« Qu’est-ce qu’un sioniste ?

C’est un juif qui en paye un deuxième pour qu’un troisième aille s’installer en Palestine. »

Blague juive


« Échangerais un peu d’histoire contre un peu de géographie. »

Autre blague juive

 

Je voudrais dans le cadre court de ces billets formuler quelques remarques qui ne sont pas spécialement originales sur le fond : tout esprit raisonnable et non aveuglé par la passion arrivera sans doute aux idées que je formule abruptement comme deux thèses pour me plier à la « règle du jeu » du blog.

Thèse n°1 : d’un point de vue politique concret et réaliste, il n’y a pas, pour l’essentiel et pour le moment, de question sioniste. Il y a en revanche une question palestinienne qui est celle du devenir concret de la population palestinienne de Gaza et de Cisjordanie.

Thèse n°2 : d’un point de vue idéologique, imaginaire, il y a une question sioniste. Les « débats autour de cette question » se cristallisent dans un courant « antisioniste » qui infuse plus ou moins consciemment une partie de l’opinion publique internationale.

 

Je reprends la thèse n°1 : il n’est pas question d’esquisser ici, même brièvement, une histoire du sionisme[1], mais de dresser un constat : l’État d’Israël qui était finalement le principal but politique du sionisme existe depuis 64 ans. C’est suffisamment de temps pour qu’un grand nombre de générations « sabras » l’aient façonné et aient été façonnées par lui. De telle sorte que, quoi qu’on en pense ou on en dise, l’immense majorité des Juifs d’Israël n’envisage pas une seule seconde que cet État en tant qu’État juif cesse d’exister. Ce serait aussi absurde que de croire qu’après 50 d’existence la majorité des Algériens envisagent que leur État indépendant en tant qu’État des Algériens cesse d’exister. Les questions qui se posent concrètement aux Israéliens (Juifs et Arabes), et ce n’est pas nouveau, concernent le devenir de leur État (comme pour tous les citoyens de tous les États du monde) : ces citoyens ont, depuis la fondation de l’État, des querelles d’une vivacité mal connue en Europe (un véritable Kulturkampf) sur la place de la religion dans la vie publique. D’où les percées récurrentes à toutes les élections israéliennes de partis « ultra laïques » juifs de gauche ou de droite, qui contestent le pouvoir dans le pays des religieux et des partis religieux. Bien entendu, lesdits citoyens sont aussi en conflit sur la situation palestinienne, la poursuite de la colonisation et le problème des frontières, la crise économique... À l’heure actuelle, le quasi  gouvernement d’union nationale produit les méfaits qu’on peut généralement attendre de cette sorte de gouvernement, passés les six premiers mois, dont celui d’empêcher l’émergence d’une plate-forme politique d’opposition raisonnable : ainsi se maintient un statu quo « dynamique » c’est à dire la poursuite de la colonisation des territoires cisjordaniens tout particulièrement à Jérusalem-est.

—Pratiquement personne aujourd’hui ne se dit « sioniste », au sens historique de volonté de créer un État juif en Palestine, pas même les Juifs de la diaspora qui envisagent d’aller s’installer en Israël. De ce point de vue les Juifs de la diaspora sont « attachés à l’existence d’Israël » : ils ne sont pas sionistes (sauf éventuellement au sens de la blague citée en exergue…)

— Cet État est par ailleurs suffisamment déterminé et armé pour se défendre. Ceux qui pensaient que la population juive de Palestine s’amenuiserait au fil du temps sous l’effet conjugué de l’émigration d’une partie des Israéliens, de la baisse de la démographie juive en Israël et du tarissement de la volonté de « retour » des Juifs de la diaspora se sont trompés. L’état hébreu —en tant qu’État juif—d’un point de vue démographique, n’est pas près de disparaître. En revanche les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza sont de plus en plus mis dans l’incapacité effective de pouvoir former quelque chose comme un État indépendant viable. Les taux de natalité sont encore très élevés[2], mais chutent tandis que l’émigration des Palestiniens est assez forte.

—Voilà en quelques mots pourquoi je dis qu’il n’y a plus de question sioniste mais une question palestinienne : quel devenir s’annonce pour tous ces êtres bien réels ? Que devient le projet d’un État arabe indépendant de Palestine qui devait être créé en même temps que l’État hébreu[3]? La fin du processus d’Oslo (son échec ?)— et on ne dira jamais assez à quel point l’assassinat de Rabin fut un coup fatal pour la paix, triste preuve adressée aux historiens de l’importance des grands hommes dans l’histoire— a été désastreuse pour les Palestiniens et l’auteur de cet attentat, « dérangé » peut être, n’en a pas moins eu le sens de ce qu’il faisait.

La menace, pas totalement imaginaire, que l’Iran, par la voix de son président (« dérangé » lui aussi ?) fait peser sur Israël paraît être la seule véritable menace que L’État hébreu ait à craindre. Mais qui ne voit que la réalisation possible de cette menace d’anéantissement emporterait tout aussi bien les Palestiniens que les Israéliens (sans parler des voisins) ? Bref la querelle du sionisme est hors sujet, inactuelle, complètement dépassée pour ce qui est des vrais problèmes auxquels les populations du Proche et Moyen-Orient ont affaire : « Printemps arabe » qui tend parfois à se glacer comme le disait St Just à propos de la Révolution française, crise économique, place de la religion dans toutes ces sociétés, stabilisation ou négociations des frontières etc.

