Nous avons pensé que cette note de d'Alembert (extraite de son Essai sur les Eléments de philosophie, 1759) pouvait utilement prolonger et nourrir la discussion suscitée par l'article sur Revenus (inégalités de). Rappelons que d'Alembert est mathématicien, philosophe et coéditeur avec Diderot de l'Encyclopédie.

"Voici un calcul qui peut servir à nous faire entendre. Supposons en France 20 millions d’habitants et 10 mille millions de richesses; c'est environ 500 livres par tête, auxquelles chaque citoyen a également droit et auxquelles même il aurait un droit absolu et rigoureux, si ces 500 livres étaient indispensables pour satisfaire au nécessaire absolu*. Mais supposons que le nécessaire absolu se borne à 300 livres, et qu'il y ait dans la société 10 millions d'hommes dont le bien ne se monte qu'à 200 livres, voilà donc 100 livres qui manquent à chacun de ces citoyens pour le nécessaire absolu, et par conséquent mille millions de richesses dont une portion de la société est redevable à l’autre, dans les règles de la plus exacte justice. Or la partie la plus riche de la société possède 8 mille millions; et comme nous supposons que 300 livres suffisent au nécessaire absolu des 10 millions d'hommes qui composent cette partie opulente, il s'ensuit que cette partie a 3 mille millions de nécessaire, et 5 mille millions de superflu. Sur ce superflu elle doit mille millions à l'autre partie; c'est donc 1/5e de ce superflu qu'elle lui doit nécessairement. Donc dans la supposition suivante, tout citoyen riche de plus de 300 livres doit en rigueur à ses compatriotes le cinquième du restant. L'exemple que nous donnons ici n'est qu'une ébauche légère du calcul moral que tout homme** de bien doit avoir devant les yeux; nous y avons supposé que les citoyens les plus pauvres aient au moins 200 livres de revenu, et cette supposition peut être trop forte si une grande partie languit dans la misère: nous avons supposé d'un autre côté que 300 livres font le nécessaire absolu de chaque particulier, et cette supposition peut être trop peu favorable dans plusieurs cas, eu égard au sexe, à la constitution du corps, à l'éducation qu'on a reçue, et qui augmente nos besoins même malgré nous; mais encore une fois nous ne prétendons ici que donner un exemple du calcul que chaque citoyen est obligé de faire sur des données plus exactes; et nous ajoutons que ce calcul est un des principaux points qu'on doit traiter en morale. Une des conséquences qu'on doit en tirer, et qui parait mériter beaucoup d'attention, est que les charges publiques ne doivent être imposées que sur le nécessaire relatif des citoyens, et jamais sur le nécessaire absolu. Celui qui n'a que du pain ne doit rien à l'Etat, que d'y observer les lois, et d'exposer s'il le faut, sa vie pour le défendre." (Oeuvres complètes, pp 213/214, note 1)

* D'Alembert distingue nécessaire absolu, nécessaire relatif et luxe:

"Pour fixer quelles sont les lois et les bornes du sacrifice que nous devons aux autres, il faut distinguer deux sortes de nécessaire, l'absolu et le relatif. L'absolu est réglé par les besoins indispensables de la vie; le relatif par l'état et les circonstances. Le nécessaire relatif n'est donc pas égal pour tous les hommes; l'absolu même ne l'est pas; la vieillesse a plus de besoins que l'enfance, le mariage que le célibat, la faiblesse que la force, la maladie que la santé." (OC p 214)

"Le luxe est au nécessaire relatif ce que celui-ci est au nécessaire absolu; les lois morales sur le luxe doivent donc être encore plus rigoureuses que les lois sur le nécessaire relatif. On peut les réduire à ce principe sévère, mais vrai, que le luxe est un crime contre l'humanité, toutes les fois qu'un seul membre de la société souffre et qu'on ne l'ignore pas." (OC p 215)

** Cette page appartient au chapitre des Éléments intitulé "Morale de l'homme" dans lequel sont examinés les devoirs que les hommes se doivent comme membres de la société générale. D’Alembert opère une distinction entre deux sortes de lois: d’une part les lois naturelles écrites, "celles dont l’observation est tellement nécessaire au maintien de la société, qu'on a établi des peines contre ceux qui les violeraient"; d’autre part les lois naturelles non écrites, "celles à l'infraction desquelles on n'a point attaché de peines, parce que cette infraction ne porte pas un trouble aussi marqué dans la société". Nos devoirs matériels à l’égard de ceux qui sont privés du nécessaire absolu relèvent de cette deuxième catégorie de lois selon d'Alembert:

"Si la loi qui nous oblige de soulager nos semblables est une des premières dans l’état de nature, elle est subordonnée, dans l’état de société, à la loi qui veut que chacun jouisse tranquillement et en liberté de ce qu’il possède." (OC p 212).

Les seules sanctions prévues contre l’indifférence envers les malheureux sont d'ordre moral: honte et mépris notamment.