On décrit souvent les hommes des sociétés modernes comme comblés sur le plan matériel mais en proie à bien des doutes sur la question de savoir quel peut bien être le sens de leur existence : richesse matérielle et dénuement spirituel*. Cette description n’est sans doute pas fausse mais de quoi témoigne-t-elle ? Faut-il y voir l’expression d’une défaillance radicale de nos sociétés au regard  de questions fondamentales que les hommes ne peuvent pas ne pas se poser ? Ne traduit-elle pas plutôt la manière nouvelle dont se posent ces questions ? Dans une société traditionnelle on peut dire que le sens de l’existence est donné avec la vie : chacun nait au sein d’une certaine religion ou d’une certaine sagesse et est appelé à y rester fidèle.  Ce n’est plus le cas dans une société moderne : chacun au contraire est appelé à découvrir par ses propres forces et ses propres moyens ses raisons de vivre.  Dès lors plutôt que de mettre au passif de nos sociétés leur vide spirituel relatif, pourquoi ne pas regarder celui-ci comme la condition pour que chacun puisse décider du sens de son existence. Si on considère comme essentiel que chaque homme soit en mesure de choisir librement les fins capables de justifier sa vie, il faut bien accepter  que règne une certaine discrétion spirituelle (composante du principe de laïcité) dans la société et ne pas interpréter celle-ci comme le signe d’une civilisation incapable de valoriser autre chose que la richesse matérielle.

 

Il reste que si une société libre doit s’imposer une grande réserve sur le plan spirituel, il est de son devoir de fournir à chacun, à commencer par les enfants et les adolescents, les instruments nécessaires à la construction d’une vie sensée, en priorité l'acquisition et la maîtrise d’un langage plus large que le seul langage utilitaire (grâce notamment à l’enseignement de la littérature, de la poésie, de la philosophie et des arts). Tel est le rôle de l’éducation, non de transmettre une sagesse quelconque, religieuse ou pas, mais les moyens indispensables pour déterminer soi-même le sens qu’on veut donner à sa vie.

 

C’est pourquoi on peut même penser, comme Eric Weil, que, dans les sociétés modernes, le problème appelé à devenir le problème principal est celui de l’éducation. Pas simplement celui de l’instruction qui (dans la terminologie de Weil) concerne la formation de l’homme comme travailleur, mais celui de l’éducation qui concerne au contraire l’homme en tant qu’il est aussi autre chose qu’un travailleur. En effet au fur et à mesure que les problèmes matériels seront résolus (notamment grâce aux progrès de l’instruction)  le problème du sens de l’existence humaine se posera de manière toujours plus aiguë  pour des hommes libres. Tant que l’essentiel du temps des hommes doit être consacré à la production des moyens nécessaires à leur vie biologique, le problème du sens de l’existence est comme en sommeil ; dès lors que les hommes disposent de temps libre (et pas simplement libéré) ils ne peuvent manquer d’être confrontés à la question de son utilisation, et c’est là que l’éducation est convoquée. Eric Weil donne le nom d’ " ennui " au sentiment de vide que peut facilement éprouver l’homme affranchi de la contrainte du besoin, et insiste sur le risque de violence qu’un tel sentiment est capable d’entraîner : " la violence est le seul vrai passe-temps ", violence contre les autres ou contre soi (suicide, drogue...) Seule l’éducation est en mesure d’aider les hommes à donner un contenu à leur liberté. Nous retrouvons là le problème fondamental de la philosophie grecque, mais sur une bien plus grande échelle : " Que cherchaient les philosophes tels que Socrate, Platon et Aristote, sinon un contenu pour la vie de l’homme libre, de l’homme qui n’était pas contraint de travailler pour vivre, ni de combattre la nature avec ses propres mains ? "** La philosophie grecque pourrait bien retrouver une actualité étonnante dans nos sociétés développées.

 

Pierre Gautier

 

* Un exemple parmi une multitude d’autres : parlant de nos sociétés postmodernes, le sociologue Michel Maffesoli écrit : « Tout d’un coup l’on se rend compte de l’extraordinaire pauvreté spirituelle engendrée par la richesse matérielle. » (Michel Maffesoli)

** cf « L’éducation en tant que problème de notre temps » (Eric Weil, Philosophie et réalité)