La transparence, une condition nécessaire de la démocratie, avec des excès dangereux pour les droits de l‘homme.

Je n’insisterai pas ici sur l’idéal de transparence dans les rapports entre les individus. Je précise seulement que je ne pense pas du tout, mais pas du tout, qu’il faille vivre sa vie en s’imposant de ne rien penser ou ressentir qu’on ne puisse exhiber aux autres.

Je tiens banalement à la sphère privée, au quant à soi, à l’intime, à la pudeur, au mystère et même au secret. Tout simplement parce que je ne me dois pas entièrement aux autres, et que tout montrer de soi et de ce qu’on pense des autres serait juste invivable.

Je sais qu’il existe des gens (par exemple des couples) qui passent entre eux ce contrat de transparence, qui peut être belliqueuse, et même si je trouve affolante cette confession réciproque permanente et illimitée, ce jeu ne me dérange pas. Pourvu qu’on n’en fasse pas un impératif universel.

Il s’agit ici essentiellement de l’exigence de transparence dans le rapport entre les citoyens et l’État.

Platon se demandait comment former des citoyens qui pourraient être mis au pouvoir sans éprouver la tentation d’en abuser.

Robespierre à légué l’idéal de l’Incorruptible, ce qui est un peu la même idée. Mon idée est qu’il s’agit là d’une fausse piste.

Nous devons être dirigés par des êtres humains non imperméables à la corruption, à la transgression des normes, à l’abus du pouvoir, et cela nous conduit à mettre en place les moyens de les en dissuader.

Dès lors que les citoyens sont la seule source légitime du pouvoir, il est légitime que ceux auxquels ils confient des charges publiques ne puissent rien leur cacher de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font, à condition que ce soit sur des points ayant trait à ces charges.

Sans cette transparence, pas de contrôle possible, pas de sanction, et l’arbitraire s’installe.

La transparence dans un État de droit est un rempart contre l’abus de pouvoir qui est la pente naturelle du pouvoir.

Il est donc nécessaire qu’il y ait des commissions d’enquête, et que les médias – le 4e pouvoir- révèlent les transgressions. Le Watergate en est un exemple.

Comme tout principe, la zone d’application de celui-ci doit être délimitée.

Et nous avons prioritairement à réfléchir ici, dans les société modernes, aux excès du désir de transparence. Celui-ci ne doit pas déborder sur la sphère privée de ceux qui ne le veulent pas.

Qu’est-ce qui appartient de plein droit à la sphère privée ? Telle est notre question.

La réponse de principe est simple, mais pas toujours aisée à appliquer: est du domaine privé tout ce qui ne concerne pas la charge que l’on a confiée à quelqu’un.

Eût-il été légitime que le président Mitterand ne cache pas son état de santé ? Sans doute, comme pour un pilote d’avion.

Eût-il été légitime qu’il ne cache pas l’existence de sa fille Mazarine ?

Je répondrai qu’un chef d’État ne doit pas avoir un secret qu’il craint de voir révélé, car cela le rend susceptible d’un chantage.

Je dirais la même chose pour l’affaire Clinton/Lewinsky. Si Bill avait pu répondre « c’est vrai, c’est ma vie privée, et ça ne vous regarde pas et cette relation n’affecte pas ma présidence », il eut été dans son droit. Et il aurait même eu le droit - à mes yeux du moins- de faire un procès à ceux qui dévoilent son intimité sans son accord. Autre chose s’il avait abusé de son prestige ou pouvoir sur la jeune Monica…Suivez mon regard.

La transparence des gens de pouvoir sur tout ce qui a une importance politique est une exigence de la démocratie (excepté sur ce qui relève officiellement et à juste titre de la confidentialité).

Le respect du secret de la vie privée des personnes est une exigence des droits de l’homme.

Cette séparation est massivement franchie, par la presse people, par l’informatique, par les mots dits en privé et qui sont répercutés publiquement, et, très récemment, par un livre documentaire, présenté comme une oeuvre littéraire relevant de l’autofiction, et dans lequel la relation sexuelle consentie entre un homme politique et sa partenaire est exhibée par celle-ci dans une presse habituellement gardienne des valeurs morales et de la liberté individuelle.

Or si la confession impudique ne contrevient pas au principe énoncé ci-dessus, la mise en cause d’un partenaire qui n’a pas commis d’abus sur soi est transgression scandaleuse, mais qui ne scandalise guère..

L’exigence de transparence doit donc être toujours délimitée et elle doit être bordée par le droit au secret de la vie privée. Ce qui me ramène au point de départ : nous n’avons pas le devoir d’être transparents.

 

André Senik