Le terme d'utopie fait référence à deux idées assez différentes.

Dans le sens commun — celui qui correspond parfois au substantif et quasiment toujours à l’adjectif —, l’utopie signifie ce qui est irréalisable ou de l’ordre du rêve. C’est dans ce sens que l’on se réfère le plus généralement à l’utopie pour désigner ce qui est marqué par un idéal. La notion revêt alors des connotations morales positives – car il est bien vu d'avoir un idéal surtout à une époque marquée par de grands désenchantements – mais aussi péjoratives. Le terme utopie désigne alors ce qui est naïf, manque fortement de réalisme et oublie de tenir compte de la réalité. C’est en ce sens qu’on a pu qualifier le communisme ou d’autres projets politiques d’utopies.

Mais le terme revêt une tout autre signification qu’elle doit à Thomas More, inventeur du néologisme, qui en a fait le titre de son célèbre ouvrage. Le terme forgé par More renvoie à topos, le lieu et à un u qui est soit privatif, soit un préfixe eu faisant référence au bonheur. En ce sens, l'utopie évoque une société imaginaire qui atteint ou recherche activement le bonheur.

Le succès de l'Utopia de More a favorisé la rédaction d’autres romans avec certaines similitudes et un véritable genre littéraire à caractère philosophique en est né. En ce sens, l’utopie se réfère à un certain type d’œuvres romanesques où l’on retrouve systématiquement la critique de la société ambiante et la description d’une société idéale qui n’aurait plus les travers de la précédente.

Habituellement, les utopies sont définies par leurs caractéristiques : communisme ou vie communautaire, prévalence de l'égalité sur la liberté, refus de l'argent, temps consacré au loisir et à l'éducation, obligation du travail pour tous,  simplicité des modes de vie et des mœurs, etc. Ce mode de définition en plus d'être tautologique (on définit l'utopie par les caractéristiques de quelques utopies qu'on sait a priori être des utopies) a le défaut de bloquer l'utopie à l'idéal d'une époque ou, plus exactement, aux critiques d'une époque. C'est une des raisons pour lesquelles on a pu prétendre que les utopies étaient totalitaires – l'autre raison étant la lecture littérale qui transforme un roman en traité de la meilleure forme de gouvernement en laissant de côté les aspects ironiques. Or, si les utopies se fondent sur la critique de la société de l'auteur pour proposer une société où, par une organisation particulière des relations sociales, ces défauts sont absents, l'idéal de vie qui s'y trouve n'est pas un idéal absolu, mais est relatif à la société de l'auteur. Il faut donc définir l'utopie par ses fonctions – la critique de la société et la description d'une société  dont l'organisation permet d'éviter ces mœurscritiquées – et non par ses caractéristiques.

Les principales utopies sont l'Utopie de Thomas More (1516), La Cité du Soleil de Tommaso Campanella (1623), l'Histoire des Sevarambes de Denis Vairasse (1679), Le nouveau monde amoureux de Charles Fourier (1816), le Voyage en Icarie d’Étienne Cabet (1840), les Nouvelles de Nulle Part de William Morris (1890), Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse (1943) et La Québécie de Francine Lachance (1990).

Il ne faut pas confondre les utopies avec :

  • les contre-utopies, anti-utopies ou dystopies (dont les plus célèbres sont Le meilleur des mondes de Aldous Huxley et 1984 de Georges Orwell), romans qui mettent en garde contre les dérives possibles de la société en en caricaturant certains développements et en les projetant dans une société future, dite utopique ou idéale, mais s'apparentant au cauchemar ;
  • les romans de science-fiction où la nature humaine est transformée et où des sciences ou techniques futuristes jouent un rôle important, contrairement aux utopies dans lesquelles seule l'organisation sociale explique les changements dans les caractères et attitudes, et textes au sein desquels les sciences et les techniques sont réduites à leur plus simple expression afin qu'elles ne constituent pas un obstacle à la réalisation de la société meilleure ;
  • les traités sur les meilleurs gouvernements, qui revêtent une forme théorique et non romanesque et où par conséquent l'auteur exprime abstraitement son point de vue explicite.

 

Anne Staquet, université de Mons (L'utopie ou les fictions subversives, Ed. du Grand Midi)