Les sociétés modernes se caractérisent par un rapport distant à la religion. Comme l'a fait remarquer Marcel Gauchet dans leDésenchantement du monde, nous sommes sortis des religions. Cela signifie en particulier que notre loi et notre morale ne sont plus hétéronomes, ancrées dans des textes religieux, mais que les hommes construisent désormais eux-mêmes leur destin. De nombreuses études montrent que l'athéisme s'est considérablement accru dans la deuxième moitié du XXème siècle en Europe, ainsi en Suède on compte près de 80 % d'athées (autour de 50% en France)

Cependant, les sociétés modernes ont vu apparaître aussi un phénomène nouveau assez largement sous-estimé : l'émergence de la spiritualité. Sous l'effet de l'influence d'une part des spiritualités indiennes, bouddhistes, chinoises très présentes en Occident depuis 50 ans et particulièrement en France, et d'autre part du fait d'un développement interne de la culture occidentale elle-même, des centaines de milliers de personnes en France pratiquent et s'initient à de tels courants.

Qu'est-ce que la spiritualité ?

La spiritualité désigne le mouvement de l'esprit vers l'infini, vers le sans limite. Elle est une aspiration de l'homme vers ce qui le dépasse, vers l'absolu.

La spiritualité peut se chercher partout ; on peut chercher la justice absolue dans l'action sociale ou politique, la beauté absolue dans l'art, le dépassement absolu de soi dans l'alpinisme ou le sport, l'amour absolu avec un partenaire. Mais la recherche de l'absolu ne peut jamais se satisfaire du monde et des choses ou des êtres, car tout cela est limité. Seul l'absolu peut combler la béance absolue au cœur de l'homme. C'est pourquoi nos contemporains se tournent vers des enseignements qui intègrent cette dimension d'infinité, mais cet enseignement prend des formes non-religieuses.

Toute doctrine au contraire, toute pensée qui enferme l'homme dans des limites est anti-spirituelle.

La religion n'est pas forcément spirituelle, car par ses croyances et ses dogmes, elle peut emprisonner l'homme dans des limites et briser son saut vers l'absolu. On sait comment les religions orthodoxes ont souvent maltraité les mystiques (voir Eckhart, Mme. Guyon ou Hallaj). Et là je peux rejoindre Marx (même si le marxisme est anti-spirituel par ailleurs) : la religion est souvent "un opium du peuple" qui étouffe et endort cet appel mystérieux de l'Esprit.

Le mot "spiritualité" doit donc rester vague, car toute volonté de le définir trop précisément le réduirait à une forme, et donc le limiterait. L'Esprit souffle où il veut, dit l'Evangile.

Spiritualité : Envol de l'esprit vers l'infini où l'homme trouve le sens de sa vie, sa liberté et sa joie.

Il convient donc de bien distinguer spiritualité et religion : la spiritualité est la quête d'une expérience de l'absolu, la religion se limite bien souvent à un corps de croyances. Comme le disent les auteurs d'un guide publié récemment sur la spiritualité (et qui est désormais le guide le plus complet en France sur ce sujet) : « On peut dire que toute spiritualité vise à faire l'expérience de l'absolu. Cet absolu peut être nommé diversement : l'Être, le Bien, la Présence, l'harmonie avec l'univers, le Soi, Dieu, l'essence de Bouddha, etc.

Une recherche spirituelle n'est donc pas uniquement centrée sur des convictions religieuses ou des raisonnements philosophiques sur l'absolu mais toujours et avant tout sur une expérience intérieure.

Une expérience spirituelle peut conforter une conviction religieuse ou un raisonnement philosophique. Mais elle ne s'y réduit jamais et elle les relativise. » (1)

Les religions sont bien souvent les plus farouches ennemis des mouvements spirituels qui échappent à son contrôle.

Les sociétés modernes grâce à l'athéisme ont permis un dépassement dialectique de la religion : religion – athéisme – spiritualité. La spiritualité, dans ce qu'elle a de meilleur, reprend à son compte les acquis de la modernité : le refus de l'autorité, l'individualisme, la démocratie, l'exigence de rationalité, la rigueur scientifique, l'ouverture à l'autre culture...Mais elle éclaire la société moderne à partir d'une lumière nouvelle en lui donnant, pensent des occidentaux de plus en plus nombreux, un supplément de sens et... d'esprit.

La question de savoir comment les sociétés modernes seront modifiées par ces mouvements reste ouverte.

 

José Le Roy (Agrégé de philosophie, sanskritiste, éditeur)

 

(1) Guide de la spiritualité, Edition Almora, mai 2012, de David Dubois et Serge Durand, philosophes