 

 

Voilà, ce billet pourrait s’arrêter là, si la réalité politique que j’ai essayé de décrire n’était pas envahie, surdéterminée par la fantasmagorie « antisioniste » de sorte que la thèse n°1 doit être suivie de la thèse n°2.

—Beaucoup de gens aujourd’hui se disent « antisionistes » et d’autres, plus nombreux encore, sont influencés, sans même s’en rendre compte, par cette rhétorique trompeuse et glaçante : qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire d’être antisioniste ? Mis à part les vieux juifs très pieux ou très laïques de gauche de la diaspora qui ne se sont pas remis de la victoire du sionisme et qui sont bien loin de la réalité, quelle peut être la signification d’une position « antisioniste » ? Si ce n’est d’envisager l’exil forcé des quelques millions de personnes qui sont citoyens de cet État c’est-à-dire leur liquidation, parce que, eux, ne l’entendent pas de cette oreille ?

—Peut-on penser que l’antisionisme n’est qu’une forme « moderne » et nouvelle de l’antisémitisme ? C’est pour essayer de cerner cette forme nouvelle de haine des Juifs, distincte de celle qui s’est développée au XIX° siècle, que P.A Taguieff avait forgé le vocable de « judéophobie ». Qu’on adopte ou non le terme, le fait est qu’il y a bien un renouvellement assez profond du discours antisémite, un « antisémisionisme » : le peuple élu est devenu les sionistes, le particularisme juif est devenu « l’entité sioniste ». On en tire une dialectique politique assez singulière : d’une part tous les mouvements « nationalistes », pourvu qu’ils soient anti-occidentaux et a fortiori anti-israéliens sont consacrés légitimes. D’autre part, inversement, le nationalisme juif est illégitime, pire encore, incompréhensible. L’antisionisme est antiétatique et antinationaliste —sauf dans le cas des Palestiniens. L’antisémitisme d’hier qui s’énonçait dans les termes de la défense de la nation et de l’État puis de la race, contre ces étrangers, n’est plus guère de mise. Au contraire, c’est la volonté d’être juif, de le rester, sans parler de l’idée d’avoir un État juif qui passe pour le summum du nationalisme raciste, etc. Ce retournement et cette nouvelle langue ont été fort bien décryptés par de nombreux auteurs. Mais enfin, puisqu’il y a des Juifs qui se disent « antisionistes » rétorquera le (vrai ou faux) candide, on peut bien être antisioniste et pas antisémite ![4] En un certains sens oui, en un autre non. Outre qu’on peut bien être juif et antisémite, un paradoxe qui reste ce qu’il a toujours été, une forme de haine de soi, l’antisionisme d’aujourd’hui a bien sa spécificité. Mais ultimement, n’y a-t-il pas l’ombre d’une extermination qui affleure ?

—Que l’imaginaire politique moderne soit subjugué par la vulgate antisioniste que l’on voit taguée un peu partout : « À bas les sionistes nazis » puis-je lire chaque jour quand je sors du métro pour me rendre à mon lieu de travail, inquiète. Tout ceci ne fera —dans l’immédiat au moins— pas grand chose politiquement contre l’État d’Israël dont le gouvernement poursuivra sa politique, bonne ou mauvaise, mais trouble grandement quant à l’avenir de tous. Ce sont les âmes qui sont attaquées, corrompues : les Juifs du monde entier se sentent victimes —à juste titre— et en viennent à justifier n’importe quelle politique du gouvernement israélien. Quant au citoyen ordinaire, il prend l’habitude d’une vision négative de l’État d’Israël, il se persuade qu’Israël est le principal, voire le seul obstacle à la tranquillité du monde. On perd de vue l’idée même que le droit à l’autodétermination des peuples ne saurait s’accomplir concrètement, comme le droit à l’autodétermination de tout peuple (peuple juif compris), sans la prise en compte de l’existence d’autrui, du peuple voisin. Tout cela contribue à éloigner à l’infini le seul temps qui compte et qui est le présent de la négociation territoriale. Assez de disputes sur la question des légitimités : parlons de partage de la terre, de l’eau et des arbres. Assez de querelles sur le passé de qui a fait quoi et en premier et qui est responsable de quoi. Parlons de politique. À la vérité, c’est ce à quoi aspirent les Palestiniens et les Israéliens dans leur majorité, tandis que les extrémistes (et leurs « idiots utiles ») font tout pour pérenniser le conflit. Sans perdre la mémoire, échangeons enfin un peu d’histoire pour un peu de géographie.


Hélène Roudier de Lara



[1]  Je renonce à citer tous les ouvrages qui mériteraient de l’être.

[2] La « guerre des berceaux » à laquelle on se livre dans les deux camps est déplorable : elle n’aide pas à améliorer la condition des femmes, favorise les extrémismes religieux des deux bords et la poursuite de la colonisation des territoires palestiniens.

[3]Résolution 181 de L’ONU reconnue depuis le début par la majorité des sionistes en 1947 puis plus tard par L’OLP en 1993

[4] La ficelle est plus fine mais la supercherie vaut le sophisme de ceux qui jurent, le cœur sur la main, qu’ils ne peuvent pas être antisémites puisqu’ils sont eux-mêmes des Sémites.