Le tremblement de terre de Lisbonne (1), au 18e siècle, fut un « évènement monstre » (2). Il suscita un nombre infini de réactions, commentaires, poèmes, pièces de théâtre, romans sermons, discours, traités… (3). Ce fut aussi un « séisme philosophique » (Bronislaw Baczko).

Il donna lieu notamment à une vive controverse entre Voltaire (Poème sur le désastre de Lisbonne) et Rousseau (Lettre sur la providence). Cette controverse a pour objet l’Optimisme, c’est-à-dire la doctrine selon laquelle notre monde, sans être parfait, serait le « meilleur des mondes possibles » (4). Voltaire voit dans le tremblement de terre de Lisbonne et ses dizaines de milliers de victimes innocentes un désastre qui ne peut que ruiner la thèse optimiste. Rousseau lui répond en prenant la défense de l’optimisme et de la Providence.

Ramenées à l’essentiel, leurs analyses me semblent être les suivantes.

Pour Voltaire les catastrophes naturelles comme celle de Lisbonne sont bien la preuve que le monde, bien que créé par Dieu, est loin d’être parfait et présente même une imperfection majeure. Selon les termes de l’époque le « mal physique » (5) est une réalité puisque des êtres humains innocents sont régulièrement victimes des soubresauts de la nature : 

Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien » ;
Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,
Sous ces marbres rompus ces membres dispersés … (Poème sur le désastre de Lisbonne)

 Pour Rousseau :

1. le mal physique ou naturel est en tant que tel très limité et en tout cas bien moins destructeur que le « mal moral », celui que les hommes se font les uns aux autres : « Pour moi je vois partout que les maux auxquels nous assujettit la nature sont beaucoup moins cruels que ceux qu’il nous plait d’y ajouter » (Lettre sur la providence).

2. le mal physique lui-même ne doit son ampleur qu’aux initiatives humaines : « De plus, je crois avoir montré qu’excepté la mort qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre et peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de-là tout aussi gais que s’il n’était rien arrivé. . Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut emporter. » (id)

 Deux siècles et demi plus tard il me semble que c’est l’approche rousseauiste qui, à tort ou à raison, l’a emporté (du moins dans nos sociétés) (6). En effet :

1. notre trouble et nos interrogations se portent plus sur les catastrophes causées par l’homme que sur les catastrophes naturelles : ainsi si l’on cherchait un évènement du 20e siècle qui pût  être comparé au tremblement de terre de Lisbonne ce n’est pas dans un autre séisme ou tsunami qu’on le trouverait mais plutôt comme le suggéra Gilles Deleuze dans les camps de concentration nazis (7).

2. quant aux catastrophes naturelles elles-mêmes nous avons tendance à en contester le caractère exclusivement physique en mettant en évidence les circonstances sociales et politiques qui les ont favorisées et amplifiées. Ainsi  dans le drame de Fukushima le raz de marée et ses milliers de victimes a moins retenu notre attention que la catastrophe nucléaire. A propos du cyclone Katrina et  du tsunami de 2004, Jean-Pierre Dupuis écrit : « C’est précisément leur statut de catastrophe naturelle qui a été mis en doute. « A man-made disaster » (une catastrophe due à l’homme) titrait le New York Times à propos du premier ; la même chose avait été dite du second avec de bonnes raisons. Si les récifs de corail et les mangroves côtières de Thaïlande n’avaient pas été impitoyablement détruits par l’urbanisation, le tourisme, l’aquaculture et le réchauffement climatique, ils auraient pu freiner l’avance de la vague meurtrière et réduire significativement l’ampleur du désastre. » (JP Dupuis, « Les dimensions symboliques d’une catastrophe nucléaire » (7)).

Que penser de cette victoire de l’approche rousseauiste des catastrophes naturelles sur l’approche voltairienne? Est-elle totalement satisfaisante ?  Ne témoigne-t-elle pas aussi d’une tendance regrettable à refuser la réalité même d’une adversité, à croire, pour reprendre une formule chère à A.Finkielkraut, qu’il n’y a pas d’adversité mais uniquement des adversaires ? Et surtout jusqu’où peut-on souscrire à l’idée selon laquelle ce sont les initiatives humaines qui fragilisent les hommes par rapport à la nature, comme si ce n’était pas dans les régions qui ont connu le plus grand développement « des sciences et des arts » qu’on est quand même le plus à l’abri des soubresauts de la terre et de la mer ?

 

Pierre Gautier

 


(1) En 1755 ce tremblement de terre et le raz de marée qui l’accompagna quelques minutes plus tard firent en une matinée entre 10000 et 60000 morts selon les estimations et détruisirent Lisbonne qui était alors la capitale la plus riche du monde. Le séisme fut ressenti à des milliers de kilomètres de Lisbonne (jusqu’en Finlande) et au même instant.

(2) « Un évènement monstre » est le titre du chapitre consacré au tremblement de terre de Lisbonne par Grégory Quenet dans son livre Tremblements de terre : aux 17e et 18e siècles (Champ Vallon 2005). Il veut signifier par ce titre que l’évènement fut en partie construit par l’ampleur de son retentissement dans toute l’Europe.

(3) Voir JP Poirier : Le tremblement de terre de Lisbonne (ch.4 et 5) Odile Jacob 2005.

(4) Doctrine de Leibniz, popularisée par Pope dans son Essai sur l’homme et sa formule « Whatever is, is right »

(5) « On peut prendre le mal métaphysiquement, physiquement et moralement. Le mal métaphysique consiste dans la simple imperfection, le mal physique dans la souffrance, et le mal moral dans le péché. » (Leibniz, Essais de théodicée, I, 21) C’est-à-dire déficience ontologique, mal subi, mal commis.

(6) C'est aussi la thèse de JP Dupuis (auteur de Pour un catastrophisme éclairé) qui écrit: "Des interprétations rivales qui tentèrent de donner sens à un évènement qui frappa le monde de stupeur, celle qui devait l'emporter fut celle de Rousseau dans sa réponse à Voltaire." (« Les dimensions symboliques d’une catastrophe nucléaire »)

(7) « Ce tremblement de terre (…) a eu un rôle dans l’Europe dont je ne vois l’équivalent que dans les camps de concentration nazis (…) Après Auschwitz retentit la question : comment est-il possible de maintenir le moindre optimisme sur ce qu’est la raison humaine. Après le tremblement de terre de Lisbonne, comment est-il possible de maintenir la croyance en une rationalité d’origine divine. » (Gilles Deleuze cité par JP Poirier dans son livre Le tremblement de terre de Lisbonne.)