J’essayerai de limiter mon propos à cette transmission fondamentale qui concerne tous les humains. Qu’ils appartiennent à une tribu primitive, ou à une société moderne, structurée et possédant tous les outils et tous les contenus du savoir. Ce qui les différencie, grossièrement, dit-on, de l’animal le plus proche, le grand singe hominoïde.  Car l’observation de ces animaux, proches, par l’anatomie, le génome, et le comportement, de l’homme, font à ceux qui les observent, qui ont des relations suivies avec des spécimens, se poser la question d’un « propre de l’homme ».

 

Il y a quelques années, j’ai eu un échange, écrit, avec un confrère comportementaliste, qui voyait dans le singe « bonobo » un proche parent de l’homme, presque un « alter ego ». Peu de temps après, je pus voir à quelques heures d’intervalle un reportage sur les bonobos, et un autre sur les « bushmen » du Botswana. Aucune confusion n’était possible. On peut contester la valeur d’une approche aussi globale. Mais la récuser totalement, compte tenu de ce que l’homme crée des sociétés ?

 

Plus récemment, nos médias se sont emparés d’une expérience montrant que des singes pouvaient reconnaître des « signifiants », lire, en quelque sorte. Mais le « signifié » était unique : une friandise délivrée à chaque reconnaissance du signifiant.  Même si la lecture n’est finalement qu’une détection d’une forme, la représentation de mot est, « normalement », mise en rapport avec la représentation de chose. Ce qui permet au lecteur de comprendre ce qu’il lit. Nous fabriquons des machines qui lisent, mais nous devons « passer derrière » pour comprendre ce qu’elles ont lu.

 

Des observations de manifestations d’intelligence, de reproduction ludique, répétitive, de gestes complexes, comme la confection, ou au contraire, le démêlage, de nœuds, d’apprentissage du langage des signes, inventé pour nos sourds, des manifestations de culpabilité, ou des exigences de justice, comme nous savons en formuler, ont fait sensation. Mais, hors de ce contexte particulier, de cohabitation entre des zoologues en quête d’un savoir, et certains singes aptes à l’imitation, ces performances restent individuelles et rarement transmises à d’autres   représentants de l’espèce. Le partage se fait entre des individus, l’un humain, l’autre, non. Le lien affectif établi gratifie l’homme qui a « instruit » l’animal, et subjectivise son jugement. Ce savoir ne prend pas la dimension d’un bien commun, susceptible de se diffuser chez d’autres individus.

 

L’ "humanisation" fut un processus dont nous-mêmes constatons le résultat. Mais si les conditions « corporelles » sont maintenant admises (cerveau plus volumineux, neurones plus nombreux, interconnexions d’autant multipliées, d’un côté, capacité du larynx à produire des modulations à double articulation, de l’autre), la durée de l’acquisition de cette capacité, son bénéfice pour les hominoïdes qui se sont succédé pour aboutir à notre espèce ne sont pas connus avec certitude. Nous n’avons sous les yeux que le résultat final : il n’y a qu’une espèce « homo sapiens sapiens ». Sa capacité au langage et à la formation de cultures est universelle. Si cette aptitude fait l’objet d’un consensus pour l’espèce qui nous a précédés, « homo sapiens néanderthalis », en deçà il n’y a pas d’arguments assez solides pour l’affirmer, mais pas davantage pour l’écarter.

 

Ce saut qualitatif qui donne à l’homme la capacité de parler, de fabriquer un langage à l’usage du groupe, d’ébaucher une culture propre à ce groupe, constitue un « niveau d’organisation » qui n’est plus biologique, animal, mais spécifiquement humain. Qui n’est plus individuel, mais commun. S’il utilise le corps pour passer de l’un à l’autre, il n’en dépend que pour chaque individu, un par un. La mort d’un individu n’altère pas le niveau d’organisation, une naissance fait entrer le nouveau venu dans le système. Il lui est fait une place, et il sera immédiatement une partie prenante*.

 

Dès ce premier stade, la mise en commun des expériences, de leur mémorisation, de leur transmission, donne à l’espèce un avantage évident sur l’environnement inerte ou vivant. Pendant longtemps, le développement des cultures s’est fait par paliers très longs, de l’ordre du millénaire. Cependant il n’est pas constaté de reculs, de pertes, à l’intérieur d’une culture étudiée à partir des traces qu’elle a laissées.

Une accélération de ce développement est observée lors de la « révolution néolithique ». Elle est encore évidente dès la période historique, et cette accélération continue. Tous les hommes en ont perçu l’intérêt, et le développement de l’instruction systématique des enfants participe à son acquisition et à son enrichissement permanent. Si le corps de l’homme est le même depuis 100 à 200.000 ans sa culture dans ses diverses formes n’a plus rien à voir avec son ébauche la plus lointaine. La transmission de la culture à chaque humain, à l’intérieur d’une société, réalise un acquis transmissible, héritable, qui permet de dire qu’à une évolution « darwinienne », très lente, s’est ajoutée, prenant toujours plus de place, une évolution « lamarckienne », capable d’accélérations.

 

Cette transmission, maintenant bien organisée, des savoirs acquis à l’échelle du monde ne doit pas faire oublier la transmission orale qui l’a précédée, parfois durablement. L’écriture est un plus, un avantage pour les cultures qui l’ont inventée ou adoptée.  En son absence, concernant de toute façon les premières années de la vie, on invoque la longueur du développement humain, qui maintient le lien mère-enfant, et la dépendance d’une famille élargie et structurée pendant plus de temps que pour aucune autre espèce. La différence entre les grands singes et l’homme, en termes de durée de l’enfance, n’est pas si grande, Par contre les objets d’échanges véhiculés par les relations affectives et éducatives profitent de celui du langage, et de tout ce qui fait le savoir cumulé au jour le jour, nommé et transmis verbalement.

 

La prise de conscience par les sociétés modernes, du rôle du langage dans la transmission entre adultes et enfants a donné un coup de fouet à ces relations. On ne cultive plus le silence en famille ou ailleurs, « on » ne privilégie plus les soins matériels, la nourriture, mais, au contraire, « on » cause , « on » babille, « on » jacasse.

 

Peut-on conclure que l’humanisation, maintenant définissable, est un processus solide, suffisamment, en tout cas, pour nous mettre à l’abri d’une régression dramatique, d’un retour à la case « départ » ? Je pense que oui. Les horreurs dont l’homme reste capable sont humaines. Pas « inhumaines », comme on est tenté de le dire, pour les renier.

 

Si l’humanisation peut se voir comme une bulle à l’expansion indéfinie, elle se fait autour d’une base qui a ses propres exigences, notre corps. Blaise Pascal avait déjà formulé cette limite, sur laquelle se brisent toutes les utopies. En supposant qu’elles parviennent à éliminer toutes les victimes désignées, elles doivent épargner les bourreaux, qui recèlent tous les vices de l’homme !

 

Yves Leclercq, Psychiatre, Psychanalyste

 

*L’enfant est « parlé » avant de parler lui-même, soulignait Jacques Lacan. « On » en parle beaucoup, depuis toujours, et pour longtemps. Voir mon billet « E comme Enfant », dans l’abécédaire.