Du processus civilisationnel à la brutalisation du monde.

À la fin des années trente, le sociologue allemand, Norbert Elias, entreprend une thèse de doctorat, Über den Prozess der Zivilisation qui sera publiée à Bâle en 1939. Cette oeuvre est consacrée au processus de civilisation occidentale, appréhendé dans une perspective socio historique(1). Elle y répond notamment à l’interrogation suivante : « Pourquoi ce qui était naguère permis est-il aujourd’hui interdit ? ». Autrement dit, Elias place au coeur de sa réflexion la question des us et coutumes ou plutôt de l’évolution des moeurs. En effet pour mener à bien sa recherche, il préfère avoir recours à ce dernier concept et à celui de civilisation, sociologiquement plus opératoires. Pour ce faire, il construit un cadre d’analyse qui associe les apports de Weber, de Marx et de Freud. Il parvient ainsi à élaborer une grille de lecture globale de phénomènes sociohistoriques qui se sont développés au cours de ces cinq derniers siècles, au point que son oeuvre détient, aujourd’hui encore, une puissance explicative sans égale.
En retraçant la sociogenèse de l’État en Occident – du XIe au XVIIe siècle – Elias reconstitue ce qu’il désigne comme étant un processus civilisationnel. Il montre que ce dernier a pour effet de réduire la violence et l’animalité des hommes et d’en monopoliser l’exercice légitime au seul profit de l’État, à travers la figure du roi. Pour mesurer et évaluer ce mouvement, il prend comme marqueurs civilisationnels, les manuels de civilité de la Renaissance et ceux qui leur ont succédé. Il met alors en relief une transformation des moeurs, particulièrement significative tout au long du XVIIe siècle. Cette dernière, qui se caractérise par un refoulement des pulsions et des fonctions corporelles, repose sur le respect et l’intériorisation des interdits édictés par l’État ; une intériorisation telle qu’il faille parler d’autocontrôle émotionnel et pulsionnel. Au fil du temps, il devient par exemple défendu à quiconque vit en société d’uriner ou de déféquer en public (2), de cracher dans la soupe, de se moucher dans la nappe, de plonger ses doigts dans les plats (3), ou bien encore d’exhiber ses sécrétions (4), ses humeurs, et même ses affections et ses émotions. Autant de pratiques sociales qui étaient auparavant tout à fait tolérées, quelquefois acceptées et pour certaines valorisées. Elias montre que tout ce qui relevait de l’animalité a donc progressivement été systématiquement réprimé, refoulé, relégué en des lieux spécifiques et cachés, aussi bien les odeurs corporelles, que la nudité des corps, ou bien encore les excrétions de toutes natures. Désormais, ces formes d’expression seront au contraire stigmatisées, voire interdites, sous peine pour tout contrevenant de se retrouver socialement exclu et parfois même physiquement mis à mort. Sur ce dernier point, l'interdiction des duels par Richelieu reste l’un des symboles les plus édifiants de cette pacification des moeurs qui va de la contrainte étatique à l’autocontrainte ; ce type de combat symbolisant jusqu’alors la liberté individuelle, le domaine réservé de l’aristocratie, avant de devenir, par extension, celui d’autres couches sociales.
Naturellement, il s’agit d’un changement très lent qui se développe à l’échelle individuelle, mais s’inscrit et s’observe aussi dans une trajectoire sociohistorique se déployant sur plusieurs siècles (5). À quoi est due une telle évolution ?
Elias souligne l’interdépendance permanente qui existe entre le monopole de la violence physique légitime accaparé par l’État et la maîtrise de soi, c’est-à-dire le contrôle sévère opéré par les individus sur leurs propres pulsions. Cette interdépendance ayant permis qu’une pacification de l’espace social advienne, il montre que construction de l’État et processus civilisationnel vont de pair. En donnant à voir les liens existant entre les échelles macro (État) et micro (individu), la thèse eliasienne associe dans un même mouvement de pensée, une psychogenèse et une sociogenèse. Sachant que l’une ne saurait aller sans l’autre, Elias prend soin de préciser qu’elles demeurent structurellement indissociables. Autrement dit, la clé explicative de l’évolution des us et coutumes tient à ses yeux dans cette interdépendance existant entre la formation de l’État et l’économie psychique de chacun.
Naguère cadrés et garantis par l’État, les us et coutumes ont donc pris pour Elias la forme d’une pacification et d’un raffinement des moeurs. Mais qu’en est-il aujourd’hui, à l’heure du fameux « retrait de l’État » (6), à l’heure où l’on observe une perte d’autorité étatique sur le plan mondial ? En d’autres termes, comment comprendre l’évolution actuelle des us et coutumes, alors que d'innombrables intervenants transnationaux échappent à présent largement au contrôle souverain des États ? Plus mobiles, moins disposés qu'auparavant à reconnaître tout lien d'allégeance, ces nouveaux acteurs (les Sovereingny Free-Actors de Rosenau) réussissent désormais dans certaines situations à peser de manière décisive et à éroder les différents monopoles étatiques dont Elias a établi la sociogenèse (7). À n’en pas douter, il convient à présent de restituer la dimension émotionnelle, affective et cognitive d’un tel bouleversement. D’autant que certains d’entre eux sont à l’origine de violences communautaristes et participent à la transnationalisation d’actions terroristes.
Endettés, dessaisis, désengagés, affaiblis, les acteurs étatiques ne sont plus en mesure de constituer des instances de régulation et de protection pour les sociétés qu’ils ont encadrées pendant plusieurs siècles. Dans le village global où règne imperturbablement le tempo des médias, les affrontements identitaires ne cessent de se multiplier et de s’imposer à l’agenda international. On observe déjà dans nombre de sociétés une destruction du lien social et des solidarités. Celle-ci conduit à l’exclusion de la communauté nationale, d’individus lentement réifiés avant d’être socialement néantisés. Cette négation de l’altérité fondée sur un processus de désidentification affective, marque un retour en force de l’état de nature – ou si l’on préfère de la barbarie au quotidien – dont la guerre aux pauvres et aux étrangers ne constitue qu’un signe avant-coureur, voire le laboratoire d’un ensauvagement mondial d’ores et déjà à l’oeuvre (8).

