Quand un architecte exprime quelques inquiétudes…


Énergie nucléaire… Ces mots, du fait des joutes oratoires pré-électorales qui en font un élément anecdotique parmi d'autres sujets réputés beaucoup plus importants, tels le chômage, la crise économique etc., sont d’une actualité qui concerne beaucoup d'aspects de la vie des êtres vivants, dont les Hommes. Leur importance paraît classée au même titre que n’importe quels autres dangers, du fait principalement, de la place du nucléaire dans l'économie des pays qui y ont recours. La sécurité est un des points d’achoppement des diatribes souvent stériles qui concernent l’énergie nucléaire.
On peut évoquer rapidement tous les dangers inhérents à toute découverte ou technique à travers l'histoire de l’énergie: danger du bûcheronnage lors de l'exploitation du bois, dangers de l’exploitation des mines ou des puits de pétrole, risques de rupture des barrages hydroélectriques, dangers liés à l'utilisation des rayonnements ionisants en médecine, dangers liés aux travaux publics, au traitement des aliments...etc. Ils sont, si on peut dire, à l’échelle humaine, dans la mesure où ils ne concernent chaque fois qu’une ou plusieurs personnes, voire des milliers ou des centaines de milliers au pire. Cependant, chaque fois par exemple qu'un barrage cède, on a envisagé l'état de catastrophe à l'avance et, eu égard aux avantages, on a fait « la part du feu », fût- elle horrible à déplorer : 100 morts, 1000 morts, 10 000, 100 000 morts … Mais ces victimes étaient des vivants  passés de vie à trépas après avoir bénéficié durant leur vie d’avantages dont ils payaient maintenant le tribut. Ils sont au cimetière ; leurs descendants, s’il en reste, sont bien en vie, éventuellement blessés ou handicapés ; les sites concernés sont remis en état, on reconstruit ...c'est tout!

Avec l'énergie nucléaire, on change d'échelle, aussi bien qualitative que quantitative et temporelle. Peut-on continuer le raisonnement précédent sur la « part du feu » et les risques acceptés ?
Cela ne me semble pas possible pour plusieurs raisons.
Les risques implicitement acceptés pour les technologies  anciennes, l'étaient car ils étaient à portée de compréhension de la plupart des personnes. A l'inverse, la production d’énergie nucléaire met en œuvre une technologie extrêmement complexe, hors de compréhension de la population en général, qui doit faire confiance aux « réputés sachant » et aux politiques dont on s’aperçoit que, de fait, ils ne sont pas « sachant » sur tous les plans, puisqu'ils ont fait l'impasse sur nombre de problèmes. Impasse sur le retraitement des déchets par exemple, espérant trouver une solution plus tard, mais depuis le début du nucléaire, depuis 50 ans, on n'a pas encore trouvé la bonne solution ! Impasse sur le coût du KWH au sujet duquel on oublie de nombreux facteurs défavorables en préférant des affirmations péremptoires. Ainsi l'information sur les sujets critiques n'est pas publiée ou ne l’est que partiellement. Si on veut être correctement informé (mais toujours partiellement) il faut par exemple consulter des organismes prétendument autonomes tels l'ASN ou d'autres plus critiques encore dont la lecture des rapports souvent ardus ne rassure pas.
En matière quantitative, les arguments (le nucléaire serait plus économique, plus sûr) ne résistent pas aux critiques des « sachants » de l’autre bord concernant les quantités des déchets, leur transport et leur retraitement. Même chose sur les approvisionnements censés sûrs du fait des accords inter-gouvernementaux! On ne peut pas être exhaustif en la matière, mais à la lecture des documents disponibles, généralement peu médiatisés car engendrant des polémiques politiques non souhaitées, on peut arriver à déceler les zones d'ombre, voire de ténèbres ou les mensonges manifestes. Prenons, par exemple, la question des emplois perdus. Les écologistes sérieux écrivent que le nucléaire emploie 3 à 4 fois moins que les énergies renouvelables vers lesquelles se sont tournés avec pertinence, semble-t-il, les Allemands, les Suisses, les Danois (la liste heureusement s’accroît). On entend dans les médias (superficiels) que le coût de sortie du nucléaire n'est pas acceptable car il serait excessif. C'est le contraire… et pendant les atermoiements sur l'adoption d'une position à adopter, on s'engage de fait dans la poursuite du système-impasse.
Concernant l'aspect temporel, on est effrayé par les catastrophes anciennes, Tchernobyl et autres Fukushima. On imagine difficilement les conséquences, rien qu’en France, d'un accident majeur dans la vallée du Rhône : stérilisation d'un espace de 30 km de rayon autour d'une centrale avec ce qui s'ensuit : déplacement de population pendant plusieurs décennies au moins, suppression des trafics routiers, ferroviaires et aériens dans la zone… Impossible n'est pas français. Est-ce bien vrai dans les zones sismiques?
J’arrête là les arguments servis à la population afin d'endormir ses réactions. On peut lire sans trop de difficulté un article de Terra Eco de janvier 2012 qui fait un point synthétique, bien que trop rapide, mais sur un mode badin, assez drôle et peu usuel en la matière, article qui donne soif d'en savoir plus. Je pense qu'en fin de compte, il est impératif de mettre les questions relevant de cette énergie sur la place publique.
Les conséquences des choix engageant les générations à venir, bien plus que les dettes de la crise financière dont on nous rebat les oreilles, doivent être examinées par des entités vraiment libres des lobbys et pressions de tous ordres, avec large information du public appelé à financer et à subir ces choix. Ce choix pouvant être in fine exprimé dans les urnes.
La question se pose en France mais n’est pas spécifique à la France. La question de l'internationalisation simultanée des problématiques doit être posée. En tout cas tout ceci milite pour une période de moratoire mondial, dont devraient être chargées les instances internationales. Cela, bien sûr, complique encore un peu le problème!

André Pascal