C’est au nom de la Tolérance que la liberté de conscience, y compris en matière religieuse (1), a été inscrite dans la loi des sociétés modernes. La liberté de conscience, garantie par la neutralité de l’État, est l’une des principales conquêtes des sociétés modernes.

Elle s’est imposée historiquement sous le nom de tolérance comme sortie des guerres de religions entre catholiques et protestants.

Le mot convenait pour désigner la croyance religieuse, touchant au sacré et à l’intime,  qu’on déteste mais avec laquelle on doit coexister pour sauver la paix civile.

Les religions et les cultures actuelles qui n’ont pas encore admis cette coexistence pacifique entre croyances égales en droits sont archaïques, liberticides et souvent meurtrières.

Sur le plan de la liberté de conscience et de croyance, qui est fondamental, j’oserais dire que toutes les cultures ne se valent pas, et que nous sommes en droit de proclamer « vive les sociétés modernes. »

Pourtant, le mot tolérance semble être devenu impropre, en raison même du triomphe de son contenu. Il n’est plus question en effet pour les croyances des sociétés sécularisées de prétendre que les autres croyances méritent la damnation éternelle et qu’on doit tout au plus les supporter avec répugnance. Chaque religion continue nécessairement de professer qu’elle est la seule vraie foi, mais les croyants d’une religion admettent que les autres ne sont pas damnés, ni intrinsèquement méchants. On n’en est plus à tolérer, à supporter à grand peine des gens qui ne croient pas comme nous. Les rapports entre les athées et les croyants sont respectueux. La conviction d’être dans le vrai et les autres pas n’implique plus d’ostracisme.

Sur le plan psychologique, il existe sans doute toujours des esprits et des comportements intolérants, mais on peut considérer qu’ils n’ont pas droit de cité. Le respect du pluralisme des convictions est la base de nos sociétés, et non la simple tolérance.

Pourtant, le mot et même l’idée de tolérance refont surface.

Négativement, sous la forme de « la tolérance zéro » à l’égard des actes de délinquance.

La tolérance qui est combattue par cette tactique est sous-tendue par l‘idée qu’il faut comprendre et aider le petit délinquant avant de le punir, puisqu’il n’est pas la cause libre et indéterminée de sa délinquance.

Positivement, vis-à-vis des cultures, des mœurs et des valeurs des immigrés qui ne concordent pas avec celles des pays d’accueil.

En France, c’est par « tolérance envers la diversité » qu’on fera des entorses aux principes de la laïcité, comme l’atteste cette phrase prononcée le 11 avril 2011 par le maire de Strasbourg : « Le  vendredi, nous servons de la viande halal par respect pour la diversité, mais pas de poisson par respect pour la laïcité».

Les Québécois appellent leur conception de la tolérance « la politique des accommodements raisonnables ».

Elle a d’abord concerné le monde de l’entreprise.« L'obligation dans le cas de la discrimination par suite d'un effet préjudiciable, fondée sur la religion ou la croyance, consiste à prendre des mesures raisonnables pour s'entendre avec le plaignant, à moins que cela ne cause une contrainte excessive : en d'autres mots, il s'agit de prendre les mesures qui peuvent être raisonnables pour s'entendre sans que cela n'entrave indûment l'exploitation de l'entreprise de l'employeur et ne lui impose des frais excessifs »

Au-dalà de la lutte contre les discriminations dans l'entreprise, l’idée s’élargit  à des concessions transitoires faites par une société démocratique et laïque à des groupes demandant la prise en compte de pratiques liées à des marqueurs identitaires et confessionnels.

Les sociétés multiculturelles se montrent plus tolérantes à l’égard de ce qui les dérange que les sociétés qui se veulent plus homogènes, et qui récusent le multiculturalisme et le particularisme.

Où mettre le curseur, quand on est libéral et qu’on admet qu’une société existe sur la base des valeurs et des mœurs qu’elle se donne ?

Mon opinion est qu’une société démocratique est en droit de choisir ce qu’elle supporte et ce qu’elle ne supporte pas concernant les valeurs et les mœurs qui constituent son moi.  

 

André Senik

 

 

 



(1) Déclaration des droits de l homme de 1789 : Article 10 - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi.