" Nous n’avons pas les mêmes valeurs "

" Nous ne parlons pas le même langage "

Est-ce si sûr ? Est-il certain que ceux qui ne partagent pas le mêmes évaluations morales soient des « étrangers moraux » (selon l’expression d’Engelhardt*) dont les valeurs et les normes diffèrent du tout au tout ?

Est-il bien assuré que le partisan de l’euthanasie par exemple n’a pas les mêmes valeurs (morales) que celui qui s’y oppose ? Que celui qui est favorable à une application stricte des lois pénales a des valeurs différentes de celui qui milite pour plus de souplesse et de clémence.

A la vérité, entre les uns et les autres, il s’agit moins, la plupart du temps, de valeurs ou de principes moraux différents que de manières différentes de les hiérarchiser :

  .pour le partisan de l’euthanasie la vie humaine n’est sans doute pas sans valeur ; elle a même peut-être une valeur éminente à ses yeux ; mais la liberté du malade constitue pour lui une valeur encore  plus fondamentale que la vie biologique ; et inversement.

  .ou encore, entre le partisan de la rigueur pénale et son adversaire le fossé moral est peut-être moins profond qu’on ne le croit (et qu’on se plait parfois à le croire) : pour les deux, très probablement, les exigences de la justice et les exigences de l’humanité constituent des exigences fondamentales mais selon un ordre différent.

Encore une fois, derrière ce que nous prenons pour des divergences irréductibles, il n’y a le plus souvent que des hiérarchisations différentes des mêmes valeurs.

Ces hiérarchisations différentes ont leur importance, ne serait-ce que parce qu’elles peuvent déterminer elles-mêmes des différences législatives profondes ; il arrive très souvent, et c’est même peut-être la règle, qu’il ne soit pas possible de satisfaire simultanément toutes les exigences morales (par exemple le respect dû à la vie et la liberté du malade), ni même de trouver des solutions de compromis ; le législateur doit alors trancher, faire droit à une valeur et laisser l’autre de côté; de là la tentation d’en conclure qu’en optant par exemple pour la légalisation de l’euthanasie, il ne fait aucun cas du respect que l’on doit à la vie biologique. Ainsi se trouve renforcé le sentiment qu’il existerait un fossé moral entre les partisans et les adversaires e l’euthanasie.

En réalité les différences d’options finales dans les questions morales ou sociétales ne devraient pas, la plupart du temps, faire de nous des « étrangers moraux » et  encore moins justifier les soupçons relatifs à la dignité morale de ceux qui ne font pas les mêmes choix que nous.

Je dis « la plupart du temps » car de véritables différences d’évaluation morale peuvent aussi exister : c’est notamment le cas entre ceux qui font des choix différents, non pas parce qu’ils hiérarchisent différemment et avec inquiétude des valeurs identiques, mais parce qu’il existe pour eux des absolus moraux différents qui éclipsent toute autre valeur et leur permettent de choisir sans état d’âme la liberté individuelle ou la vie biologique, pour garder le même exemple.

Peuvent aussi et surtout être considérés comme des étrangers moraux (même s’ils ont fait le même choix) ceux pour qui les choix moraux sont tout sauf simples dans la mesure où ils mettent en jeu une pluralité d’exigences pas nécessairement compatibles entre elles et ceux qui considèrent que les questions morales peuvent être tranchées sans incertitude.

Pour mesurer la distance qui sépare éventuellement moralement les hommes il faut donc moins considérer le contenu de leurs choix respectifs que la manière dont ils ont procédé à ces choix, en ayant ou non conscience qu’un autre choix était possible, qu’eux-mêmes au cours de leur délibération intérieure avaient hésité, voire avaient fait pendant un moment cet autre choix.

 

Pierre Gautier

 

 * Le philosophe américain Tristram Engelhardt, dans son livre Les fondements de la bioéthique, distingue les "amis moraux" (qui partagent les mêmes évaluations morales) et les "étrangers moraux" (qui ont des évaluations différentes).

 

 

Réponse de Senik

 

Pour ce qui concerne nos contrées, Pierre Gautier a raison, on peut légitimement supposer que les valeurs essentielles sont communes aux différentes familles spirituelles, religieuses, ou aux diverses sensibilités. La preuve vivante en est la composition du centre national d'éthique et ses avis consensuels.
Mais l'avortement reste un crime aux yeux des uns alors qu'il est un droit de la femme sur sa vie aux yeux des autres. C'est là un vrai conflit de valeurs, et il est irréductible. La loi ne peut pas y mettre fin.
S'il est bon de chercher des terrains d'entente entre des hommes de bonne volonté, pour parler le langage raisonnable de la conciliation, il ne servirait à rien de cacher les lignes de fractures. La primauté de l'individu, la liberté de conscience, l'égalité en droits et en dignité de tous les humains, la démocratie et l'État de droit sont des valeurs sur lesquelles sont construites les sociétés modernes. Ces valeurs sont des choix historiques faits par certains à un certain moment et combattus par d'autres. Les valeurs sont des choix culturels relatifs faits à des époques et en des lieux déterminés.
Cela n'implique pas qu'il n'y ait rien de commun entre les grands systèmes de valeurs et qu'aucune passerelle ne soit possible.
Mais ceux qui justifient le droit du plus fort et ceux qui défendent l'égalité en droits de tous les humains sont des ennemis sur le plan des valeurs. Ceux qui ont prôné ( ou qui prônent) l'esclavage, la soumission de la femme, l'usage de la terreur, le délit de blasphème, la société de castes, etc, le font au nom de systèmes de valeurs qui sont antagonistes avec le système de valeurs des sociétés modernes. Il faut savoir garder les yeux ouverts et combattre -d'abord intellectuellement - pour nos valeurs, pour autant que nous les jugeons préférables et menacées.
Je me souviens des efforts conjoints des communistes et des chrétiens en France au début des années 60, lors des semaines de la pensée marxiste, pour dégager des idéaux communs, comme si la différence résidait uniquement dans les moyens.
Foutaises, me dis-je aujourd'hui. Il n'y avait aucune valeur commune entre l'Occident et les régimes communistes. Le dialogue servait juste à faire croire que les communistes avaient les mêmes idéaux fraternels que les chrétiens, et qu'ils prenaient les moyens de les réaliser concrètement.
Aujourd'hui encore, on voit à l'oeuvre des systèmes de valeurs qui combattent les valeurs des sociétés modernes dans lesquelles ils voient la destruction de leur culture et donc de leur identité.
En raison de leurs valeurs, les sociétés modernes pratiquent en leur sein la recherche de compromis, qui sont possibles dans la mesure où des bases communes existent.

 

Senik