Notre réflexion et nos discussions politiques reposent beaucoup sur le présupposé selon lequel nos sociétés modernes seraient (qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore) des sociétés libérales. Mais est-ce le cas ? Est-ce encore le cas ?

 

Le libéralisme ne rejette pas l’existence de l’Etat mais considère que sa sphère de compétence  et d’intervention doit être strictement circonscrite à l’accomplissement de ses missions régaliennes (assurer la sécurité extérieure et intérieure, définir le droit et rendre la justice, émettre la monnaie), le reste ne devant relever que des initiatives privées des membres de la société. Or chacun sait que, s’il en fut jamais ainsi, il y a longtemps que nos sociétés (modernes) se sont éloignées de ce modèle et qu’elles continuent de s’en éloigner. La réalité, dans ces sociétés, est celle d’un Etat qui, au nom de l’intérêt général, est toujours plus présent et qui, sans avoir aboli les initiatives privées, s’attache à les encadrer toujours plus étroitement. Il y a bien longtemps que son interventionnisme a dépassé les bornes les plus extrêmes que pouvait imaginer un Tocqueville et qui consistaient de la part de la puissance publique à « régler les successions » des hommes et à « diviser leurs héritages ». Dans une société vraiment libérale l’Etat pourrait-il contraindre les parents sinon à envoyer leurs enfants à l’école du moins à leur assurer une instruction ? L’impôt serait-il progressif ? Y aurait-il un salaire minimum ? Un temps de travail fixé légalement ?  Une Sécurité sociale ? Un RMI ou un RSA ? Pourrait-on empêcher les hommes de construire à leur guise sur des terrains dont ils sont propriétaires ? Pourrait-on les contraindre, dans leur véhicule privé, à porter une ceinture de sécurité ?...

 

Dans une société vraiment libérale le pourcentage des dépenses publiques par rapport au PIB pourrait-il excéder 10% ? Or, dans toutes les sociétés modernes, il y a plus d’un siècle que cet état de choses est révolu : en 2011 le ratio des dépenses publiques/PIB s’élevait à 56,3% pour la France, 45,6% pour l’Allemagne, 41,4% pour les USA, les dépenses sociales représentant désormais plus de la moitié de ces dépenses publiques (source IMF, WEO 2012).

 

En d’autres termes, ainsi qu’un auteur comme Schumpeter l’avait annoncé*, nos sociétés sont devenues progressivement de moins en moins libérales et de plus en plus, sinon socialistes, du moins socialisées ou socialisantes, et cette évolution est irréversible (qui oserait abolir l’obligation parentale d’instruction ?), que nous regrettions cette évolution ou que nous nous en félicitions (ce qui est mon cas).

 

Dès lors la question ne devrait plus consister à savoir si nous devons être pour ou contre le libéralisme, mais plutôt quel socialisme nous voulons.

 

Pierre Gautier

 

« Dernière remarque liminaire : la thèse que je vais m'efforcer d'établir consiste à soutenir que les performances réalisées et réalisables par le système capitaliste sont telles qu'elles permettent d'écarter l'hypothèse d'une rupture de ce système sous le poids de son échec économique, mais que le succès même du capitalisme mine les institutions sociales qui le protègent et crée « inévitablement » des conditions dans lesquelles il ne lui sera pas possible de survivre et qui désignent nettement le socia­lisme comme son héritier présomptif. » (Capitalisme, socialisme et démocratie)