Classiquement, en français et en France, le vouvoiement prime sur le tutoiement qui intervient dans une deuxième étape relationnelle. Le passage du vous au tu se mérite.

Il est la marque d’un rapprochement, d’une familiarité acceptée par les protagonistes en relation.

Dans un conflit impulsif, c’est le tutoiement qui vient comme la syntaxe de l’insulte et de l’irrespect. Il est difficile d’injurier en vouvoyant, en tout cas spontanément, même si d’aucuns, incorrigiblement policés, peuvent le pratiquer. Injurier en vouvoyant, c’est encore considérer.

Le vouvoiement dans les sociétés modernes, et plus singulièrement au sein des entreprises, fait débat. Y aurait-il donc une amplification contemporaine du tutoiement dans les relations humaines ? Une « tutoyisation » de la société à l’image de son « jeunisme » ? Le mouvement tutoyant serait-il alors le signal d’une remise en question des hiérarchies en place ?  Ou encore l’indication d’une américanisation mondialisée des mœurs ? Qu’est-ce que la tendance traduit donc vraiment ?

Un DRH de mes connaissances professionnelles s’emporta soudain à mon encontre un jour en réaction à l’un de mes livres dans lequel je préconisais plutôt le vouvoiement des collaborateurs, marque selon moi de la distance, lorsqu’on est manager.

Il trouvait ce « conseil » formel, artificiel, réac, en tout cas un peu ringard, en me disant que la distance et le respect ne se mesuraient pas à l’aune de la syntaxe, mais dans la vérité de la relation à l’autre, « d’ailleurs les Anglo-saxons qui ont inventé le management, n’ont qu’un « you » pour tout le monde », ajoutait-il dédaigneusement.

C’est toute la question du comportement. Est-il structuré comme un langage ?

On peut au moins dire que le you s’il ne traduit ni ne génère, en tout cas à lui seul,  un mode de management, est en tout cas cohérent avec la culture managériale anglo-saxonne.

Si la pratique relationnelle obligée du you n’abolit pas  pour autant les relations d’autorité,  le management anglo-saxon semble quand même plus direct, moins formel, de l’avis de tous ceux qui le pratiquent et l’observent, que les relations de travail à la française qui sont encore – même si cela évolue - pénétrées par les valeurs d’autorité, de règles, de paraître et de hiérarchie.

Mon conseil à ce DRH portait sur l’outil managérial supplémentaire, offert par notre langue, que constitue le vouvoiement, même si l’application de l’outil, outil modeste certes et pour moi n’étant associé à aucune doctrine définitive, doit se réaliser au cas par cas et certainement pas mécaniquement. Et il ne s’agissait pas non plus par là de donner une quelconque leçon de politesse ou de morale. Ni même de communication.

Le vouvoiement en français crée ou participe de la distance – qui est aussi un respect – vis-à-vis du collaborateur[1]. Lui donner une consigne en le tutoyant rend la consigne plus formellement amicale  - le faut-il ? Machiavel préconisait pour le Prince de se faire aussi craindre  - et la réprimande éventuelle qui hélas peut suivre moins facile. Comment recadrer un collaborateur dans le tutoiement réciproque qui précède parfois la tape sur l’épaule ? Le tutoiement invitant soit à la bienveillance soit à l’affectivation extrême du conflit.

Bien sûr, la communication humaine ne peut se résumer à ces stricts effets de langage. D’autres éléments entrent en ligne de compte, comme le ton par exemple, qui porte souvent l’humeur, et il est vrai que le vouvoiement dans certains cas peut être bien moins respectueux que certains tutoiements [2].

Un autre de mes clients « DG » (Directeur Général) issu de L’ESSEC ne tutoyait dans son comité de direction que ses congénères de l’Ecole – connivence de classe dans les deux sens du terme -  et il vouvoyait les membres du comité de direction qui n’avaient pas appartenu à l’Ecole en question. Ce qui rendait son vouvoiement discriminatoire et l’ambiance bizarre ; les relations déjà compliquées devenaient encore plus compliquées.

Bref, certes le sujet traité ici est mineur, mais le choix du tutoiement ou du vouvoiement peut se révéler stratégique et cette question de forme qui fait pourtant remonter le fond à la surface demeure une curiosité récurrente abordée dans tous les séminaires et autres bonnes écoles… de management.

 

Jean-Paul GUEDJ

Conseil en management

Auteur de « Manager avec efficacité » (Bréal), « 50 règles d’or du management » (Larousse) et l’indispensable « Petites leçons d’optimisme » (Larousse).



[1] Dans un autre domaine, Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, demanda dans un discours en juin 2012 aux policiers d’abandonner le tutoiement face aux personnes interpellées. « Je demande que les policiers s'astreignent à une certaine distanciation professionnelle en conservant leur sang-froid en toute circonstance et en proscrivant le tutoiement ».

[2] Et Manuel Valls, que je cite ici, surtout dans le contexte actuel, comme Socrate, dans le même discours ajouta : « Je sais bien que ce n'est pas toujours facile face à l'adversité la plus arrogante, aux insultes, à l'irrespect, aux caillassages, et même qu'il existe des tutoiements plus respectueux dans le ton que certains vouvoiements ».