L’unité au sein d’une société moderne (oui mais jusqu’à quel point ?)

 

La société démocratique idéale est-elle la société la plus homogène possible ? Est-elle une association dont les membres sont unis au point de ne faire plus qu’un ?

C’est le point de vue, entre autres grands penseurs, de Platon, de La Boétie, de Rousseau et de Marx.

Pour tous, elle implique l’homogénéité, l’égalité et la fusion de tous en un.

On trouve tous ces ingrédients dans le discours de La Boétie :« La nature (…) nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l’échange de nos pensées, la communion de nos volontés ; puisqu’elle a cherché par tous les moyens à faire et à resserrer le nœud de notre alliance, de notre société, puisqu’elle a montré en toutes choses qu’elle ne nous voulait pas seulement unis, mais tel un seul être (…)? »

Le prix de ce totalisme  sociétal ? Le sacrifice de la liberté individuelle, tant que l’individu humain sera irréductiblement et un animal social et un sujet séparé des autres.

Cette question a été débattue depuis que les individus se sont donné le droit de choisir leur type de société. Platon fait l’éloge de l’unité totale, Aristote en fait le procès.

Cette question continue de se poser à nous, comme l’a prouvé par exemple le livre de Rosanvallon « La société des égaux »  

À quel degré l’hétérogénéité devient-elle incompatible avec la cohésion nationale, avec la possibilité de vivre ensemble et pas seulement côte à côte?

Cette question  se pose en France dans la tension entre deux pôles : le degré de « commun » qu’exigent l’unité du pays et la citoyenneté d’une part, et, d’autre part, les droits de chacun à la particularité qui sont implicitement présents dans les droits de l’homme.

Le « commun » est la priorité pour le point de vue républicain-étatiste, pour les nationalismes, et aussi pour le point de vue socialiste et anti-inégalitaire.

Le droit d’être particulier, différent et inégal, est le point de vue que privilégie le libéralisme.

Si on pousse à la limite le point de vue de l’homogénéité, on aboutit à la condamnation de la diversité, regardée comme la source de tous les maux : les classes sociales ne devraient pas exister, les races et les sexes ne sont plus des réalités nommables, tout le monde est du pareil au même.

Si par contre on pousse à son comble le point de vue du droit à la particularité et à l’inégalité, la société n’a plus ni identité, ni lien, ni existence. Il arrive d’ailleurs que le particularisme conduise à une sécession. Voir le risque en Espagne, en Belgique, en Grande Bretagne, sans oublier l’ex-Tchécoslovaquie, l’ex-Yougoslavie et de futurs ex-pays actuellement en guerres civiles ethniques et/ou religieuses.

Le fantasme de l’unité parfaite contient la dérive totalitaire.

Le fantasme du « chacun vit comme il veut pourvu que son voisin puisse en faire autant » conduit à la dissolution de la société.

Nous sommes donc condamnés à des questions qui n’ont pas de réponse tranchée d’avance.

Une société démocratique doit-elle tolérer l’usage en son sein de langues diverses ? Admettre l’existence de classes sociales dont les intérêts peuvent être antagonistes ? Une inégalité de revenus illimitée? Des pratiques religieuses et des mœurs qui singularisent et séparent des communautés ? 

Toute société moderne est prise entre ces deux dérives, et est condamnée à placer le curseur à un endroit  tout en sachant qu’il n’existe pas un juste milieu qui serait concevable pour toutes les sociétés. 

 

André Senik