On prétend souvent que la notion de terrorisme n’a pas de signification objective : ce qui est « terrorisme » pour les uns est « résistance » pour les autres. Ainsi les Allemands appelaient-ils terroristes les résistants français pendant l’occupation.*  Il me semble  toutefois que le terme de terrorisme peut être défini de manière non partisane : il désignera alors, non pas simplement le fait de recourir, pour faire valoir sa cause, à la violence armée, mais de diriger celle-ci délibérément (et non point accidentellement ou par erreur ou de manière collatérale)  contre des populations civiles et ce, dans le but d’intimider l’ennemi désigné : tyran, puissance colonisatrice, régimes détestés… Le terrorisme consiste ainsi à méconnaître consciemment une distinction fondamentale du droit de la guerre, et plus généralement du droit des conflits armés** la distinction entre civils et militaires, qui résulte de ce que la guerre est, comme l’écrit Rousseau, une relation « dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidentellement, non point comme hommes, ni même comme citoyens, mais comme soldats » :  les populations doivent donc en être exclues dans toute la mesure du possible.***  Et le terrorisme revient à les y inclure dans toute la mesure du possible.  Sur la base de cette définition, on sera fondé à parler de terrorisme, quelle que soit la cause défendue, aussi bien dans le cas des attentats commis par de petits groupes dans des lieux fréquentés majoritairement par des civils, que dans le cas des actions menées par un Etat, en situation de guerre ou non,  et visant à réduire l’ennemi en s’en prenant aux populations civiles (mitraillage des réfugiés sur les routes de la débâcle, V2 sur l’Angleterre, bombes au phosphore sur Hambourg et Dresde, bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki…).****

            Toutefois tout en étant légitime la qualification de terrorisme n’est-elle pas aussi problématique ?  En effet ne revient-elle pas souvent à amalgamer des entreprises  pourtant bien différentes ? Ce n’est pas la même chose de recourir à des moyens terroristes systématiquement ou exceptionnellement, pour libérer un pays d’une tutelle étrangère, pour agresser un pays voisin, pour imposer une vision du monde… Si ces différentes entreprises criminelles doivent être distinguées ce n’est pas pour considérer que le recours à la terreur est plus légitime dans certains cas que dans d’autres, mais parce que pour lutter efficacement contre les unes et les autres il est fort probable qu’il faille mettre en œuvre des moyens différents. Or, dès lors qu’un ennemi est qualifié de terroriste (même à juste titre) ne se condamne-t-on pas à avoir pour unique programme sa destruction ? Programme peut-être nécessaire et suffisant dans certains cas (lorsque les terroristes sont eux-mêmes la cause du problème) mais qui risque d’être un peu court dans beaucoup d’autres (quand les terroristes sont l’une des expressions du problème); ainsi lorsque le terrorisme se développe à partir de situations intolérables, par exemple la  misère ou la servitude extrêmes : dans ces cas-là il est clair que ce n’est pas en détruisant les terroristes (quand bien même on y parviendrait…)  qu’on modifiera les situations intolérables qui les ont fait naître, et il y a même toutes les chances que la persistance de ces dernières n’entraîne la persistance du terrorisme lui-même. Ainsi le recours au qualificatif « terroriste », même si ce terme est légitimement employé, ne comporte-t-il pas le risque de détourner l’attention des causes profondes du problème (misère, servitude…) vers ce qui n’en est souvent qu’un symptôme et d’être ainsi surtout source d’aveuglement et d’illusions ?

Caractériser comme terroristes un certain type d’actions pour les désigner, les discréditer et les combattre me paraît ainsi légitime du point de vue de la morale et du droit et, en même temps, facteur potentiel d’aveuglement du point de vue de la politique et de l’action.

 

Pierre Gautier

 

*Par exemple : « En effet, « terrorisme » ne décrit pas une réalité objective, qui s’imposerait à tous. L’armée allemande utilisait ce terme pour parler pour les résistants français, la Russie le fait pour les combattants tchétchènes et la Colombie pour les FARC, la Turquie pour le PKK, etc. Dans le même registre, Yasser Arafat était considéré comme un « terroriste », jusqu’à ce qu’il devienne président de l’autorité Palestinienne, de même que le Front de libération national (FLN) algérien, avant d’accéder au pouvoir après l’indépendance. D’ailleurs, aucun groupe clandestin ne se revendique comme tel préférant selon les cas « combattants de la liberté », « nationalistes », « avant-garde du prolétariat », « soldats de l’Islam », etc. L’apposition du label « terrorisme » – comme d’ailleurs celui de « bandit » – n’est de la sorte qu’un instrument ordinaire de délégitimation de certains mouvements et de leurs revendications, un instrument de négation de la nature politique du conflit. » (Laurent Bonelli, « Un ennemi « anonyme et sans visage » »)

** Le droit international humanitaire définit ainsi un conflit armé : Un "conflit armé existe chaque fois qu'il y a recours à la force armée entre États ou un conflit armé prolongé entre les autorités gouvernementales et des groupes armés organisés ou entre de tels groupes au sein d'un État".  

*** Il s'agit, selon le droit des conflits armés, du principe de discrimination: ce principe, "également connu sous le nom de principe de précaution, impose aux belligérants de distinguer les objectifs militaires, qui peuvent être attaqués, des biens et populations civiles qui ne doivent faire l'objet d'aucune attaque volontaire" ("Droit des conflits armés", Ministère de la Défense)

On fait souvent remonter à Hugo Grotius (1583-1645) l’énoncé de ce principe. En effet le Livre III de son Droit de la guerre et de la paix  est presque entièrement consacré à ce qui « est permis dans la guerre », en particulier le chapitre 11 (« De la modération dont on doit user dans une guerre même juste. Et premièrement, à l’égard du droit de tuer les ennemis ») :

« 8. Qu’il faut prendre garde autant qu’on le peut que des innocents ne soient exposés à être tués, même contre notre intention.

9. Qu’on doit toujours épargner les enfants, les femmes, à moins qu’elles ne se soient rendues coupables de quelque grand crime ; et les vieillards.

10. Qu’il faut aussi épargner les ministres publics de la religion et les gens de lettres qui ne se mêlent d’autre chose.

11. Les laboureurs.

12. Les marchands et autres semblables personnes.

13. Enfin les prisonniers. »

( Le droit de la guerre et de la paix 1625)

Il faut toutefois préciser que les limitations énoncées par Grotius à l’égard des non-combattants, des prisonniers et des vaincus ne relèvent pas du droit des gens, c’est-à-dire d’un système de normes s’imposant à tous et pouvant éventuellement être assorti de sanctions en cas de violation, mais de la conscience, c’est-à-dire de la la charité chrétienne.

 **** Les définitions officielles du terrorisme cherchent souvent à exclure les Etats et les armées régulières de cette qualification : par exemple, selon l'article 22 de l'United States Code, « le terme "terrorisme" signifie violence préméditée, motivée politiquement, perpétrée contre des cibles non-combattantes par des groupes sous-nationaux ou des agents clandestins, habituellement dans l'intention d'influencer un public. »