Le mot virtuel a une valeur sémantique très large et des significations souvent contradictoires. On peut repérer deux significations principales du mot : la première est née dans le domaine purement philosophique et l’autre dans le champ de la physique et notamment de l’optique.


D'un point de vue étymologique, le mot « virtuel » dérive d’une traduction latine du mot grec dunaton : virtualis. Selon la définition d’Aristote, dunaton signifie, en premier lieu, ce qui a un principe de mouvement. Le philosophe grec prend l’exemple de l’homme qui a la capacité de construire : il a une force qui lui permet de produire du mouvement, c’est-à-dire de construire. Aristote insiste sur la qualité de cette capacité pour faire comprendre qu’elle peut être plus ou moins concrète. N’importe qui, en principe, peut construire une maison, mais cette possibilité a un sens totalement différent si l’on est en train de parler d’un architecte ou d’un homme qui ne l’est pas et qui n’a jamais rien construit.
Mais dunaton est aussi, tout simplement, ce qui n’est pas nécessairement faux. Cette définition nous renvoie à l’idée de possible. Une chose est possible quand rien ne l’empêche.
Choisir entre ce deux significations signifie s’interroger sur le degré de réalité du virtuel. La définition purement logique, décrit le dunaton comme un concept très abstrait. Dire que tout ce qui n’est pas nécessairement faux est dunaton, possible, ne nous dit pas grand chose sur les conditions et les probabilités de réalisation, de ce possible. En d’autres termes c’est une définition très vague et qui oppose le dunaton au réel : réel est ce qui existe, possible est ce qui n’existe pas mais pourrait – on ne sait pas trop comment ni pourquoi – exister.
Dans l’histoire de la pensée, la différence terminologique entre les deux acceptions de dunaton apparaît pour la première fois au Moyen-Âge, quand les philosophes cherchent à traduire en latin le mot grec. Souvent, en latin, il a été choisi de traduire dunaton par possibilis. Mais outre possibilis, on trouve parfois un autre mot pour exprimer dunaton : virtualis, l’ancêtre du virtuel. Virtualis est un mot qui met l’accent sur la signification la plus concrète de dunaton. Rien d’abstrait, donc, mais une force qui est à la base du mouvement du réel. Un exemple de l’emploi de virtualis peut nous aider à mieux comprendre ce caractère concret du concept.
Thomas d’Aquin l’utilise dans la Summa : Prima Pars, Questio 4 article 2. Il y explique que la création est virtuellement en Dieu : en Dieu, on peut donc retrouver la perfection de toutes choses. L’exemple de la virtualité de Dieu est éclairant : Dieu est plus réel que la création, puisque Dieu est parfait et donc jouit du plus haut degré de réalité. La création virtuelle est donc plus réelle que la création actuelle.
On peut arriver ainsi à donner la définition philosophique de virtuel : le virtuel est la force qui détermine le mouvement du réel, il est donc tout à fait réel.
On se rapproche ici de la définition que de virtuel donne Gilles Deleuze qui remarque que le virtuel est un aspect du réel et qu’il ne s’oppose pas au réel mais à l’actuel. Deleuze propose donc un carré conceptuel formé par possible-réel d’une part et virtuel-actuel de l’autre. Le possible est un non-réel qui peut se réaliser, le virtuel est une part de la réalité qui peut s’actualiser.
Je crois qu’il serait plus juste de renverser le carré deleuzien et de parler plutôt de réel-possible et virtuel-actuel. Le virtuel est réel ; le possible n’est rien d’autre qu’une abstraction du réel, c’est-à-dire, le possible est tout simplement le réel moins l’existence, un réel qui n’existe pas. Et, symétriquement l’actuel est une abstraction du virtuel : c’est le virtuel moins le mouvement ; mais puisque le réel est en mouvement continu, l’actuel ne lui ressemble pas. Le réel est virtuel et jamais actuel. L’actuel serait comme un arrêt sur image : une représentation statique et abstraite de réel.


Selon sa signification philosophique, le virtuel n’a donc rien d’irréel. Mais ceci ne rend pas compte de notre ressenti face à ce concept. Quand on parle de virtuel, on pense tout de suite à quelque chose de fictif, d’illusoire ou au moins de simulé. Cette idée dérive d’un emploi du concept dans le domaine de la physique.
Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1757) existe déjà une définition du mot virtuel dont le sens n’est alors pas directement lié à la signification philosophique :
Lorsque les rayons réfléchis ou rompus sont divergents, mais de manière que ces rayons prolongés iraient se réunir, soit exactement, soit physiquement, en un même point, ce point est appelé foyer virtuel ou imaginaire.
Quand on a affaire, par exemple, à un objet se reflétant dans un miroir, l’image que l’on voit semble être un objet situé derrière le miroir. Le point où convergent les rayons divergents provenant du miroir semble être le point où se trouve l’objet dont émanent les rayons arrivant à notre œil. Ce point, en réalité, n’existe pas : les rayons sont réfléchis par le miroir et l’objet se trouve du côté opposé. Le foyer virtuel est donc le point d’où les rayons divergents semblent émaner mais, en vérité, n’émanent pas. Le mot virtuel est de cette manière assimilé à quelque chose d’imaginaire, de fictif. Le foyer virtuel ainsi défini n’est qu’une illusion : il n’existe pas.
Dans son sens optique, donc, le virtuel s’oppose clairement à la réalité. Cette opposition souligne l’aspect matériel et concret de la réalité, mis en tension avec l’aspect immatériel et abstrait du virtuel : la réalité est ce que nous pouvons toucher, le virtuel est une illusion intangible.
Les physiciens ont changé le concept de virtuel et l’on tiré vers une signification différente. Le foyer virtuel peut en effet être considéré comme une cause qui produit l’image. Mais ce n’est qu’une cause idéale, à savoir une cause imaginaire qui a une valeur exclusivement explicative : pour comprendre comment l’image se constitue, nous imaginons qu’il y a quelque chose derrière le miroir.
Voilà donc deux significations bien différentes de virtuel :
1.    Une signification philosophique : il est la force dynamique qui caractérise le réel en tant que mouvement.
2.    Une signification physique : il est une cause idéale qui s’oppose à la réalité en tant qu’illusion qui représente la réalité.

L'ambigüité entre ces deux significations explique l'incertitude du sens du mot en relation aux technologies numériques. Le mot est utilisé en ce sens à partir des années 1960, quand on commence à parler de « mémoire virtuelle ». Ensuite, l'adjectif devient à la mode dans les années 1980 avec l'expression « réalité virtuelle ».

Comment l'interpréter? Dans sons sens philosophique ou dans son sens physique? Le virtuel est-il réel ou non?

Depuis quelques années, l'idée que le numérique serait un espace immatériel commence heureusement à être rejetée. Le web est bien un espace concret et matériel, un espace où nous agissons, un espace où arrivent des choses, un espace complètement réel. On utilise de moins en moins le mot virtuel pour le caractériser : on dirait que le virtuel concerne plutôt des univers fictifs ; la signification philosophique n'est plus présente dans le langage commun. Le concept de numérique semble plus à la mode. Pourtant certaines finesses de la signification philosophique du mot virtuel pourraient nous aider à comprendre des caractéristiques du réseau.

 

 Marcello Vitali-Rosati, département des littératures de langue française, Université de Montréal, auteur de S'orienter dans le virtuel, Hermann 2012.