Il n’y a pas si longtemps, les discussions sur le concept de totalitarisme tournaient autour de sa définition la meilleure et de la légitimité de la comparaison entre les totalitarismes « de droite » et « de gauche » : fallait-il expliquer le bolchevisme, le fascisme, le nazisme à partir de leur idéologie, ou de leurs formes particulières de violence politique (la terreur, le camp, la guerre contre un ennemi intérieur), ou encore de leurs origines intellectuelles ou géopolitiques ? La comparaison entre nazisme et communisme était-elle indispensable ou au contraire sacrilège ? Devait-elle porter sur le seul « stalinisme » (1939-1953), ou embrasser la tragédie soviétique dans l’ensemble de sa trajectoire ?

La teneur du débat a beaucoup changé depuis la fin de l’empire soviétique. Ces questions sont moins « chaudes », d’autres ont émergé. On peut juger du changement à la réception du Livre noir du communisme, paru en 1997 (collectif, sous la direction de Stéphane Courtois). L’ouvrage « sulfureux » est devenu 15 ans plus tard — et c’est heureux en un sens — un classique, presque un manuel. En un sens seulement, car cette normalisation s’est faite sur fond d’un désintérêt massif à l’égard de l’expérience communiste, et ce en dépit d’une historiographie nouvelle et abondante, sur le communisme comme sur le nazisme, au cours de ces 15 années. Un signe désolant : deux films admirables, Katyn d’Andrzej Wajda (2007) et Sous la ville d’Agnieszka Holland (2012), n’ont tenu que quelques jours dans les salles malgré de bonnes critiques. Le premier raconte le massacre de 24000 officiers polonais par le NKVD lors de l’occupation conjointe de la Pologne par les nazis et les Soviétiques en 1939-1941, et la chape de silence et de mensonge imposée sur ces faits après guerre par le régime communiste, le second l’odyssée d’un groupe de Juifs allemands et polonais réfugiés dans les égouts de Lvov en Ukraine en 1943, au moment de la liquidation du ghetto par les nazis, rançonnés puis protégés par un égoutier polonais.

Je ne suis pas sûr de pouvoir expliquer cette lassitude amnésique. Alain Besançon a parlé d’une « inégalité dans la mémoire » entre l’intensité de la mémoire du nazisme et l’oubli du communisme (1). Mais il y a aussi une inégalité entre l’Est et l’Ouest. La mémoire de la Shoah elle-même est déséquilibrée : comme si, en quelque sorte, les Juifs exterminés étaient d’abord allemands, alors qu’ils étaient en très grande majorité polonais, comme si l’extermination n’avait eu lieu qu’au centre de la Pologne, où se trouvaient les cinq centres d’extermination, alors qu’elle se déchaîna d’abord à l’est de la ligne Molotov-Ribbentrop, dans les territoires conquis sur l’URSS en juin 1941 (Pologne orientale, Pays baltes, Ukraine).

Il faut espérer que le retentissement du livre de Timothy Snyder, Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline (2010, traduction chez Gallimard en 2012) va réveiller l’intérêt  intellectuel et pas seulement « mémoriel » pour ce qui s’est passé en Europe entre 1917 et 1945, sur ces événements dont nous savons tout en un sens, ou du moins beaucoup, mais que nous sommes encore très loin de comprendre.

 

J’aimerais dans le deuxième partie de ce billet signaler trois questions nouvelles sur le totalitarisme qui montrent que celui-ci n’a nullement disparu de l’horizon des sociétés modernes.

1) Tout d’abord la question de son extension : le totalitarisme n’est-il qu’un phénomène propre à un moment de notre histoire de l’Europe, l’immense crise de la conscience européenne quand, sous le choc de la Grande Guerre, la croyance au progrès se transforme en une apocalypse de la modernité (c’est le titre d’un beau livre d’Emilio Gentile), à savoir un mélange de désenchantement radical face aux promesses de la démocratie, de catastrophisme et d’attente messianique, une attente pseudo religieuse, disposant les masses à une forme inédite de politique révolutionnaire. Il y aurait eu en somme un homo totalitarius, né dans les parages de 1914 et aujourd’hui disparu. L’URSS et son empire après 1945, la Révolution chinoise, Cuba, la Corée du Nord seraient des survivances ou relèveraient d’une autre logique. Le débat est complexe car il y a de solides arguments empiriques aussi bien en faveur de l’unité du phénomène jusqu’à nos jours qu’en faveur de sa circonscription étroite aux trajectoires révolutionnaires russe, italienne et allemande, qui s’achèvent avec la Guerre. Le fond du débat est de savoir si le totalitarisme est le produit d’une conjoncture déterminée en Europe (2), ou bien une possibilité permanente de la modernité, à ce titre toujours actuelle, ce que Louis Dumont appelait « les malheurs de la démocratie ».

2) Qu’en est-il de l’empreinte de l’expérience totalitaire après son effacement ? Nous sommes sans doute abusés par les séquences italienne et allemande, où le totalitarisme a paru disparaître comme neige au soleil après une défaite militaire. Les situations « post-totalitaires » durables semblent plutôt la règle : en Chine, où la dictature du parti unique se perpétue sur fond de capitalisme sauvage ; en Russie où la « démocratie souveraine » de Poutine semble ramener la transition démocratique à la persistance de l’ancien régime : permanence des élites issues du PCUS et du KGB, politique impériale dont la Pologne et les Pays Baltes se sont libérés de justesse, et qui pèse lourdement sur l’Ukraine, la Biélorussie, la Bulgarie, etc., idéologie nationaliste fondée sur la version stalinienne de la Grande guerre patriotique.

3) La comparaison entre bolchevisme et nazisme s’est déplacée de la morphologie (analyses des traits communs et des différences) vers la question des interactions effectives entre  les deux, cette « complicité belligérante » dont François Furet avait ébauché les traits et dont on mesure aujourd’hui la profondeur. « L’Europe de Molotov-Ribbentrop fut une coproduction des Soviétiques et des nazis » écrit Timothy Snyder. Au-delà du rôle de la peur du bolchevisme dans la montée du nazisme, au-delà du pacte d’amitié et de limitation des frontières de 1939-1941, des leçons de violence que chaque régime emprunta à l’autre, il y eut deux projets symétriques et rivaux de construction d’un empire continental, au prix de la « modification du matériau ethnographique », c’est-à-dire de massacres et de déplacements massifs de populations. La Shoah met l’entreprise nazie à part, mais l’expression citée est d’un officier soviétique à propos de la politique ukrainienne de Staline à partir de 1929, qui culmina avec la famine provoquée de 1932-1933 (plus de 3 millions de morts).

Cette dernière question paraît relever plus du débat historiographique que de l’actualité des sociétés modernes, mais la Seconde Guerre Mondiale joue un tel rôle dans la conscience morale contemporaine que le renouvellement de son interprétation touche au cœur de notre condition.

 
Philippe de Lara  (Paris 2, philosophie politique)

(1) Voir son beau livre Le malheur du siècle, Paris, Perrin, 2005.

(2) C’est l’argument de Marcel Gauchet dans L’ère des totalitarismes, Paris Gallimard, 2010.