Le mouvement de défense animale est généralement caractérisé par deux courants majeurs. D’un côté, il existe le mouvement welfariste (de l’anglais welfare qui signifie « bien-être ») qui œuvre à améliorer la qualité de vie des animaux exploités, mais sans remettre en question leur exploitation. De l’autre côté se retrouvent des théories des droits des animaux, entendues comme réclamant des droits fondamentaux et l’abolition de l’exploitation animale. Dans ce court texte, je propose de présenter les grandes lignes du welfarisme ainsi que certaines critiques qui lui sont adressées par les partisans des droits des animaux.

 

D’emblée, je ne crois pas que plusieurs soient contre la vertu. Je tiens pour acquis qu’il existe un consensus social sur l’idée qu’il ne faut pas faire souffrir inutilement les animaux. Même si certains psychopathes pensent le contraire, au moins, personne ne revendique que l’on pourrait faire encore plus mal aux animaux ou que planter des clous dans la tête d’un chien soit banal, par exemple. On peut certes considérer qu’il y a des causes plus importantes, mais pour le moment, essayons seulement d’analyser la question en soi.

 

Le problème est que ce consensus social n’est pas traduit dans les faits. De nos jours, les animaux d’élevage sont soumis à de nombreuses pratiques et conditions d’élevage souffrantes vouées à améliorer la productivité, telles que : mutilations sans anesthésie, cloisonnement extrême où les individus captifs peuvent à peine bouger, chaos social, séparation prématurée des mères et des enfants, stress périodique, obésité extrême, etc., et ce, sans oublier la mise à mort planifiée. C’est ce qu’on appelle l’élevage industriel. Et c’est la norme.

 

Le welfarisme s’inscrit comme une critique de l’élevage industriel qui domine le paysage agricole. En guise de solution, les welfaristes font la promotion d’élevages à petite échelle où les animaux seraient élevés humainement (attention à ne pas confondre avec l’élevage biologique et local : ceux-ci n’incluent pas nécessairement une amélioration du bien-être animal). Ils veulent que les animaux aient joui d’une belle vie avant qu’ils ne soient tués pour devenir de la viande ou qu’ils nous aient donné du lait et des œufs sans souffrir. Le problème se situe alors dans la manière de les élever.

 

La question est donc : est-ce que cette approche est suffisante? Rendons-nous justice aux animaux en les élevant plus gentiment?

 

Une première difficulté pratique s’impose : est-il réellement possible d’élever un animal sans le faire souffrir? Même dans les élevages plus consciencieux, certaines techniques souffrantes demeurent courantes, comme des mutilations sans anesthésie, des reproductions forcées, des séparations prématurées, du marquage au fer, des voyages stressants, etc. Il s’agit après tout d’une entreprise commerciale, et le bien-être animal se voit presque tout le temps sacrifié, à certains degrés, si l’on veut survivre contre ses compétiteurs. L’élevage n’a jamais été douillet et a toujours impliqué de la violence.

 

Ensuite, au moins deux problèmes moraux traversent tout type d’élevage, y compris l’élevage welfariste : le problème de la mise à mort et celui de l’exploitation en tant que telle. Tout d’abord, est-il justifiable de tuer des animaux pour satisfaire des plaisirs humains? On pourrait penser qu’il est justifié de tuer puisqu’on a bien besoin de manger — on ne le fait pas que par plaisir. Cependant, la consommation de produits animaux (viande, produits laitiers, œufs) n’est pas nécessaire : on peut de nos jours vivre en parfaite santé et faire du sport tout en ayant une alimentation végétalienne bien équilibrée. Ça peut même être délicieux et très varié. On a donc le choix de ne pas élever et tuer des animaux.

 

Certains estiment que les animaux ne vivent que dans le moment présent, et de ce fait, ne subissent rien de mal en se faisant tuer sans douleur. D’abord, il faut savoir que tous les animaux finissent leur vie dans les mêmes abattoirs, qu’ils proviennent d’élevages à petite échelle ou d’élevages industriels, et qu’il n’existe pas de méthode sûre pour les tuer sans douleur. Ensuite, il semble que même si c’est vrai, on prive un individu de vivre des plaisirs futurs. On lui enlève ce qu’il a de plus précieux, même s’il n’en a pas conscience. Il paraît donc contradictoire de supposer que l’on veuille le bien d’un individu et qu’on puisse du même coup le tuer pour satisfaire notre plaisir – la mort n’étant pas pour son bien.

 

D’autres avancent qu’il en va de l’intérêt des animaux d’être élevés et tués, car sans cela, ils ne seraient jamais venus au monde. Tous ces bœufs, cochons et poulets n’existeraient pas si l’on ne mangeait pas de viande! C’est bien vrai, mais peu concluant. D’un côté, on pourrait en dire autant de nos enfants : s’ils viennent au monde, c’est (souvent) parce que les parents décident de le faire, mais cela ne donne pas pour autant le droit aux parents de tuer leur enfant à l’âge de cinq ans pour en faire un bon steak. Ils ne s’excuseraient pas en disant : « Mais nous lui avons offert cinq années de bonheur, et il n’aurait jamais existé sans nous! » D’un autre côté, il semble qu’on ne fait de mal à personne si on décide de ne pas avoir d’enfants; ainsi, si l’on abolit l’exploitation animale, on ne fait rien de mal envers les animaux qui ne naissent pas. En revanche, on peut faire du mal à quelqu’un en le tuant.

 

Quant à l’élevage en tant que tel, il faut comprendre que les animaux y demeurent soumis aux caprices des humains, même avec les meilleures intentions de ces derniers. Les animaux y sont considérés comme de la marchandise (ils sont effectivement vendus) ou comme des machines (à faire de la viande, du lait, des œufs). On peut vouloir prendre soin de sa marchandise ou rendre son esclave heureux. Mais tout comme les humains, les animaux ne sont pas des objets ni des êtres qui nous appartiennent : ils sont des individus distincts et à part entière, avec leur propre appréciation de la vie, leurs petits projets, leur attachement social et leur bien-être. Se préoccuper réellement du bien-être des animaux impliquerait de mettre les intérêts et les désirs des animaux en priorité, et non de soumettre ces animaux à notre volonté et notre plaisir.

 

 

Frédéric Côté-Boudreau est doctorant en philosophie à Queen’s University (Kingston, Canada). Il se spécialise sur l’éthique animale et la philosophie politique. Il peut être suivi sur son blogue coteboudreau.com