toujours transfuge du camp des vainqueurs ». A côté de la force, il y a un autre principe, ou plutôt son envers strict, dont nous pouvons faire l'essai sur nous-mêmes. Le refus de la force, le renoncement à la force, qui est de l'ordre de la pensée. « La pensée, indépendamment du fait d'être ou non révolutionnaire, pour autant qu'elle construit une échelle de valeurs  qui n'est pas de ce monde, est l'ennemie des forces qui dominent la société.  » La clarté de cette pensée, sa radicalité sans concession ne fut connue qu'après sa mort, grâce à Albert Camus. Dans les temps de confusion qui sont les nôtres, il est urgent de la  découvrir.

 

 

Françoise Valon (philosophie, Toulouse)

 

 

 

* Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale (folio essais)

   La condition ouvrière (Gallimard, coll. Espoir 1964)

   L'enracinement (Gallimard Coll Espoir, puis coll. Idées, puis Polio Essais 1990)

   La source grecque (sous le nom d'Emile Novis, éditée par Jean Ballard puis Gallimard 1953)

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Pour aller plus loin, on lira avec profit le texte plus complet que nous a confié Françoise Valon:

 

W comme Simone Weil (ou l'inquiétude de la pensée): http://moderne.canalblog.com/archives/2014/01/11/30935356.h