On pourrait appeler violence l’usage illégitime de la force portant une atteinte abusive à ce qui est jugé digne de respect. Elle est la forme la plus répandue du mal dans un monde où existe la différence entre le mal et le bien, opposition culturelle  instituée par des interdits.

Le mal est le tort fait d’une façon illégitime à ce que l’on a revêtu d’une valeur, d’une dignité, d’une vulnérabilité à protéger.

La propension à la violence est indéracinable dans l’espèce humaine moralisée, on le sait depuis qu’on nous a raconté l’histoire de Caïn et Abel, et aussi dans la mesure même où les interdits suscitent la tentation de les transgresser.

La culture a toujours pour fonction première de combattre, de borner, de limiter, de codifier et d’offrir des échappatoires à ce désir de transgression pour la transgression dont Sade est le révélateur le plus radical. Ce qui remet en question la fameuse formule de Socrate « Nul n’est méchant volontairement ». 

Notre question ici peut être : quel est l’apport spécifique des sociétés modernes face à la violence?

Il est visible sur deux points.

- Depuis la Déclaration universelle de 1948, tous les êtres humains sont déclarés égaux en droits et en dignité, et la négation de l’appartenance au genre humain est au fondement du crime contre l’humanité. Ce Droit supra étatique est symboliquement essentiel à la culture politique des Modernes.

- Non seulement l’État moderne possède le monopole de la violence légitime, mais il doit lui-même ne pas s’imposer par la violence et il doit se soumettre au Droit.

Ces limites au droit souverain des États d’exercer la violence a permis l’émergence du devoir d’ingérence.

Cette barrière du Droit à la violence est évidemment contestée par ceux qui jugent que ce droit n’est pas impartial, mais aussi par ceux qui estiment qu’ils ont des raisons supérieures : leur désespoir social ; la sauvegarde de l’écologie ; la vie des embryons.

Sans oublier les idéologies qui font l’éloge de la violence au sein des États de droit et contre eux. Ce fut le point commun du fascisme, du nazisme et du communisme. Plus proches de nous, les Brigades rouges, la Fraction armée rouge, et nos autonomes, nos djihadistes.

J’ajoute que la France révère toujours Robespierre et la Terreur de 93. Ailleurs, dans les sociétés pas encore modernes, le terrorisme est une valeur culturelle exaltée.

L’État de droit met un terme aux apories philosophiques que Pascal a résumées dans un passage fameux intitulé Justice et force. Il y explique que le pouvoir doit s’appuyer à la fois sur la croyance qu’il est juste et sur le fait qu’il appartient aux plus forts. Or ajoute Pascal, la force est indiscutable alors que la justice ne l’est pas. Pour avoir les deux ensemble, ce qui est la condition de la paix civile, il a donc bien fallu qu’on déclare que le fort était juste. Ce n’est plus le cas, dans la mesure où l’État de droit est à la fois le plus fort et juste.

L’État de droit élimine également l’idée de Hobbes selon laquelle le despotisme absolu de l’État est la condition sine qua non de la protection des individus contre la violence.

Il ne reste plus à notre époque qu’à appliquer l’idée élaborée par Kant d’un Droit international et supranational qui protégerait tous les peuples de la violence que la télévision met sous nos yeux.  

 

André Senik