Ethique de conviction et éthique de responsabilité aujourd'hui.

C’est au moyen de ce couple conceptuel forgé par Max Weber en 1919 que nous évaluons aujourd’hui la justesse de l’engagement militaire des démocraties modernes contre le terrorisme islamiste.

Nul ne conteste la justesse de cet engagement, mais personne ne peut se soustraire à la question de sa justesse au regard de ses conséquences.

On doit à Max Weber d’avoir conceptualisé la différence et la tension entre l’éthique de conviction (Gesinnungsethik) et l’éthique de responsabilité (Verantwortungsethik ) dans l’action politique.

Son exposé se situe à la fin d’une conférence intitulée Politik als Beruf, traduite en français par Le métier et  la vocation de l’homme politique*. On trouve cette conférence dans Le savant et la politique.

Avant lui, la problématique du bien et du mal en politique, en particulier dans l’action révolutionnaire, se cantonnait au rapport entre la fin et les moyens. C’est encore cette problématique qu’on trouve dans Les Justes de Camus et les Mains sales de Sartre.

Max Weber déplace la question. Il interpelle les révolutionnaires sans la moindre aménité, en demandant s’il est moralement légitime qu’ils ne se sentent comptables que de la pureté de leurs principes. Ne sont-ils pas également (ou même prioritairement) responsables des conséquences prévisibles de leurs actions ?

Max Weber n’admet d’ailleurs pas que les intentions des révolutionnaires indifférents aux conséquences soient bonnes. Il est clair pour lui (et pour moi) que les révolutionnaires sont des exaltés qui n’ont cure des dégâts qu’entraîneront leurs actions violentes Ce qu’il sait, et qu’il ose écrire en 1919, c’est que l’enfer sera pavé de leurs soi-disant bonnes intentions. Il nous paraît d’ailleurs évident, je suppose, qu’une action politique est responsable des conséquences qu’elle entraînera, quand ces conséquences sont prévisibles.

Max Weber n’oppose pas pour autant d’une façon absolue l’éthique de conviction à l’éthique de responsabilité.

Il faut nécessairement tenir compte des deux, en se tenant sur une très périlleuse ligne de crête.

« Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucune éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses. »

 

J’en viens à notre époque et j’en profite pour donner mon point de vue.

        Je crois en premier lieu que nous devons juger la valeur intrinsèquement morale des convictions politiques sur leurs effets immanents et prévisibles.

         Je crois en deuxième lieu qu’il existe des principes auxquels on ne peut pas se soustraire purement et simplement, soit en arguant de notre impuissance, soit en raison des risques réels de conséquences immorales. Car s’abstenir serait un crime de non-assistance à des victimes de crimes abominables.

Par exemple, si nous avions su combien coûterait la guerre contre l’Allemagne nazie, aurait-il fallu s’abstenir et laisser faire Hitler?

          Je crois en troisième et dernier lieu que la forme d’une riposte imposée par des convictions intrinsèquement éthiques doit être décidée en fonction de ses conséquences prévisibles. Il faut toujours que la conséquence prévisible d’une action inspirée par de justes convictions soit meilleure que les conséquences de l’inaction.

Moralité : les grandes indignations dont les philosophes se font souvent les porte paroles ne sont pas méprisables ; mais la nature et les modalités de l’action sont en dernier ressort l’affaire de ceux qui peuvent et doivent prévoir et rendre des comptes : les politiques et les experts.

 

André Senik

 

*"Nous en arrivons ainsi au problème décisif. Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant : toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité [verantwortungsethisch] ou selon l’éthique de la conviction [gesinnungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Il n’en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction - dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction, que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc : « Ces conséquences sont imputables à ma propre action. » Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction." (Max WEBER, Le savant et le politique, Plon, 10/18)