L’expression « self made man » outre le défaut de comporter des mots anglais (ce qui n’est pas très gentil pour nos cousins québécois) comporte trois prétentions abusives. La première consiste à considérer qu’une personne qui n’a pas encore rendu son dernier souffle est déjà « faite » ; la deuxième, consiste à s’imaginer qu’il est possible de se faire soi-même et la troisième consiste à s’imaginer qu’un homme peut s’en sortir seul et sans le secours des femmes. L’expression « self made man » est donc une expression particulièrement idiote et qui mériterait d’être rayée du vocabulaire de tout honnête homme.  Pourtant, il ne manque pas de cuistres pour faire l’apologie du fils de ses propres œuvres, homme libéral par excellence.
Originaire des Etats-Unis, exportée sur tous les continents depuis la seconde guerre mondiale, la littérature des success stories  vante les mérites de ces hommes devenus riches et qui sont des exemples pour tous : négociants, entrepreneurs, innovateurs, artistes, sportifs, politiciens… Des hommes qui ont su mieux que d’autres s’adapter à la société de marché, sortir vainqueur de la lutte concurrentielle et incarner les valeurs fondamentales du rêve américain : liberté d’entreprise et égalité des chances.
Emancipé par rapport à la volonté des autres, propriétaire de sa propre personne et de ses propres facultés, ne devant rien à personne, orienté vers le futur, toujours en quête de prospérité, le self made man incarne l’esprit du capitalisme. Fort de sa réussite statistiquement improbable, il est l’arbre qui cache les deux forêts des loosers à sa gauche et des héritiers à sa droite.  Cependant, quoi que j’écrive dans ce papier, il continuera de faire rêver.  Au siècle des start up et d’internet,  on ne peut le confondre avec le simple  « parvenu » tel  que le dépeignait  Honoré de  Balzac sous les traits de Rastignac : celui-la était encore suspect de troubler l’ordre social, tandis que le self made man du XXIe siècle est l’incarnation exemplaire d’un ordre social fondé sur la quête de l’enrichissement à tout prix. Grâce aux belles histoires de self made man, tout se passe comme si les gens du peuple  qui ne parviennent pas à se hisser à un niveau de richesse enviable étaient des incapables.  La figure embellie du  self made man est la preuve agitée sous nos yeux que ceux qui restent pauvres, c’est de leur faute !
Une analyse, même superficielle, des parcours professionnels des personnes qualifiées de self made man montre tout ce qu’ils doivent à ceux qui les ont aidés.  Ainsi, Sam Walton, fondateur de Wall Mart aux Etats Unis tout comme François Pinault, principal actionnaire du Groupe Pinault Printemps Redoute (PPR) en France, ou Laurent Beaudoin, patron de l’entreprise Bombardier au Canada trouvent le point de départ de leur  fortune dans le mariage : ces pseudo « self made man » doivent presque tout à leur « well established wife ».  Andrew Carnegie, un des plus célèbres Self Made Man des Etats-Unis doit sa réussite à son mentor, Thomas Alexander Scott, qui le considérait comme son propre fils. De même, George Eastman, fondateur de la firme Kodak n’aurait rien pu faire sans le soutien indéfectible  de Henry Alwah Strong.  
A côté des alliés volontaires –souvent oubliés ou trahis en fin de parcours-,  il faut compter aussi avec tous les alliés involontaires, qui contribuent à la réussite du self made man à leurs dépends, à leur insu ou malgré eux.  Lorsqu’un self made man réussit trop bien, trop vite et assez fort pour s’en vanter, c’est souvent que ses entreprises se sont faites au détriment de tiers.   Ainsi, si l’on suit le parcours de François Pinault, self made man Français le plus accompli et 67e fortune mondiale en 2011 selon le classement du magasine américain Forbes,  on apprend qu’entre 1970 et 1975, alors qu’il était encore un simple négociant en bois de l’Ouest de la France, il ouvre une filiale en Suède. Cette filiale achète directement le bois aux forestiers suédois et l’exporte vers la France en réalisant au passage des bénéfices qui sont aussitôt évacués de la Suède vers un compte bancaire suisse. C’est le début d’une organisation systématique d’évasion fiscale et de surfacturation dont les mécanismes sont mis en évidence en 1981, suite à une dénonciation de la Fédération des importateurs de bois du nord auprès des administrations fiscales françaises et suédoises. François Pinault fait alors l’objet d’un redressement fiscal, négocié pour un montant de 2,25 millions de francs, et d’une condamnation au pénal pour surfacturation. Cette condamnation tardive n’enlève pas grand-chose à la rentabilité de ces opérations d’import-export et ne semble pas avoir nui outre mesure à la bonne réputation de l’homme d’affaires auprès des hommes politiques qui joueront un rôle décisif dans la suite de ses opérations de reprise d’entreprises en difficulté.
Bref, bon gré, mal gré, un self made man est un homme que d’autres ont beaucoup aidé.

Michel Villette  (sociologue)



Pour en savoir plus : Michel Villette et Catherine Vuillermot (2005)2007, Portrait de l’Homme d’Affaires en Prédateur, La Découverte Poche, Paris, 292p.