 

Professeur Josepha Laroche

Directrice de Chaos International, Université Paris I Panthéon-Sorbonne Département de Science Politique 

http://www.chaos-international.org

 

notes

 1. Elle se présente dans sa version française sous la forme de deux ouvrages. Le premier (Norbert Elias, La Civilisation des moeurs, trad., Paris, Calmann-Lévy, 1973) retrace et analyse l’évolution des pratiques sociales dans la civilisation occidentale depuis la Renaissance. Quant au second, (Norbert Elias, La Dynamique de l’Occident, trad., Paris, Calmann-Lévy, 1975), il propose une étude anthropologique de l’émergence de l’Occident, comme pôle de domination mondiale. Voir également, Norbert Elias, La Société de cour, (trad., Paris, Flammarion, 1985) qui analyse le processus de curialisation à l’oeuvre à la cour de Louis XIV.

2. Voir aussi Dominique Laporte, Histoire de la merde, [1978], Paris, La Découverte, 2003.

3. Outre tous les exemples rappelés et analysés par Elias dans La Civilisation des moeurs, voir aussi dans une perspective eliasienne, Jean-Marc Albert, Aux Tables du pouvoir, des banquets grecs à l’Elysée, Paris, Armand Colin, 2009.

4. Sur cette question, l‘analyse eliasienne de Georges Vigarello, Le Propre et le sale, l’hygiène du corps depuis le Moyen-Âge, Paris, Seuil, 1985.

5. Sur la dichotomie fallacieuse individu/société établie par le sens commun et remise en cause par Elias, cf., Norbert Elias, La Société des individus, publiée en Allemagne en 1987 et en français chez Fayard, en 1991.

6. Susan Strange, The Retreat of the State, trad., Le Retrait de l'État, Paris, Editions Le Temps Présent, 2011.

7. Sur ce point, voir également Joseph Strayer, Les Origines médiévales de l'État moderne, trad., Paris, Payot, 1979.