Le développement scientifique (préférons ce mot à celui de progrès, trop chargé d’une valeur problématique) est désormais étroitement lié aux problèmes de l’humanité (famines, guerres, maladies). Il peut aussi bien contribuer à leur solution qu’à leur aggravation (armements atomiques, pollution industrielles, etc.).

 Mais afin de maîtriser ce développement, il convient de prendre la pleine mesure des mutations de l’activité scientifique au cours des dernières décennies. Faute d’en saisir l’ampleur et l’intensité, le risque est réel de voir échouer toute tentative pour pallier les déficiences de la pratique scientifique actuelle, contrôler son impact social, réorienter son cours, repenser son organisation.

 Quatre paradoxes caractérisent la situation actuelle*  :

            — un paradoxe économique : Jamais la science fondamentale n’a été plus intimement liée au système technique et industriel — mais son poids économique propre est désormais en régression.

            — un paradoxe social : Jamais le savoir technoscientifique n’a acquis autant d’efficacité pratique — mais il se montre de moins en moins utile face aux problèmes (santé, alimentation, paix)  de l’humanité dans son ensemble.

            — un paradoxe épistémologique : Jamais la connaissance scientifique n’a atteint un tel niveau d’élaboration et de subtilité — mais elle se révèle de plus en plus lacunaire et parcellisée, de moins en moins capable de synthèse et de refonte.

            — un paradoxe culturel : Jamais la diffusion de la science n’a disposé d’autant de moyens (médias, livres, musées, etc.) — mais la rationalité scientifique reste menacée, isolée et sans prise sur des idéologies qui la refusent ou (pire) la récupèrent.

 Il y a bien là une crise, profonde, de la science, le sens même de ce mot étant  en train de changer.

D’une part, l’efficacité technique de la connaissance fondamentale, si évidente aujourd’hui, est en vérité fort récente — à peine plus de deux siècles. Ni la machine à vapeur ni le moteur électrique n’ont été des innovations fondées en théorie.

D’autre part, l’activité scientifique en tant que telle n’est pas une constante des sociétés humaines. De grandes civilisations ont existé où la production de savoirs nouveaux, ce que nous appelons la recherche, n’était pas une pratique reconnue et valorisée pour elle-même (il suffit de comparer Athènes et Rome pour s’en convaincre).

Enfin, l’apparition des sciences de l’homme et de la société, avec les incertitudes qui entourent leur statut épistémologique comme leur fonction sociale, amplifient la difficulté de cerner la notion même de science.

 Il est possible, et sans doute même plausible, que nous entrions dans une période où la science soit victime de son succès. Devenue technoscience de par son engagement pratique, elle pourrait disparaître sous cette technique qu’elle a transformée, comme un fleuve parfois disparaît sous les éboulements des parois du lit qu’il a creusé.

 Notre science peut encore surmonter ce qui apparaîtrait alors comme une crise d’adolescence. Mais cette maturation exige que cette science se transforme en profondeur : qu’elle renonce à ses fantasmes d’omnipotence (et d’omniscience) ; qu’elle soit prudente plutôt que conquérante ; qu’elle accorde autant d’importance à la compréhension du savoir qu’à sa production, à son passé qu’à son présent. C’est en vérité une (re)mise en culture de la science qui devient nécessaire et urgente.

 

(pour une discussion plus détaillée, voir J.-M. Lévy-Leblond, La vitesse de l’ombre (Aux limites de la science), Seuil, 2006)

Jean-Marc Lévy-Leblond

Professeur émérite de l’université de Nice-Sophia Antipolis

 



* Ces paradoxes sont présentés et argumentés dans l’ouvrage de l’auteur : La pierre de touche (La science à l’épreuve…), Gallimard (Folio-Essais), 1996.